Chapitre 2 Une vocation
Jules était le fils du grand Michel Porlier, le bedeau de la paroisse.
À force d’aligner à la file les uns des autres mariages, baptêmes et sépultures, Michel avait su amasser quelques économies, qu’il avait, en grande partie consacrées à l’éducation de son fils, et cela sans trop se faire tirer l’oreille par sa femme Marguerite. À la grande satisfaction de l’orgueil paternel, Jules venait de terminer, au mois de juillet précédent, son cours d’études classiques au collège de Terrebonne où l’un de ses oncles était directeur, et comme, malgré les conseils du bon abbé, il n’avait pu se résoudre à suivre l’état ecclésiastique, ses idées tâtonnaient à la recherche d’une vocation, sans pouvoir se fixer sur aucune, si ce n’est sur les yeux bleus de sa cousine Rose qui en ce moment lui disait doucement :
— Vous paraissez tout triste ce soir Jules ; est-ce que vous ne seriez pas décidé à suivre les avis que vous a donnés mon père ?
— Faire mon droit ! mais vous n’y pensez pas, ma bonne Rose ! ce serait se mettre au cou un franc collier de misère. Où prendre l’argent pour faire face aux premiers déboursés indispensables, puis est-il certain que l’on puisse toujours battre monnaie, affublé d’une robe d’avocat ? Trop souvent, hélas ! elle ne couvre les épaules que d’un piètre agent d’affaires véreuses, ou d’un maigre courtier de toutes sortes de choses. Et le vrai talent que fait-il ? Regardez Joseph Landry, l’ancien amoureux de Jeanne Mercier ; il végète à Montréal depuis tantôt trois ans, vainement désireux de s’attacher une clientèle récalcitrante, en dépit de tous les diplômes universitaires possibles, et bien que la pauvre Jeanne l’attende toujours. Oh ! non, Rose, je vous en prie ; n’insistez pas sur ce sujet, car le droit m’effraie avec tous ses déboires, toutes ses responsabilités, et, dois-je le dire, avec toutes ses injustices !
— Vous avez mal saisi la pensée de mon père, Jules, et vous savez trop combien il vous aime pour ne pas confondre ses avis avec ses ordres. Il n’y a pas que le droit qui puisse mettre à l’aise une honnête intelligence : chercher autour de vous ; comparez les bonheurs qui vous entourent, et peut-être en regardant bien, saurez-vous trouver le vôtre ?
— Le bonheur, ma bonne petite Rose, je sais bien où le trouver, fit Jules en lui prenant affectueusement la main : malheureusement je n’ai que mon instruction et mes deux bras pour y parvenir. Avec ce bagage-là, la route se fait longue, trop longue parfois.
— Mais savez-vous, Jules, que ces paroles sont plus que du courage. Il ne vous reste plus qu’une bonne décision à prendre. Allons ! vite, faites-vous clerc chez l’avocat Nicol. Si cela ne vous plaît pas, installez-vous commis derrière le comptoir de Rossignol ! Les chiffres vous découragent-ils ? griffonnez du papier timbré dans l’étude de l’ennuyeux notaire Bédard, mais, de grâce, faites vite, car si vos hésitations continuent, j’ai bien peur que notre nid de campagne ne se recule jusque aux frontières d’Espagne. Vous savez cette maisonnette, Jules… s’interrompit Rose en se dégageant la main du geste le plus félin du monde.
— Oh ! chère maison si rêvée, et si lointaine pourtant, reprit Jules avec mélancolie. Je l’entrevois d’ici, continua-t-il, en se fermant à demi les yeux, dans un songe extatique. À peine aperçoit-on son pignon blanc au milieu d’un bouquet de sapins verts : elle a un étage, pas plus ; les fenêtres laissent çà et là passer au vent leurs blancs rideaux : canards, oies et poulets picorent à qui mieux mieux au pied du balcon, pendant que la porte mi-entr’ouverte laisse apparaître une femme, la fée de la chaumière, qui s’en vient causer avec les fleurs du jardin, pendant que les enfants dorment là-haut ; car je veux qu’il y ait des enfants…
— Oh ! Jules, vous allez trop vite, fit Rose qui, les joues empourprées comme une cerise de juillet, venait d’accepter le bras du taciturne marguillier Nicolas Grondin, arrivé en tapinois auprès des deux rêveurs, pour rappeler d’un air timide et gauche à mademoiselle que la gigue promise frétillait déjà sur l’indiscrète chanterelle des violons.
Longtemps Jules suivit des yeux celle qui le faisait tant hésiter sur le choix d’un avenir, car il voulait le lui faire rose, comme son nom.
Les chassés-croisés de la joyeuse compagnie qui sautait et trépignait autour de lui, laissaient entrevoir par ci par là une jolie robe d’indienne frappée sur le dos de laquelle retombaient en nattes dorées une chevelure blonde et massive.
C’était Rose, sans contredit la plus fraîche et la plus mignonne fillette des environs, même à une bonne distance à la ronde.
Tout le monde le savait ; Jules le premier ; seuls Rose et le dévot marguillier semblaient l’ignorer.
