Chapitre 7
Le lendemain matin, Gabrielle le réveilla en lui apportant un bol de chocolat avec des rôties. Elle avait un air sérieux qu’il ne lui connaissait pas. Elle alla d’abord s’assurer que Nénette était au jardin et que Mme Janville donnait tous ses soins à sa toilette, elle ferma alors la porte et s’assit sur le bord du lit d’Albert, auquel il ne manqua plus qu’elle mît les bras autour du cou, pour qu’il crût son rêve fou réalisé ; mais maternelle, elle lui dit :
— Mange ton chocolat, il n’est est pas trop chaud !
Il fit le geste de refus du prisonnier décidé à mourir de faim, si la princesse qui le visite ne consent pas immédiatement à le rendre heureux, mais elle lui mit de force la tasse dans les mains, et il dut la prendre sous peine d’en renverser le contenu sur les draps. Il fit tout son possible seulement pour ne pas paraître ridicule en cassant son pain grillé et en avalant le chocolat, sur les cuillerées duquel il dut souffler, parce qu’il était tout de même trop chaud ; sa « tante » le regardait, pensive, sérieuse, comme vieillie.
— Écoute-moi, mon petit Albert, dit-elle enfin, – je t’aime bien et je veux que nous soyons toujours bons amis, mais ce sera à condition que tu me respecteras comme tu le dois. Quand tu t’es comporté hier de la façon que tu sais dans la voiture, je n’ai pas osé me défendre, à cause du cocher, mais ne recommence jamais, sans quoi je serais forcée d’avertir Ferdinand. Qu’est-ce qu’il dirait ? Vois-tu, je suis bonne fille, je me montre familière avec toi, j’ai moi aussi du plaisir à t’embrasser, tu es un bon petit garçon que j’aime bien, mais il ne faut pas que ça aille plus loin. À ton âge et au mien, ce serait très mal. Pense à ta mère, pense à ma fille. Et Ferdinand qui t’a dit qu’il me confiait à toi ! Là-dessus, donne-moi une bonne poignée de main, prends garde de renverser ta tasse ; non, tu ne veux pas me donner une poignée de main, eh bien ! embrasse-moi, je te le permets, mais ce sera la dernière fois.
Albert posa sa tasse et saisit sa « tante » à pleins bras, lui baisa de toutes ses forces les joues et le cou, en l’étreignant si fort qu’il la plia en arrière, sur le lit ; elle ne se fâcha pas, ne se raidit pas, dit seulement :
— Tu m’as embrassée comme un enfant que tu es, un grand fou, pas raisonnable ; je vais t’embrasser en vieille tante et ce sera fini.
Elle lui jeta deux baisers secs sur le front et se retira, en ajoutant :
— Je viens de recevoir une dépêche de Ferdinand, je pars à 3 heures avec Nénette pour le rejoindre !
Albert se leva le cœur déchiré. Gabrielle partant, plus de pêche à la crevette, plus de flirt et de cousinage équivoque. Il se prit tout à coup à penser à MmeÉmonot, se rappela l’invitation qu’elle lui avait faite : s’il n’était pas trop tard, s’il pouvait passer la journée avec elle et avec Pierre ! Ingrat envers Gabrielle comme l’ordonnaient son âge et son égoïsme ingénu, il réfléchit qu’à tant faire que de partir, elle eût bien dû prendre un train du matin, qui lui eût laissé sa journée libre, à lui. Mais peut-être ne serait-il pas forcé de l’accompagner à la gare. L’idée cependant de tout ce qu’il perdait en Gabrielle, d’espérances chimériques, sans doute, mais aussi belles pour lui que si elles avaient dû positivement se réaliser, le consterna. Il s’habilla machinalement et sortit. Nénette, qui l’aperçut derrière la grille, lui cria :
— Tu vas promener, dis, emmène-moi !
Il hésita :
— Va demander la permission à ta mère.
Elle y courut, et pendant ce temps il s’éclipsa rapidement. Il sentait bien que c’était une trahison peu gentille envers l’enfant, mais elle était encore par trop enfant aussi, et il ne se souciait pas de l’amuser en courant sur la plage ou en cueillant, ce qu’elle aimait par-dessus tout, des bouquets de fleurs dans les haies vives. Il avait d’ailleurs besoin de se ressaisir et de se concentrer en soi-même comme un homme.
