Chapitre 6
Cette fois la voiture les ramenait tous deux ; le grondement du train qui emportait Archer s’était tu dans la campagne, et Albert était assis, non plus sur le biscuit dur de la banquette, mais dans la bonne place du fond, serré autant que possible contre Gabrielle, dont le corps tiède, plein de mollesse, ne le repoussait pas. Des minutes coulèrent, et il se serrait de plus près contre ce corps jeune. Comment cela se fit-il ? Fût-ce qu’il triompha de l’horrible angoisse de ses doutes, de ses désirs, de sa timidité, d’il ne savait quoi de torturant qui lui criait d’oser, et qui en même temps lui montrait le péril d’un éclat, Gabrielle ordonnant au cocher d’arrêter, se jetant hors de la voiture, révélant tout ensuite à Ferdinand… ? Fût-ce plutôt qu’il la pressentit complaisante, amollie étrangement, victime d’un instant unique de langueur… ? le hasard en fut-il à un simple cahot qui les jeta l’un contre l’autre, le sûr est qu’il glissa son bras autour de la taille de Gabrielle et avança la bouche pour l’embrasser ; s’y prêta-t-elle, n’esquiva-t-elle pas assez vite ? leurs lèvres se rencontrèrent. Ce baiser fondit dans les moelles d’Albert, il crut mourir de plaisir. Elle s’était rejetée vivement en arrière, saisie, et son premier regard fut pour le dos aveugle et sourd du cocher, tandis qu’elle balbutiait :
— Bébé, grand bébé.
Et aussitôt, dans une reprise de soi-même et un retour de dignité offensée trop tard :
— Ne recommence jamais !
Ce ton le blessa, il tourna dédaigneusement la tête et bouda ; en même temps, il sentait bien que c’était contre lui-même, que le moment précieux passait ; déjà les premières maisons de Vimeuse apparaissaient, points de feu et vitres pâles, la voiture allait s’arrêter, et l’occasion perdue resterait à jamais perdue. Il avait laissé derrière la taille de Gabrielle son bras inerte, mort, et que l’immobilité engourdissait. Très doucement il ranima la pression, cherchant sournoisement les pieds de la jeune femme avec les siens, approchant la tête de son visage. Elle ne bougeait, comme absorbée en elle-même, hostile peut-être, et décidée à ne lui jamais pardonner. Mais peut-être aussi attendait-elle quelque chose ? Dans son indécision il n’osa qu’appuyer la tête sur l’épaule de Brielle, peu à peu leurs joues se touchèrent, la fraîcheur et la douceur de cette peau lui procura une indicible sensation ; en même temps il sentait un fin parfum âcre, relant du cigare d’Archer, persistant dans le boa de plumes qui entourait le cou de Gabrielle. Tout bas, tout bas il l’entendit soupirer, elle ne défendait pas sa main qu’il avait prise avec lenteur, et elle murmurait presque avec regret :
— Tu es trop grand, maintenant, mon petit Albert, tu es trop grand !
Mais il secoua la tête, et tout en la serrant tendrement, se rencogna, rentra ses jambes ; il eût voulu se rapetisser, devenir un baby à culottes courtes, pour qu’elle pût le choyer et le caresser. Et sans bruit, sans geste, il posa ses lèvres sur le cou parfumé de sa « tante » et y aspira un baiser de chair, long et suave :
— Grand bébé, – fit-elle tout bas, – quel bébé tu fais !
Alors il l’étreignit à se pâmer, elle ne se dégagea point, comme morte délicieusement. La voiture, roulant avec bruit sur les pavés et s’arrêtant bientôt devant le chalet les réveilla. Gabrielle sauta à terre et congédia le cocher, qui s’éloigna sur-le-champ.
— Déjà… – murmura Albert, sortant à regret de son rêve, et sentant tourner la terre autour de lui. – Oh ! ne rentrons pas encore.
Gabrielle hésita :
— Mais où veux-tu aller, mon petit Albert, qu’est-ce que tu veux faire à cette heure ? d’ailleurs ta mère a entendu la voiture. Rentrons !