Bientôt un cotillon remplaça la gigue mourante ; puis ce fut le tour d’un reel, puis d’un quadrille, puis d’une danse ronde, et Rose infatigable, en bonne maîtresse de maison, passait du bras de Thomas Toupin à celui de François Bélanger, de Gervais Lalonde à Germain Lambert, sans fatigue apparente, jusqu’à l’heure du réveillon, ainsi que l’exige l’étiquette canadienne-française.
Mais dès que les nombreux invités furent confortablement installés autour de la table ployante, et que les chansons à boire et les santés se prirent à circuler de convive à convive, Rose, sous un prétexte quelconque, pria sa tante Marguerite de faire les honneurs du logis, et revint auprès de Jules qui, debout dans un des angles de la salle, regardait distraitement le salon vide.
— Je me sens fatiguée, lui dit-elle, et, avant de monter à ma chambre, j’ai tenu à venir vous dire bonsoir ; j’espère pouvoir me glisser inaperçue au milieu de toute cette gaîté qui monte.
— Inaperçue ! vous êtes plus que cruelle, Rose, répliqua Jules, vous êtes une petite égoïste, car vous semblez toujours oublier que je suis là.
— Méchant cousin ! fit Rose en lui présentant son front à baiser : bonsoir ! à demain !
Hélas ! le lendemain devait être triste, bien triste, et, puisque j’ai entrepris de raconter cette navrante histoire, il me faut maintenant aller jusqu’au bout.
Rose envolée, aucun attrait ne retenait Jules au logis de l’oncle Bernard, et il s’achemina tranquillement chez lui par un de ces froids piquants que produisent toujours les gelées blanches de septembre.
De son garni il vit les lumières de la fête s’éteindre une à une.
Seule une veilleuse tremblotait toujours dans la chambre de Rose.
Longtemps, malgré la fraîcheur de la nuit, il se tint la figure collée aux vitres, épiant et cherchant à deviner ce qui pouvait tenir la rieuse cousine éveillée : mais de chez lui on n’entrevoyait pas de face la fenêtre de Rose, et, lassé de l’inquiétude qui commençait à le gagner, il prit le parti de s’envelopper dans son épais capot d’étoffe du pays, et d’arpenter philosophiquement le chemin du roi, en face de la maison de l’oncle Bernard, décidé à ne s’en aller qu’avec l’agaçante lumière.
Mais à peine mettait-il le pied sur le seuil que quelqu’un se prit à chuchoter auprès du balcon de Rose.
Jules se rappelait avoir souvent entendu cette voix, mais par cette nuit obscure il était impossible de la donner à une personne connue, lorsque tout à coup la porte, en s’ouvrant, inonda d’un jet de lumière la douce et sainte figure du curé de la paroisse. Elle était à demi-cachée par les bords de son large chapeau, et ses deux mains jointes semblaient dissimuler quelque chose sous la longue houppelande noire passée frileusement par-dessus sa soutane.
Le vieil abbé n’avait pas franchi la dernière marche du perron que déjà Jules tout atterré par sa présence, se tenait respectueusement à ses côtés, interrogeant de l’œil la servante Gertrude qui pour toute réponse fit briller une grosse larme sous ses cils gris, en dirigeant un regard muet vers l’appartement de Rose.
Jules y était arrivé avant ce coup d’œil chargé d’angoisses.
Hélas ! Le bal Bernard avait eu le dénouement qu’a décrit un poète :
Dans les lustres blêmis on vit grandir le cierge,
La mort mit sur son front ce grand voile de vierge
Qu’on nomme éternité !
Déjà Rose ne pouvait plus parler, et depuis trois quarts d’heure une angine couenneuse s’était déclarée, à la suite de l’action traîtreuse du chaud et du froid.
En ce moment, elle avait ce délire effrayant de calme et de majesté qui précède certaines agonies, car pour la pauvre Rose l’agonie approchait, et – cela est bien triste à dire – le docteur Buteau ne se trouvait pas là pour en surveiller les terribles progrès, les arrêter, les modérer ou les couper net grâce à sa science incontestée. Il était précisément parti depuis une heure pour aller faire les couches de Josephte Brochu la fileuse, qui demeurait à deux grandes lieues de là.
Le vieux Bernard avait bien essayé tout ce que l’amour paternel pouvait lui suggérer de plus propre à maîtriser le mal, et, de l’avis de la tante Marguerite, il ne restait plus maintenant, qu’une seule voie de salut – les Saintes-Huiles, – ce que le curé essayait très pieusement en ce moment, administrant l’Extrême-Onction au milieu des pleurs de la petite famille, qui, en sanglots, récitait la prière des agonisants.
Jules était abîmé dans son insondable douleur ; il n’entendait rien, ne voyait rien, ne comprenait rien au drame lugubre qui se passait : la morne ivresse du désespoir venait de le saisir.
Autour de lui, on psalmodiait, et la vieille servante Gertrude en était déjà venue à ce verset de la prière suprême :
— Offerentesenam in conspectu Altissimi.
Le pauvre M. Bernard vieilli de six longues années depuis le réveillon de minuit, répondit alors en sanglotant :
— Ma pauvre Rose est finie !
Jules se prit la tête dans ses deux mains et murmura lentement :
— Oh ! mon Dieu ! s’il est possible que pareil calice d’amertume puisse s’approcher de nouveau d’une lèvre humaine, donnez-moi la science pour le briser, et faites-moi médecin pour que je puisse en sauver d’autres, en souvenir d’elle.
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