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Chapitre 3 Le baiser d’une morte

« Une aile de cette oie froide, Mathurin ?

— Merci, père Chassou, j’ai parfaitement réveillonné.

— Eh bien, alors, humecte-toi le gosier, mon homme. Tiens, passe-moi ton verre ; le Constance ira à merveille dans le paysage, d’autant plus que nous le boirons à la santé du missionnaire de la Rivière-Rouge. »

Je fis comme il le voulait, et nous bûmes lentement.

Quand il eut remis son verre sur la table, le père Chassou prit sa pipe, la bourra, l’alluma au poêle, et, après avoir tisonné l’érable qui chantait, il reprit son fauteuil en disant :

— Et maintenant, il me faut terminer mon douloureux récit, bien qu’il renferme des choses qui vont te faire dresser les cheveux sur la tête.

Ma condition, chez le docteur Holmes, n’était pas très enviable.

Il avait un caractère hautain, inégal, difficile à comprendre, et encore plus difficile à servir. Néanmoins, j’endurais pour l’amour de ma femme, et j’économisais tout ce que je pouvais, en prévision de ses couches prochaines.

Dix mois de cette vie de peines et de servitude étaient passés, lorsqu’un gros garçon, bien portant et bien joufflu, s’en vint prendre place dans le berceau en bois blanc, que j’avais façonné de mes propres mains, pour l’offrir en cadeau à Ursule. Cette naissance me causa double joie ; j’avais maintenant auprès de moi une seconde ressemblance de sa mère, et puis, je me disais souvent en l’endormant qu’il serait peut-être un jour le jalon qui me conduirait au pardon de la mienne.

Mais, mon pauvre Mathurin, l’homme est sujet à errer ; c’est l’Écriture qui le dit, et ma mère, au lieu d’être attendrie se montra plus tenace que jamais.

Alors, le désespoir dans l’âme, je me résolus à quitter la ville, et m’en vins m’établir ici, sur le modeste emplacement où nous veillons ce soir. Te dire tous les instants de bonheur passés sous le toit de cette maisonnette, en tête-à-tête avec mes amours et les chef-d’œuvre des grands maîtres, serait au-dessus de mes forces. Qu’il me suffise de te confier que j’ai joui ici de toutes les joies de la famille, que Dieu daigne accorder sur terre aux hommes de bonne volonté.

Mon jardin suffisait à couvrir nos petites dépenses d’au jour le jour. Ursule savait tricoter, faire la cuisine, travailler au métier, et, comme elle me l’avait promis, à nous deux, nous faisions ce que nous voulions de la misère.

Nos jours de tranquillité passaient sans que nous les comptions, lorsque tout à coup, un matin, le maître de poste me fit remettre une lettre toute cachetée de noir.

Elle me venait du notaire de Charlesbourg qui m’annonçait que ma mère, ma pauvre mère, venait de mourir loin de moi, loin de ceux qui n’avaient jamais cessé de l’aimer ; cette triste nouvelle était accompagnée de son testament.

Par ce papier, j’étais institué légataire universel de tous les biens meubles et immeubles de dame Josephte le Chasseur ; ces biens comprenaient la maison où elle était morte, le modeste ameublement de ses quatre chambres, une vache, une charrette et un harnais, plus la somme de trente louis sterling en rente annuelle et puis… c’était tout.

Pas une seule parole d’oubli et de réconciliation au milieu de ses pattes de mouches noires et serrées, qui avaient bien rapporté une bonne guinée à ce coquin de notaire Cloutier.

En recevant cette triste nouvelle, je pleurai longtemps comme un enfant, et, dans mon chagrin, j’en étais venu à prendre mon mariage en grippe, et à regretter le jour où j’avais vu Ursule s’en venir faner dans le pré Bédard ; car vois-tu, Mathurin, s’il est naturel d’aimer sa femme, il ne l’est pas moins de toujours chérir sa mère, et je ne pouvais parvenir à m’ôter de l’esprit la pensée que la mienne avait encore devant elle de longues années, si je ne l’eusse pas si lâchement abandonnée, pour courir après la petite Ursule Trépanier.