Mme Janville en effet criait, du haut du perron, dans l’obscurité du jardin :
— Est-ce toi, Gabrielle, est-ce toi, Albert ?
— C’est nous, s’empressa de répondre Gabrielle, et comme le jeune homme se faufilait à ses côtés pour lui reprendre la main, elle le repoussa et se mit à marcher très vite.
Il la détesta alors, ne sut plus vraiment comment interpréter la douceur de son abandon récent et la rudesse, maintenant, de son geste. Peut-être n’avait-elle pas compris l’ardeur muette, l’étreinte de possession dont il l’avait enveloppée, était-ce par une maternité complaisante, mais platonique et qui n’entendait point aller plus loin, qu’elle lui avait dit d’une voix si singulière, lasse et douce :
— Grand bébé !
Il ne s’attendait pas, en tout cas, à ce que Gabrielle annonçât, pour premier mot, à sa mère :
— Ma bonne Thérésine, tu sais, je vous garde avec Albert, je n’oserai jamais coucher dans la maison, sans un homme pour me protéger. Tu vas me faire le plaisir de prendre la chambre d’amis, Albert couchera dans un petit cabinet.
Un débat s’ensuivit, après lequel Mme Janville, ainsi qu’il était à prévoir, céda. Albert resta muet d’espoir et d’attente en constatant que la pièce que lui réservait sa « tante », communiquait avec le cabinet de toilette de celle-ci, et de là avec sa propre chambre, tendue d’étoffe bleue et dont les fenêtres ouvraient sur la mer. Il constata, avec une joie profonde et obscure, que sa mère occupait une chambre distincte et éloignée, de l’autre côté du palier. On se souhaita le bonsoir, bougeoir en main ; il y eut diverses allées et venues, Gabrielle prêtant à sa cousine du linge et à Albert une chemise de nuit de Ferdinand, détail intime qui déplut à l’enfant et qui cependant, en vertu d’il ne savait quelle inavouable espérance, lui parut de bon augure ; on rentra enfin chacun chez soi, mais, en traversant la chambre de Gabrielle, et en portant ses regards sur le lit bas et large qu’elle allait occuper, il aperçut dans le fond la petite forme, indécise du corps de Nénette, endormie, les bras jetés autour d’un des deux oreillers.
Alors tout rêve insensé, toute confiance en l’impossible l’abandonna. Il retomba du haut du ciel à plat. Avait-il vraiment pensé que Brielle lui appartiendrait comme ça, sans hésiter, de façon toute naturelle ?
Elle l’installait d’ailleurs gentiment dans le petit cabinet, tâtant le couvre-pied, disant :
— J’espère que tu seras assez couvert !
Puis elle posait un bougeoir sur la cheminée, disant :
— Bonsoir, mon petit ! et se retirait, fermant la porte d’un léger verrou. Il eut envie de se ruer sur cette porte, et stupide, il se demandait s’il n’avait pas rêvé, si c’était bien vrai qu’elle se fût laissé ainsi presser dans ses bras et embrasser dans la voiture ? Fou, n’avait-il pas cru qu’elle allait s’asseoir sur le petit lit et lui mettre les bras autour du cou ! Et maintenant elle allait se déshabiller, s’endormir paisiblement ! Un vertige lui tourna le cœur ; il lui semblait qu’à travers la porte, l’odeur douteuse et pénétrante qui s’exhale de dessus une table de toilette de femme, et des flacons et ustensiles qui la chargent, lui saturait le cœur et les sens d’une volupté trouble et infinie. Si elle allait reparaître, sa toilette faite ! Hélas, il l’entendit, cette toilette, épiant, l’oreille collée à la cloison, des bruits de porcelaine et d’eau qui lui parurent charmants, riva, mais inutilement, l’œil à la serrure. Du temps s’écoula, toute clarté mourut dans la pièce de la chambre voisine ; une seconde porte se referma, et Albert, les pieds nus sur le parquet, immobile, retenait sa respiration, espérant absurdement ce qu’il savait bien ne pouvoir être.
Il ne se coucha que longtemps après, bien enrhumé, et s’endormit à la fin brisé, pour des cauchemars impossibles.
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