Il marchait vite et sans regarder les gens, oubliant sa timidité vaniteuse et sa ridicule préoccupation de l’effet qu’il pouvait produire : un sentier s’ouvrit devant lui, hors du village, qui grimpait sur la falaise. Il s’y engagea. Le ciel du matin était d’un bleu pâle et âpre, le vent cuisait, et le soleil ne chauffait pas ; mais une telle splendeur claire émanait des choses qu’une joie, fraîche et pure, prenait le cœur. Albert, comme s’il goûtait encore le souvenir d’un fruit bizarre et délicieux, nuancé d’amertume, remâchait l’indicible sensation de sa courte, trop courte aventure sans espoir avec Gabrielle.
Il se sentait émancipé, grandi, virilisé ; sans doute ce départ, et ce qu’il tuait d’espoirs imaginaires, l’irritait et l’affligeait ; mais l’avenir, le mystère du possible restait, en dépit de la déclaration vertueuse de Gabrielle, intactes et réservées. Il s’imaginait, en une sorte de rêve bizarre éveillé, ce qui aurait pu être, hier au soir, ce qui serait peut-être un jour, il se repaissait d’images et de mots voluptueux, à défaut de réalités, sans songer à ce que de telles suppositions, déshonorantes pour la jeune femme, et périlleuses pour lui-même, contenaient d’affreux et inavouable égoïsme.
Mais quoi, la jeunesse et l’instinct qui veut qu’on aime l’emportaient. Et il montait, d’un élan fort et élastique, penché en avant, fouetté de vent salé, en plein ciel, sur la falaise au bas de laquelle battait la mer.
Quand il fut tout en haut, il aperçut deux silhouettes immobiles qui contemplaient le large, une très petite silhouette d’enfant, une plus grande de femme. Elles ne lui étaient pas inconnues. À mesure qu’il approchait d’elles, il cessait, intrigué et curieux de les reconnaître, de penser à « sa tante » et aux équivoques et malsaines impressions qu’elle suscitait en lui. Il ne douta plus au bout de quelques instants : les promeneurs immobiles qui regardaient la mer étaient son camarade Pierre et MmeEmomot.
Pourquoi Albert ressentit-il une honte étrange, pourquoi ne fut-il plus si fier d’être grand garçon, de connaître et de convoiter le mal, pourquoi souhaita-t-il que le vent salubre qui lui balayait le visage, balayât aussi de son âme ce qu’elle contenait d’impur ? Mystérieuse et inexplicable puissance d’un sentiment vrai ! Il pressentait peut-être que MmeÉmonot, avec son visage de bonté et ses yeux de calme lumière, serait pour lui une amie sûre et la protectrice inviolée de son cœur d’enfant en mal de puberté. Il sentait bien, en tout cas, qu’elle n’avait rien de commun avec Gabrielle, rien de ses coquetteries lascives, rien de ses misérables et charmantes préoccupations d’enfant gâté. MmeÉmonot serait-elle donc pour lui le bon ange grave et sévère, la conscience vivante et aimée ? – Aimée ? Quoi, aimerait-il déjà cette femme rencontrée la veille, uniquement parce qu’elle lui avait parlé avec intelligence, qu’elle l’avait regardé avec sympathie, qu’elle s’était montrée pour lui exactement ce qu’il fallait qu’elle fût, afin d’agir sur ce mobile et vaniteux et souffrant esprit d’adolescent ?
Mais, à supposer qu’elle dût s’intéresser un jour, demain, aujourd’hui peut-être même, à lui, qu’était-il, que valait-il pour qu’elle fît attention à lui ? Un peu d’humilité entra enfin dans son cœur, et il eut peur, vraiment, si elle allait le regarder froidement, fuir son salut, ne pas vouloir le reconnaître ?
Mais déjà, en l’entendant venir, Pierre et sa mère avaient tourné la tête, et tous deux lui souriaient, de loin, un peu étonnés, comme lorsqu’on retrouve un ami qu’on n’attendait pas de sitôt.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.