Quelles tristes heures j’ai passées à cette époque ! Il me semblait n’avoir jamais été heureux de ma vie, car nous sommes tous ainsi faits, paraît-il. Vienne la joie, on oublie les larmes ; est-ce le tour des sanglots, ils effacent bien vite les sourires du passé, et il en est alors comme si rien n’avait existé pour l’âme rieuse ou attristée.

Ce fut en proie à ces idées noires que je fis le voyage de Beaumont à Charlesbourg.

La maison où s’étaient écoulés mes jours d’autrefois n’était point changée. C’était bien au pied de ce perron que, naïf enfant j’avais joué aux marbres avec mes camarades d’école : sur la petite passerelle en pin qui menait à l’étable, je voyais encore les traces qu’avait creusées le clou de nos toupies. Partout les souvenirs de jeunesse se dressaient devant moi, et parfois oublieux du triste départ de celle que j’aimais tant, il me semblait que la porte s’entrouvrait et que ma bonne mère paraissait sur le seuil, avec sa câlinede toile blanche sur la tête, sa robe de barège retombant en longs plis noirs sur ses pieds, et ses aiguilles à tricoter à la main, me disant de sa voix douce :

— Édouard, n’oublie point de donner du foin à Rougette.

Pour moi ces souvenirs se groupèrent encore plus poignants autour de mon cœur, quand il me fallut entrer dans la maison et recevoir de l’exécuteur testamentaire, l’inventaire de ce qui me revenait.

Tout était comme au jour de mon abandon. Son lit en palissandre revêtu de sa courtepointe de laine grise rayée de larges barres bleues, l’image de la Sainte-Vierge clouée au chevet, au-dessus du petit bénitier en faïence blanche où nageait encore le rameau qui avait été bénit l’an dernier. Elles étaient encore là ces vieilles chaises en paille, du haut desquelles, nous avions éparpillé si souvent nos douces causeries du soir, et dans un coin, tout auprès du grand coffre peint en rouge, où elle mettait sa literie, ses bas de laine et ses quelques livres de dévotion, sommeillait le paisible rouet, témoin de notre dernier entretien.

La vue de tous ces objets chéris me serrait la poitrine, et rien que d’y penser ce soir, Mathurin, je me sens encore ému.

Mais cela n’était rien auprès de ce qui m’attendait dans ma pauvre chambre.

Tout était dans le même ordre, et rien n’avait été dérangé depuis mon départ. Les vêtements que j’avais négligé d’emporter, restaient suspendus à l’endroit où je les avais accrochés moi-même, mes fleurs s’étaient desséchées dans leurs pots de terre rangés toujours sur l’escabelle verte de la fenêtre, et il y avait au pied de mon lit de sangle une paire de pantoufles oubliées par moi, et qui attendaient patiemment mon retour.

Pauvre mère ! comme tu as dû souffrir de mon éloignement, et comme j’ai vu alors que tu savais m’aimer !

Ma conversation avec le notaire Cloutier ne fut pas longue.

J’acceptai la succession telle qu’il me la présentait ; je fis fermer la maison, envoyai Rougette à Beaumont ; mais aussitôt que tout fut réglé, je m’en fus voir au cimetière celle qui m’avait donné la vie.

Elle dormait sous une humble croix de bois peinte en noir, et déjà les herbes Saint-Jean commençaient à pousser dans cette terre fraîchement remuée. Je priai là bien longtemps, car il faisait bon de parler à Dieu de cette morte, et quand mes genoux se furent bien engourdis au contact de l’herbe humide, je songeai à m’éloigner, et à revenir vers ceux qui m’attendaient depuis une quinzaine.

Je retrouvai notre petit Joseph déjà grandelet ; ses dents étaient faites, et j’ai toujours pensé qu’il était étonnant comme ces chers êtres croissent vite. On dirait qu’ils ont hâte de laisser bien loin – en arrière – cet âge où l’on ne se sent pas si plein de bonheur et si exempt de soucis, pour se jeter corps et âme dans les chagrins et les tribulations.

