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Chapitre 3

On devait retrouver, avant le dîner, les Archer sur la plage. Seul avec sa mère, Albert reprit sa maussaderie du voyage. Il livra bataille avec le col propre qu’il dut mettre, et profita de ce que ce col était trop étroit vraiment, pour s’érailler les ongles et casser deux boutons dessus en tirant la langue d’un étranglé. Puis il affirma l’intention de mettre un pardessus neuf, que sa mère jugea trop léger pour le soir ; il s’enrhumerait certainement.

— Eh bien, je m’enrhumerai, – dit Albert, – mais au moins, je ne serai pas ridicule !

Le grand mot était lâché ; il abominait le vieux pardessus en gros drap que sa mère voulait lui voir mettre ; il se reprochait de contracter dedans l’allure d’un vieux notaire, et il s’y sentait contraint au point de n’oser y faire un geste, de s’y promener, et bien malgré lui, dans l’attitude raide d’un mannequin de bois. Il n’y avait sorte de ruses et de perfidies auxquelles il n’eût recouru pour vieillir prématurément et rendre hors de service ce vêtement. Tantôt il l’exposait sur l’appui de la fenêtre, à la pluie battante ; tantôt il en laissait pendre une manche dans le feu, d’autres fois il répandait dessus d’inexpugnables corps gras, déchirait la doublure, lacérait les poches ; et toujours, par une magie, il retrouvait les taches enlevées, les fentes recousues, l’étoffe brossée jusqu’à l’âme : râpé, retapé, invalide, mais robuste, le vieux pardessus se refusait à mourir ; aussi Albert le détestait-il à l’égal d’un être vivant.

Enhardi par le silence stupéfié de sa mère, il continua :

— D’ailleurs, je ne veux plus le mettre, il est usé, il est affreux, il est grotesque, je ne le mettrai pas !

Mme Janville lui saisit les mains, et l’adjurant, avec le visage inspiré d’une pythonisse, une véhémence solennelle :

— Albert, ne dis pas cela, c’est mal, mon enfant ! un pardessus qui a coûté cent cinquante francs et que tu ne portes que depuis trois ans ! Crois-moi, je suis ta mère, ai-je intérêt à ce que mon fils soit ridicule ? Il te va admirablement, et je ne sais pas, – fit-elle avec accablement – pourquoi tu te refuses à porter une chose qui te va si bien ?

Il ricana, avec satanisme, marquant bien qu’il n’était pas dupe :

— Que veux-tu, je n’ai pas ton goût, ton excellent goût ! À quoi bon discuter d’ailleurs, je ne le mettrai pas ! Tu ferais mieux de le donner à un pauvre !

Mme Janville, qu’un long énervement portait à bout, montra un visage bouleversé, et d’un mouvement qui eût été sublime, si l’accent trop tragique de sa phrase ne l’eût teinté d’un léger ridicule :

— Le pauvre, mais c’est toi, malheureux enfant ! Quand on est dans notre position, on use ses effets. J’use bien les miens, moi !

— Ah ! fit Albert, profondément humilié, alors achète-moi aussi des sabots, pour que j’aille mendier sur la plage, si nous sommes si pauvres que ça ?

Mme Janville essaya de recourir à l’énergie, et avec un effort désespéré.

— Je ne sais pas pourquoi je te réponds ; écoute, Albert, tu mettras ce pardessus, ou je dirai à ton « oncle » Ferdinand que tu ne veux pas m’obéir ! Oui, je le dirai à tout le monde, ce soir !

— Parle plus bas, fit-il sèchement, la bonne écoute derrière la porte !

— Elle ne peut pas entendre, – dit Mme Janville, en baissant cependant la voix, car elle avait autant de respect humain que son fils – d’ailleurs, toutes les mères peuvent écouter, à la porte, et si cette femme a des enfants, elle me donnera raison !

— Fais entrer les passants pendant que tu y es et prends-les pour juges ! riposta Albert avec aigreur. Quant à mon « cousin » – il souligna ce mot, qu’il employa exprès par mutinerie, – ne t’y fie pas, il n’est pas pour qu’on élève les jeunes gens à la Prussienne, une-deux, comme tu voudrais, comme tu essayes de faire ! N’oublie pas que je dois être un jour le chef de la famille, et que je remplace ici mon père !

— Ton père ! exclama douloureusement Mme Janville, plût à Dieu qu’il fût ici pour te faire obéir. La tâche des femmes veuves n’est pas commode, oh ! non, ni agréable, avec des enfants ingrats et révoltés. Tu me punis cruellement de ma bonté, ou plutôt de ma faiblesse pour toi !

— Allons, maman, voyons, pas de grands mots pour un misérable pardessus !

