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Chapitre 1 Bal chez Bernard

Le 15 septembre 1862, il y avait bal chez Martin Bernard, riche cultivateur d’un des plus coquets villages du comté de Verchères.
Deux mois s’étaient passés depuis que Rose la blonde, comme on l’appelait au couvent de Maria-Villa, avait quitté ce nid d’amies dévouées, et pendant ce temps, sans s’en douter le moins du monde, elle était mise à l’épreuve par maître Martin, que l’on avait souvent blâmé d’avoir voulu donner à sa fille, paysanne comme les autres, une éducation de demoiselle.

À la grande satisfaction des joues rubicondes de monsieur son père, Rose n’avait trop abusé ni de Chopin, ni de Wagner, car Martin, pour mieux éblouir ses collègues du conseil municipal, avait voulu avoir son piano, un Steinwaysuperbe. Toujours ses bas de laine étaient trouvés chaque matin, délicatement ravaudés, et douillettement pelotonnés sur la courtepointe de son lit à baldaquin ; le déjeuner et le dîner arrivaient à point, précédés d’un parfum de cuisine des plus appétissants ; vingt minutes après les grâces, la faïence à fond blanc, ramagée de larges fleurs bleues et rouges, brillait proprette et luisante dans l’armoire vitrée de la salle, et puis Rose, tout en s’acquittant à merveille de ses devoirs de ménagère, savait si bien lire et commenter la gazette au grave conseiller, elle était si bonne, si sage, si avenante, que maître Martin n’avait pu résister à la tentation de la montrer à ses compères villageois.

Ce soir là, on dansait donc à cœur joie dans la maison des Bernard, vieux débris de l’ancienne architecture française, laissant entrevoir au clair de la lune, sa large toiture rouge, appuyée sur de solides murs en pierre blanchie à la chaux, dont la couleur mate était coupée çà et là par les troncs raides et noueux d’une rangée de peupliers, qui laissaient voir à travers les échappées de leurs branches une gracieuse file de persiennes que maître Martin avait soin de passer lui-même au vert, chaque printemps.

La cohue villageoise encombrait partout le logis Bernard.

Au fond de la salle où d’ordinaire se tenait le jovial conseiller, on entrevoyait à travers un épais nuage de fumée, le gros ventre de Pierre Michon. Jean-Baptiste Duranceau le faisait bondir de joie à chaque forte saillie tombée de ses lèvres, tandis que plus loin, tout près de l’immense poêle en fonte qui se reposait en ce moment du travail de l’hiver précédent, Jérôme Branchaud et Étienne Pelchat reprenaient pour la centième fois une chaude discussion à propos d’une part de route éternellement contestée entre leurs deux amitiés.

Au milieu de toutes ces têtes blanchies et courbées au contact de la charrue, passaient les notes basses de la voix du maître de céans, qui en ce moment développait avec complaisance un sien projet de code municipal, destiné à mettre fin aux querelles des Branchaud et des Pelchat de l’avenir. Cette démonstration philanthropique n’empêchait pas les mains rugueuses de l’honnête habitant de verser çà et là, à ses convives de rudes rasades d’un vieux rhum blanc qu’il tenait de son grand-père, et que ses invités tenaient pour bon à leur tour, à en juger par le crescendo de bruit et de gaîté qui sortait par les fenêtres basses de la salle, entr’ouvertes pour laisser échapper le parfum par trop aromatique, du tabac de la récolte Bernard, qui en ce moment subissait un terrible assaut.

La cuisine faisait contraste à cette pièce, sa voisine, car il y régnait un silence et un ordre absolus.

Deux chandelles placées sur une énorme table de sapin mettaient en pleine lumière un paysage, comme seul les aimait et pouvait les rêver Gargantua.

C’étaient des montagnes de croquignoles dorées et de pâtisseries tachetées çà et là par du sucre blanc glacé. À leurs pieds dormaient des lacs de crème jaune où flottaient comme des nénuphars des œufs à la neige ; puis, s’élançaient des falaises grisâtres de jambons fumés, cachant un peu plus loin une mare de sirops et de confitures, d’où sortaient comme des îlots, les dindons rôtis, les hures de porcs, les oies aux pommes, tout cela à côté d’une lagune de tire de sucre d’érable bornée par des collines de tourtières et de langues piquées d’aromates.

Et de ces bonnes choses aussi loin que l’œil pouvait aller, jusque dans l’ombre faite par le vieux bahut et le grand coffre bleu de la servante, pendant qu’au-dessus de cette terre promise, suspendus à la muraille miroitaient comme des nuages argentés les antiques couvercles à plat, fraîchement étamés.

Le petit doigt de Rose avait fait surgir toutes ces merveilles hors du garde-manger de l’honnête cultivateur, et pendant que muettes elles attendaient en paix le rude coup de fourchette de minuit, on entendait venir clair et timbré le rire argentin de la jeune fille à travers les rumeurs qui arrivaient du salon.

Le père Bernard venait d’y faire son entrée, ayant à son bras madame Robidoux, la mairesse, et profitant du moment où le rhum blanc laissait errer sur les anciens, une bouffée de jeunesse, aux applaudissements de tous, il organisait un menuet.

Danseurs et danseuses finirent par prendre place au milieu des sonores invitations de M. Bernard, et bientôt tous ces beaux et toutes ces élégantes du temps passé se mirent en branle, aux sons joyeux de deux violons et de la voix aigrelette d’une vieille clarinette.

Le plaisir régnait en maître sur ces têtes, et, profitant de la joie générale, Rose s’était glissée auprès d’une fenêtre, défendue par de grands rideaux rouges, achetés à l’enchère des meubles du seigneur ruiné.

Là, une douce causerie avec son cousin Jules l’attendait.

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