Cela nous montre, Mathurin, que l’homme est véritablement créé pour la souffrance et pour l’expiation.

Mon chagrin était profond, et pour la petite famille plongée dans mon triste deuil, tout allait tranquillement et bien uniment ; il y avait un peu plus d’aisance qu’autrefois, et moins de joie bruyante, voilà tout.

Cela aurait duré longtemps, si nous n’avions pas eu à passer par la nuit du deux novembre 1840, et c’est ici, mon pauvre Mathurin, qu’il va te falloir me prêter ton attention, car il n’est pas donné à tous les hommes de voir et de comprendre les terribles choses que je veux te confier.

Cette journée du deux novembre s’était passée, silencieuse et sombre, comme la douloureuse fête que l’on célèbre en ce temps-là.

Après la messe, j’étais allé seul, au cimetière, faire une visite à mes amis de jadis, pendant qu’Ursule se rendait à la maison pour préparer le dîner. Le soir venu, nous avions dit les psaumes de la Pénitence, le de Profundis et le chapelet Pie Jesu Domine. Cela avait bien pris deux bonnes heures, et pendant que je récitais, ma femme pieuse et recueillie berçait tout doucement Joseph, encore plus doucement qu’elle ne le faisait autrefois pour l’enfant du forgeron Nadeau.

Le petit s’était endormi, et rien qu’à entendre sa respiration douce et régulière, le sommeil nous était venu.

Je songeais, chaudement roulé dans mes draps, à ces pauvres morts qui, par tous les temps et par toutes les saisons restent exposés à l’oubli des vivants, lorsque tout à coup j’entendis venir une voiture, par le chemin du roi.

C’était chose bien ordinaire dans la paroisse, mais à mesure que le roulement des roues se rapprochait, il me prit une singulière idée, et je ne pus m’empêcher de trouver, à la manière dont le cheval posait ses fers sur la route, le pas et l’allure de ce pauvre Pétillard, un cheval que nous avions eu autrefois, et qui s’était malheureusement brisé les reins dans la côte du Gros Pin, en menant un traîneau chargé de bois de corde, à la ville.

Cette pensée me ramena vers le passé, et j’allais m’y laisser entraîner bien tranquillement, lorsque la voiture s’arrêta tout droit, en face de la maison.

Quelque chose de léger comme une plume voltigea de marche en marche dans l’escalier, puis ce fut le tour de la porte de ma chambre à coucher à s’entrebâiller, et j’ouïs un frôlement imperceptible auprès du berceau de Joseph. Cela dura cinq secondes tout au plus ; les issues se refermèrent sans bruit comme auparavant, et à demi-mort de peur, j’entendis distinctement le cheval et sa voiture s’éloigner au trot, dans la direction de Québec.

À mes côtés Ursule dormait profondément la tête tournée vers la ruelle, et ce soir-là on avait oublié de mettre de l’huile dans la lampe que nous gardions allumée pour faire chauffer le boire du petit. Je me contentai donc de prier pour les morts et de rester les yeux grands ouverts pendant toute la nuit.

— À mesure que le père Chassou me contait ces terribles choses, j’avais tellement peur qu’il me semblait voir prendre des proportions fantastiques à tout ce qui m’entourait. La longue horloge placée debout dans un coin de la salle, avait l’air d’un cercueil assez vaste, pour donner hospitalité à la statue de Commandeur ; son tic-tac rendait des sons de l’autre monde. Les chaises allongeaient sur la muraille l’ombre de leurs dos déchiquetés comme celui des vieux squelettes, le nez du père Chassou ressortait crochu comme une griffe de loup-garou, et sa silhouette osseuse semblait s’être détachée de la danse des morts de Holbein, pour venir me faire ses étranges confidences.

J’avais peur de rester, peur de m’en aller, mais lui continuait toujours gravement ; on aurait dit que son récit était devenu automatique.