— Le pardessus, oui, et les faux cols, et la bicyclette, et le jour où je n’ai pas voulu te mener à l’Odéon, et la scène que tu m’as faite après une visite chez les Reverchon ; tout te sert d’occasion pour m’opprimer, et tu me rends vraiment bien malheureuse !

— Moi ! fit-il au comble de la stupéfaction, mais d’une stupéfaction à moitié jouée, et il avait la sensation que leurs paroles n’étaient pas d’un ton juste, manquaient de simplicité, prenaient quelque chose de théâtral, – moi, c’est moi qui t’opprime ! Moi, qui te force à mettre des faux cols qui t’asphyxient ; moi, qui te force à revêtir un pardessus infect ? Allons bon, tu pleures ! Est-ce ma faute ! Voyons, maman, maman, ne pleure pas. Allons, mais c’est à moi que tu fais de la peine, méchante ! Ne pleure plus, veux-tu que je le mette, tiens, je le mets, ton pardessus !

— Non, mon enfant, mets le neuf ! dit Mme Janville, en contenant les larmes que son fils lui épongeait aux yeux, de son propre mouchoir.

Et ayant cédé, comme toujours, prenant l’air malheureux d’Albert pour une expression de sincère regret, elle murmura :

— Je ne pleure plus, c’est fini, mais alors, si tu me permets… de te donner un petit conseil, prends un foulard, je ne veux pas que tu t’enrhumes !

Albert sortit, sanglé dans le pardessus neuf qui ne lui fit, cette fois, aucun plaisir ; même, ce qu’il n’éprouvait jamais, il y fut gêné, mal à l’aise. Persuadé que tout le monde s’en apercevait, il marchait dans la rue d’un air indifférent et détaché, ne sachant que faire de ses bras, qui l’embarrassaient positivement. Il les nouait derrière son dos, les agitait en battant de pendule, les fourrait dans ses poches, et, quoiqu’il fît, il gardait l’impression que ce n’était pas cela et qu’il ne parvenait point à l’aisance naturelle et simple qu’il rêvait. Sa façon de regarder les gens s’en ressentait : tantôt, croisant un groupe, il baissait le nez devant les yeux clairs d’une jeune femme ou le sourire – moqueur, croyait-il – d’un beau garçon à moustaches ; tantôt il toisait les passants, de haut, avec une hardiesse feinte ; et toujours, comme une obsession, il croyait sentir sur lui les regards des gens, ceux des vitrines de boutiques, ceux des fenêtres closes ; parfois une chaleur à la nuque lui donnait la sensation de quelqu’un l’épiant et le bafouant par derrière. Il se demandait s’il n’avait pas en lui quelque chose de risible, avait envie de se passer la main sur le dos pour y effacer le signe à la craie tracé par un mauvais plaisant imaginaire, se tourmentait de savoir s’il ne s’était pas mis, par hasard, du noir au bout du nez. Et dans cet accès de « folie du ridicule » qui le hantait, il se sentait tout à coup rougir comme un coquelicot, sans pouvoir s’en empêcher, rougissant au contraire d’autant plus qu’il faisait effort pour distraire sa pensée, la fixer ailleurs. Son amour-propre ulcéré lui infligeait perpétuellement de tels supplices !

Pourtant il s’oublia un peu lui-même en approchant de la grève, le bruit de la mer grondante lui emplissant l’oreille et le saisissant d’un trouble, où perçait un soupçon d’attente et de crainte. Brusquement, au coin de la rue, le vent le souffleta, un embrun âpre le couvrit de poussière d’eau ; il aperçut la plage minuscule, tout en galets, que la marée, par vagues courtes et drues, couvrait presque jusqu’à battre le pied des falaises. Un soleil rouge plongeait son disque derrière la mer gonflée et moutonnante : sa lueur rose s’en venait, du bout de l’horizon, mourir sur la crête des dernières vagues ; à chaque battement du flux une digue d’algues se soulevait, tout un fumier brun s’étalait dans l’écume, qui laissait voir en se retirant un grouillement de petits crabes et d’araignées de mer. Sur la gauche, des vagues brisaient sur des roches, en rejaillissements de bave, en clapotis ruisselants, en fusées de neige. Un promontoire, sur la droite, s’avançait en proue de navire, submergé à chaque seconde, émergeant noir quand même, plus haut que la furie des vagues, dans le ciel pâle du crépuscule ; parfois il semblait plonger, vivant flotter comme une épave, rebondir ; et dans le grand vent frais qui remplissait la poitrine, les oreilles bourdonnantes, les lèvres salées, Albert, étourdi et engourdi, en proie à un accablement tumultueux et à une ivresse de bruit et de force, s’avançait, fasciné, aimanté par le flux, attendant, avec une horripilation délicieuse, l’étalement du flot qui lui trempait les semelles, ses misérables préoccupations de collégien se taisaient devant ce spectacle, il s’élevait au-dessus de la vie médiocre, quelque chose de grand le pénétrait !

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