‹ A la recherche d'une perleChapitre 11 sur 19 · II

II

GIROFLÉ-GIROFLA

Mme Marnière, en vérité, avait pris cette lettre sans défiance... Elle n’avait nullement ressenti cet avertissement intime qui murmure au fond du cœur: «Tu vas souffrir!»

C’était, il est vrai, par un de ces radieux matins d’été où la gloire du soleil se tempère d’une brise quasi printanière, et où, de toutes choses, émane ce charme pénétrant et doux qu’on exprime couramment en disant: Il fait bon.

Mme Marnière était allée à la grille du jardin ouvrir la boîte où le facteur déposait le courrier. Il n’y avait que des journaux, et une lettre dont l’enveloppe toujours filetée de noir et la suscription lui apprirent aussitôt la provenance.

«De Mme Brumme», se dit-elle avec un tranquille et amical sourire.

Elle revint lentement vers la maison.

Le jardin offrait un riant coup d’œil, avec son parterre de simples fleurs harmonieusement nuancées, au centre desquelles s’élevaient, comme pour revendiquer leur royauté, trois beaux rosiers en pleine floraison.

En bordure d’une allée latérale, les plantes potagères présentaient un coup d’œil qui n’était pas non plus sans agrément pittoresque.

Ce n’est qu’aux snobs qu’il a fallu la plume d’une grande dame pour révéler la poésie des fruits et des légumes. Un cerisier encore paré du corail de ses dernières cerises, un poirier dont les fruits commençaient à grossir, un mirabellier chargé de prunes dorées représentaient le verger dans ce jardin de peu d’étendue, mais où aucune parcelle de terrain ne restait inemployée.

Un jardinier de la localité venait y effectuer périodiquement les travaux nécessaires. Mme Marnière, et surtout ses filles, se chargeaient de l’entretenir dans leurs moments de loisir; occupation de plein air qui procurait aux deux sœurs l’occasion d’un utile et sain dérivatif à leur vie studieuse.

La petite maison, composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage, d’un blanc lumineux, dans la clarté du matin, avec son toit de tuiles roses et ses persiennes vert clair, était de celles où le bonheur semble habiter.

Mais, de fait, après une vie conjugale toute de pardon, d’abnégation, d’austère sacrifice, le bonheur ne semblait-il pas sourire à Mathilde Marnière, en la personne de ses deux filles, bonnes, charmantes, dont la santé pleinement raffermie ne lui causait plus aucune inquiétude, et qui, avec tant de belle et vaillante humeur, s’acheminaient vers leur avenir de célibat et de travail?

Par la fenêtre entr’ouverte du salon, lui parvenaient les sons du piano de Marguerite, qui, à la fois professeur et élève, sans cesse progressant et sans cesse entraînée vers la perfection musicale, prenait dès le matin possession de son cher instrument.

Henriette était allée faire son cours dans un pensionnat du voisinage, où, depuis la dernière rentrée, elle enseignait la littérature et l’histoire... mais, au bas du petit perron de pierre, elle avait laissé sur un siège, comme un gage de sa chère présence, la capeline de paille qu’elle portait au jardin... Sur une table rustique, était posée la cage ouverte des tourterelles, qui, familières, picoraient çà et là. Ces deux jumelles aux pieds roses, au col beige fileté de noir, étaient un vivant rappel de Mme Brumme et de sa bonté: à la mort de l’institutrice octogénaire dont elle avait secouru la vieillesse, elle avait eu à cœur d’exaucer les désirs de la pauvre vieille fille, en assurant le sort de ses petites compagnes. Celles-ci s’étaient bientôt accoutumées à leurs nouvelles protectrices, surtout à Henriette qui aimait tendrement les oiseaux.

A l’approche de Mathilde, une des tourterelles, s’enlevant de terre, avec cette grâce un peu lourde qui caractérise leur espèce, alla se percher sur la capeline d’Henriette.

Oh! comme la vue de ce chapeau abandonné, de cet oiseau familier, aurait pu être navrante, si la chérie n’avait pas dû rentrer tout à l’heure! Mais la certitude contraire, jointe à la glorieuse musique dans laquelle passait, comme un souffle pur et passionné, l’âme de Marguerite, enveloppait Mathilde Marnière d’une atmosphère si douce, si réconfortante!... Elle en était à cette période de la maternité, secrètement amère pour les coquettes, mais où les vraies mères voient leur jeunesse renouvelée en la personne de celles qui leur sont plus chères qu’elles-mêmes. Moment unique, où, son œuvre d’éducatrice achevée, la mère encore jeune peut devenir l’amie de ses filles; se départir peu à peu de son autorité, parfois même éprouver, en la consultant, leur naissante sagesse. La bonne, la douce vie à trois!

