Chapitre 2
Leurs cousins, les Archer, les attendaient sur le quai ; Ferdinand, gros et court, une figure qui suait l’importance et le contentement de soi, se précipita, embrassant Mme Janville avec effusion devant tout le monde, et la jeta dans les bras de sa femme, Gabrielle, jolie boulotte au rire enfantin, qu’on appelait « Brielle ».
— Comme Albert a grandi ! s’écria-t-on.
Il souriait gauchement, les bras au corps, gêné par cette exclamation inévitable qu’on proférait, chaque fois qu’on le revoyait. M. Archer lui prit le bras :
— « Embrasse donc Nénette ! » il le poussa vers sa fille, une petite sauterelle sèche dont les grands yeux de braise luisaient, en regardant Albert, qui l’embrassa comme il eût embrassé un morceau de bois ; il avait encore sur la lèvre la douceur des joues, parfumées de poudre de riz, de Gabrielle.
M. Archer se multipliait, jetant des saluts, parlant haut ; il empila tout le monde dans un omnibus, fit charrier les malles, tandis que Mme Janville contrite, répétait :
— Ferdinand, vous vous donnez un mal ! Albert, aide-donc ton oncle !
On avait jugé cette appellation plus convenable ; mais Albert estimait cette sujétion ridicule, et il ne sut pourquoi, il se sentit un peu humilié, comme si le nom de tante, adressé à Gabrielle, supposait une nuance de déférence plus marquée, moins d’intimité que celui de cousine. Il ne bougeait pas de sa place, d’ailleurs paralysé par un accès de timidité, craignant, s’il descendait, qu’on ne lui prît cette place, où il était bien, serré contre « sa tante », dont il sentait les hanches, à travers une élégante jupe de lainage bleu-marin, à broderies russes. Gabrielle posa une main gantée de Suède sur sa main de collégien, pas très blanche, et que la descente de wagon avait salie :
— Mais comme tu as grandi, mon petit Albert, te voilà un homme à présent !
Elle partit d’un éclat de rire :
— Thérésine, tu sais, dit-elle à Mme Janville, Albert sera ma passion ! Nous nous amuserons ensemble, demain il y a une pêche à la crevette. Albert sera mon cavalier ! C’est qu’il a presque de la barbe !
L’adolescent rougit de plaisir et de confusion. Ce n’est donc pas pour rien qu’il se rasait les joues et s’estafilait le menton ; le problématique duvet de ses lèvres, foncé, par un sournois cosmétique, apparaissait enfin, comme une ligne d’ombre douteuse, sous son nez. Gabrielle l’avait vu, c’était un fait désormais avéré ; et il sut gré à la jeune femme de sa vue perçante et de sa divination.
Mais, comme il se dilatait, ce petit criquet de Nénette, en face de lui, le regardait avec des yeux tout noirs, une face soudain grave et rigide, la bouche rentrée de jalousie, parce qu’il ne faisait aucune attention à elle.
— Ah ! enfin ! – s’écria Mme Janville, en voyant M. Archer revenir vers l’omnibus et s’introduire auprès d’elle ; – vraiment, Ferdinand, je suis honteuse de la peine que vous prenez pour nous !
Il eut un rire de satisfaction, secouant sa grosse tête, et il tapa sur les genoux de sa femme en disant :
— Eh bien, Brielle !
Il ajouta, en interrogeant Mme Janville :
— N’est-ce pas que ma petite Bribri a bonne mine ? L’air de la mer l’a brunie. As-tu pensé au pâtissier, mon petit chat !
— Mais oui, mon petit Ferdinand, et il y aura de belles pêches d’espalier et des écrevisses, grosses comme la main ! – C’est pour le dîner ! ajouta-t-elle en guise d’explication, ce qui fit protester bien haut Mme Janville :
— Tu m’avais promis de nous recevoir sans cérémonie ! Vous vous êtes déjà donné assez de mal ! Pourquoi faire des folies ?
Les Archer les avaient attirés à la mer, s’étaient chargés de leur trouver un logement et de leur retenir une servante. Ils s’étaient montrés froids, à l’origine, lorsque Mme Janville avait perdu son mari ; Archer, représentant d’une grande maison de vins de Bordeaux, gagnant cinquante mille francs par an, craignait que la parenté des Janville ne lui fût onéreuse. Devant la dignité de sa cousine, vivant de façon modeste mais irréprochable, ne lui demandant aucun service d’argent, il s’était rassuré ; et leurs relations, pour n’être pas intimes, n’en avaient pas moins été cordiales.