— Le lendemain, je m’en tirai avec une légère migraine, suivie d’un singulier malaise qui ne me quitta pas de la journée. À mesure que tombait la brunante, cette curieuse sensation augmenta, et, quand vint l’heure de prendre du repos, ce fut avec un sentiment d’indicible terreur que je me mis au lit.

La pauvre Ursule qui ne se doutait de rien, glissa une mèche sur l’huile de la veilleuse, l’alluma, donna un dernier coup de ber au petit et s’en vint prendre place à mes côtés.

À force d’être travaillé par l’excitation nerveuse, je finis par tomber insensiblement dans une demi-somnolence, et peut-être aurais-je fini par m’endormir, si vers minuit et quart, l’épouvantable cheval n’était revenu piaffer à ma porte.

Elle s’ouvrit sans bruit comme le soir du Jour des morts. Un vent léger gravit l’escalier : ma porte barricadée se trouva tout à coup grande ouverte, et cette fois-ci, je vis clairement une forme diaphane et grisâtre, effleurer la catalogne de ma chambre à coucher, et s’approcher du berceau de Joseph.

Elle se pencha silencieuse sur le front de l’enfant ; un imperceptible murmure arriva jusqu’à mon oreille : c’était comme le bruit d’un baiser, puis se retournant à demi vers ma couchette, pour reprendre le chemin du dehors, j’entrevis le profil immobile et pâle de la figure, qui appartenait autrefois à ma pauvre mère !

En ce moment, Ursule poussa un grand cri, qui éveilla l’enfant. Elle avait vu, elle aussi, et cette nuit-là ne fut plus qu’une longue prière pour nous deux.

Que dois-je ajouter, Mathurin, à tous ces épouvantables détails ?

Pendant six nuits, l’invraisemblable apparition s’en vint comme cela, baiser au front notre cher Joseph. J’avais tout essayé ; les prières, l’aumône, les messes, rien n’y faisait, et pourtant je ne devais pas me résigner à ces transes continuelles, car Ursule dépérissait à vue d’œil, et le petit qui commençait à parler, se plaignait de voir chaque nuit une figure ensanglantée se pencher sur lui.

Un soir donc, ne sachant plus où donner la tête, je fis un vœu à la Sainte-Vierge. En échange du bonheur de ma mère, je m’engageai solennellement à consacrer au culte de la chaste mère du Sauveur, la liberté de mon fils, et de l’élever de manière à en faire un de ses prêtres les plus dévoués. Je m’humiliai profondément, et puis je demandai humblement pardon pour tout le chagrin que j’avais causé à la chère morte.

Cette nuit-là, nous fûmes tranquilles.

Probablement ma mère avait achevé son temps d’épreuve, et elle ne renouvela plus cette expiation, qui consistait à venir embrasser ce cher ange, que ma désobéissance lui avait fait méconnaître de son vivant.

J’ai tenu parole, pour ma part ; car Ursule s’en était allée six mois après, emportée par la consomption, me laissant seul avec le petit et mon violon, à songer aux étranges affinités qui existent entre notre frêle humanité et le monde mystérieux.

J’ai développé de mon mieux la jeune intelligence qu’elle m’avait confiée, et Joseph, devenu prêtre depuis sept ans, évangélise à la Rivière-Rouge.

C’est un beau grand garçon, de ta taille Mathurin, seulement son caractère s’est ressenti de la terrible épreuve qui a passé sur son enfance, et rien qu’à l’entendre, grave et triste, prêcher la parole de Dieu, tu reconnaîtrais sans peine, celui dont le front a été effleuré jadis, par le baiser d’une morte.

— Maintenant mes enfants, bonsoir ! Je me fais vieux ; il est temps pour moi d’éteindre ma pipe et d’aller me coucher. Quant à vous, allez voir naître l’Enfant Jésus. Priez-le pour grand-papa, à qui vous n’avez jamais désobéi, et quand je ne serai plus là, ne craignez pas les baisers que mon âme pourra venir déposer sur vos fronts endormis, car j’aurai pris mon repos en accomplissant les paroles du psalmiste :

— In pace in idipsum, dormiam et requiescam.

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