Oui, en réalité, malgré les filigranes d’argent qui se mêlent à ses bandeaux bruns, Mathilde Marnière, à quarante-cinq ans, se sent l’âme plus juvénile qu’à trente; car son existence, alors, était bien assombrie. Mais vers l’époux qui n’a pas su lui donner le bonheur, son pieux souvenir se reporte, maintenant, avec une tendresse renouvelée, elle aussi... Ses filles, leurs filles, dont l’une est la vivante image de son père, ne maintiennent-elles pas entre eux le lien que la mort n’a rompu qu’en apparence? Comment Mathilde pourrait-elle déplorer encore un mariage qui a fait d’elle une mère heureuse? Comment n’oublierait-elle pas certaines amertumes de sa vie de femme, pour ne plus voir dans l’époux défunt que le père de Marguerite et d’Henriette?... Au milieu de son bonheur intime, les doux souvenirs subsistent seuls... Et l’on peut dire qu’il fait bon dans l’âme rafraîchie de Mathilde, comme dans le petit jardin de Bourg-la-Reine.

Elle monte les marches du perron, laisse les journaux sur la table du vestibule, et, sa lettre toujours au bout des doigts, entre dans la cuisine pour donner quelques instructions à Victorine, la bonne, presque vieille maintenant, qui a vu naître «les enfants».

Cette Victorine est une femme à laquelle son teint de homard cuit, sa lèvre moustachue et le murmure grognon, indistinct, par lequel elle remplace, le plus souvent, le langage articulé, donnent un aspect rébarbatif. En fait, c’est un agneau sous une cuirasse d’hippopotame; une timide violette dans un buisson d’épines. Oui, en pleine «crise des domestiques», Mathilde Marnière a la chance d’ignorer l’énervant défilé des bonnes éphémères qui laissent à votre foyer la poussière des chemins..., et de posséder un des rares spécimens encore existants de la fidèle servante; combien d’Élisas, de Joséphines, de Félicités, ont passé chez sa belle-sœur Valérie tandis que l’immuable Victorine vieillissait à son poste, partageant silencieusement les affections, les peines, les joies de sa maîtresse!... Mais peut-être a-t-on les domestiques que l’on mérite?...

Mme Marnière rentre ensuite dans le salon, où Marguerite est au piano. Un corsage crème, légèrement échancré, laisse voir la nuque ambrée de la jeune fille, au-dessus de laquelle ses cheveux noirs forment un nœud souple et brillant; ses épaules effacées, sa taille haute et fine, ses mains déliées, qui parcourent le clavier avec maîtrise, composent un ensemble gracieux sans mièvrerie. On aperçoit, en profil perdu, sa joue colorée par l’animation de son jeu, l’ombre palpitante de ses longs cils noirs... Et la mère, jamais blasée de cette contemplation, l’enveloppe à la dérobée d’un regard heureux et fier, tout en ouvrant tranquillement la lettre qu’elle vient de recevoir. Mais, dès les premières lignes, elle tressaille de surprise, et à mesure qu’elle lit, l’imperceptible tremblement de ses doigts se communique au papier couvert de la fine et élégante écriture de Mme Brumme. Bientôt, il lui paraît impossible de continuer cette lecture en présence de Marguerite, et elle va se réfugier dans sa chambre...

Elle parcourt fébrilement la fin de la lettre,... puis s’efforce de mettre un peu d’ordre dans ses idées. C’est si imprévu, cette proposition de mariage pour l’une de ses filles, au moment où leur vie s’arrange si bien!... Marguerite s’achemine vers la vingt-cinquième année, sans un nuage au front, illuminée de ce pur rayonnement que les vraies musiciennes semblent emprunter à l’auréole de sainte Cécile,... tandis qu’Henriette, sérieuse et gaie, cultivant son esprit sans pédanterie, se trouve parfaitement heureuse entre sa mère et sa sœur, ses élèves, ses oiseaux, ses livres...