Les Archer invitaient Mme Janville et son fils à dîner, de loin en loin ; ils donnaient de bons conseils à la mère et montraient de la sympathie au fils. Ferdinand eût aimé avoir de l’influence sur Albert, lui enseigner la vie, le préserver de contacts dangereux ; il sollicitait, à cet effet, la confiance du jeune homme, affectant de le traiter en garçon au-dessus de son âge, prévenance à laquelle Albert, flatté, daignait répondre assez gracieusement.
L’omnibus roulait, cahotant, au long d’une route étroite bordée de pommiers ; on découvrait, dans la verdure, des chalets, perchés sur les hauteurs : une rue de village s’ouvrit, encaissée entre deux falaises ; on aperçut l’enseigne d’un hôtel, les bocaux d’un pharmacien, quantité de messieurs à bérets et à ceinture de flanelle rouge, dames en toilettes claires et enfants à costume marin.
L’omnibus tourna sur une petite place, enfila un bout de rue et s’arrêta devant une porte et une balustrade de jardin enfouies sous des plantes grimpantes, que perçaient, comme des houlettes fleuries, de hautes roses trémières, et, en un caprice d’arabesques folles, des clochettes de liserons et de volubilis.
— Oh ! comme c’est joli ! s’écria Mme Janville, sitôt entrée dans la cour, extasiée devant un rideau de glycines lilas qui vibrait, d’un frisson continuel, au long du mur qu’il tapissait, dans la brise dont les bouffées cinglaient au visage.
— Entrez, entrez ! répétait M. Archer triomphant, et qui s’attendait bien à ce petit succès :
— Ah voilà votre femme de ménage. Bonjour, Mélanie ; elle s’appelle Mélanie !
Une vieille femme se précipitait, suivie de la propriétaire, grosse dame à cabas et aux cheveux acajou, au masque d’actrice retraitée ou de fille engraissée et fanée.
— Et voilà MmeKuysper, avec laquelle vous vous entendrez parfaitement, car elle est la complaisance même !
La dame acajou et couperosée minauda un sourire, en déclarant :
— Mes locataires, madame, ne sont pas des locataires, ce sont des amis. Et il suffit que M. Archer s’en mêle pour que je fasse tout mon possible pour vous être agréable. Voici la cuisine, la salle à manger, le salon, deux chambres à coucher, un débarras, le petit endroit. Tout est très propre, comme vous pouvez voir ! D’ailleurs, s’il vous manquait quelque chose, Mélanie, – elle échangea un regard d’intelligence avec la servante, qui avait l’air d’un vieux loup rusé – Mélanie n’aurait qu’à me le demander !
Elle souleva les matelas, cardés à neuf, énuméra la batterie de cuisine et le linge, ne voulut accepter aucun règlement d’avance, répétant qu’avec M. Archer, elle était sûre des personnes qu’il lui recommandait, et se retira, par discrétion affectée, laissant Mme Janville au plaisir de se retrouver en famille, – ce qu’elle comprenait si bien ! – ajouta-t-elle avec un sourire et un hochement de tête qui secoua ses trois mentons plissés, de l’air d’une personne qui en sait long sur la vie.
— Eh bien ? demanda M. Archer en se croisant les bras, avec un petit rire qui appelait de nouveaux remerciements, car, brave homme au fond, il ne pouvait dissimuler son insatiable vanité. Et quand la cousine lui eut pris les mains en l’assurant de sa reconnaissance, en le complimentant à l’excès de son bon goût, de son sens pratique, qui lui avait fait concilier, dans son choix, l’élégance du logis et le bon marché, une « occasion » assurément unique, M. Archer but du lait, sans reprendre haleine, tandis qu’avec des gestes de fausse modestie, il semblait dire : « Assez, je bois trop, ne m’en versez plus ! »
Albert, pendant ce temps, dans le petit jardin, cueillait les roses d’un rosier de plein vent et les offrait d’un geste délibéré et maladroit, à Gabrielle, qui le regardait faire en souriant.
— Comme tu es gentil, mon petit Albert, dit-elle en prenant les roses, mais elle poussa aussitôt un cri : une épine l’avait piquée, à travers le gant.
— Ça ne fait rien, mon petit Albert, tu es gentil tout de même !
Et elle lui caressa le visage, maternelle et coquette, avec les roses.
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