Mme Marnière avait, on s’en souvient, la défiance et l’appréhension du mariage pour ses enfants... Mais les conditions de celui-ci dépassent toutes ses craintes; en vérité, c’est presque de l’indignation qu’elle éprouve...

Eh quoi! lui proposer, à elle, sous prétexte qu’elle a deux filles, d’accepter un jeune homme qui doit retourner en Amérique après la guerre!... Quelle cruelle, quelle immense incompréhension de nos sentiments peut manifester la meilleure des amies!...

Oui, Mathilde a deux filles... Mais le rosier le plus fleuri ne ressent-il pas la même blessure, à chaque rose qu’on lui retranche... Et la piqûre de ses épines est-elle autre chose que l’irritation de sa douleur?... Que tu as de belles filles... Giroflé-Girofla...!

Par une de ces réminiscences puériles qui se mêlent parfois à nos émotions les plus profondes, Mathilde Marnière se souvient d’un vieux livre illustré qui charma son enfance. Elle revoit les jolies filles esquissant des révérences, avec leurs jupes gonflées comme des tulipes... Et l’énergique, la péremptoire réponse (qui semble bien s’appliquer à des filles-fleurs): Pas seulement la queue d’une! se retrace mécaniquement dans son esprit... A quoi tient la paix d’un foyer!...

Certes, Mme Marnière est sûre du cœur de ses enfants... et de leur parfait contentement auprès d’elle... Cependant, elle ne peut s’empêcher de frémir un peu, en songeant qu’il aurait pu se trouver qu’avant d’en avoir pris connaissance, elle lût tout haut devant les deux sœurs cette malencontreuse lettre. La jeunesse est toujours susceptible de subir l’illusion traditionnelle que renferme le mot de mariage... C’est à elle, Mathilde, nourrie des fruits amers de l’expérience, qu’il appartient de préserver la sérénité de ces chères existences. D’un mouvement rapide, elle est sur le point de déchirer les pages qu’elle vient de parcourir... Mais non, elle se doit à elle-même de relire posément ces lignes, malgré la révolte douloureuse qu’elles lui causent, et d’y répondre avec une affectueuse politesse; car il est hors de doute que Mme Brumme a cru agir dans l’intérêt de ses jeunes amies, aussi bien que dans celui du neveu à la mode de Bretagne dont elle préconise les qualités: cœur, esprit, intelligence, avenir... «C’est le merle blanc, l’oiseau bleu, le phénix», songe la pauvre Mathilde, dont l’ironie un peu amère puise à plaisir dans l’ornithologie fabuleuse, sans d’ailleurs mettre en doute la sincérité ni l’expérience de Mme Brumme. Eh bien, qu’il fasse le bonheur d’une orpheline, ce monsieur!... Qu’il épouse une Cendrillon, ce Prince Charmant!... Cette après-midi même, elle va répondre à Mme Brumme. Marguerite et Henriette ignoreront toujours que l’ombre d’un intrus a passé sur leur vie heureuse.

Mathilde glisse la lettre dans sa poche et descend à la salle à manger. Le piano de Marguerite s’est tu. La jeune fille, sortant avec une parfaite simplicité de son beau rêve artistique, aide Victorine à mettre le couvert.

--Ta sœur devrait être là, observe Mme Marnière, dont la tendresse, peu expansive, mais si profonde, s’inquiète du moindre retard.

--Voyons, petite mère, ce n’est pas comme à Paris... Les chances d’accidents se trouvent ici réduites au minimum... Et voici notre Henriette, chargée d’un superbe poupon... Ah! c’est le bébé de notre voisine!... Il ne veut plus quitter Henriette... Il se cramponne à son cou, de toute la force de ses gros petits bras... Henriette le couvre de baisers... Elle est, décidément, folle des enfants... Quelle bonne mère elle aurait fait!...

Cette dernière réflexion--paraphrasant la petite scène dont elles sont témoins--amène une ombre pensive sur le front de Mathilde et dans ses yeux. Et quand Henriette, toute rose, toute souriante, rentre, avec sa vive et souple allure de grand lévrier, Mme Marnière murmure, avec cette apparence de sévérité qu’emprunte parfois la sollicitude maternelle:

--Pourquoi te fatiguer à porter cet enfant?

--Il est si gentil, et sa petite maman était chargée de provisions; mais il ne me fatiguait nullement, chère mère! Je ne suis plus l’adolescente trop vite poussée, dont la taille ployait à tous les vents...

On se met à table. D’habitude, c’est pour les trois femmes réunies une heure charmante d’intimité, que ne rompent pas les allées et venues de la bonne Victorine... et qu’agrémentent celles des tourterelles familières, venant picorer, à petits coups de bec goulus et rythmiques, les miettes de la table.

Mais, aujourd’hui, Mme Marnière est distraite, préoccupée. Elle laisse les deux sœurs échafauder leurs projets pour «après la guerre», quand le monde sera délivré du grand cauchemar qui pèse sur lui..., et que fleuriront de nouveau les joies du travail et de la paix. Dans cet avenir, elles sont trois toujours... Maman et nous... voilà les mots qui servent de thème aux rêves de ces vierges sages...

Mais, en entendant Henriette s’extasier sur la gentillesse du bébé qu’elle portait tout à l’heure dans ses bras avec une instinctive tendresse, puis vanter l’intelligence, la grâce naïve des petites du pensionnat Renaudin, qu’elle préfère aux moyennes, Mme Marnière ne peut s’empêcher de penser, elle aussi: Quelle bonne mère elle aurait fait! ou plutôt (car la résignation toute simple de cette formule au passé est, malgré tout, prématurée à l’égard d’une fille de vingt-deux ans): Quelle bonne mère elle ferait!

En dépit des nombreuses exceptions honorables et charmantes, voire méritantes, que peuvent créer les circonstances, on ne saurait nier que ce ne soit l’ordre naturel et divin des choses... Les peintres de madones sont là pour nous le rappeler: la plus sublime, la plus pure de toutes les femmes ne tient pas un livre, mais un enfant...

--Es-tu souffrante, maman? demande Marguerite, s’apercevant tout à coup de l’air absent et presque douloureux de sa mère.

--Ce n’est rien, chérie... Mon point névralgique, prétexte brièvement la pauvre Mathilde, qui sent, en effet, se réveiller, entre le noir sourcil droit et sévère et le petit bandeau puritain, certain lancinement nerveux.

· · ·

Elle s’est retirée dans sa chambre dès qu’elle l’a pu... Là, en face du portrait de son mari et du pathétique crucifix d’ivoire jauni, sur les pieds duquel elle eut la consolation de lui voir exhaler chrétiennement son dernier souffle, elle s’est interrogée anxieusement.

Henriette et Marguerite ont vingt-deux et vingt-quatre ans; à cet âge où l’expérience de la vie fait encore défaut, où, cependant, les femmes de jadis groupaient déjà autour de leur jeune front plusieurs petites têtes d’anges, est-il sage, est-il juste de laisser ignorer à ses filles la proposition inattendue que renferme la lettre de Mme Brumme? Mme Marnière n’est plus sûre qu’un regret inconscient ne sommeille pas au fond de leur limpide bonheur... Chez Henriette, surtout, dont le naturel aimant, simple et sincère est bien d’une Henriette plutôt que d’une Armande, et qui, tout adaptée qu’elle soit à sa vie studieuse, accepterait volontiers, elle aussi, un bon mari, des enfants, un ménage...

· · ·

--Marguerite... Henriette! Montez toutes les deux.

Mme Marnière a entr’ouvert la fenêtre de sa chambre, pour appeler ses filles, qui forment sous ses yeux un gracieux tableau vivant, en jouant dans le jardin avec les tourterelles.

La voix brève de leur mère, sa pâleur et sa gravité les inquiètent soudain.

--Es-tu plus souffrante, maman? demandent-elles d’une seule voix en entrant dans la chambre.

--Nullement... J’ai reçu ce matin une lettre de notre amie, Mme Brumme... et je crois devoir vous la communiquer avant d’y répondre...

Mme Marnière s’exprime avec une froideur, un détachement apparents, sous lesquels elle cache stoïquement une anxiété poignante.

Certes, Celui qui pénètre le secret des cœurs tiendra compte à cette mère, dont toutes les affections, toutes les joies sont concentrées sur ces deux chères têtes, du ton ferme, impartial, dont elle lit à ses filles l’éloge du jeune ingénieur qui doit retourner en Amérique après la guerre!...

La surprise, l’intérêt ont fait passer une flambée rose sur le teint laiteux d’Henriette, fixé une flamme plus vive aux joues ambrées de Marguerite... Les yeux noirs brillent comme des escarboucles..., les yeux bleus s’ouvrent comme des fleurs... Un jeune homme distingué, doué des qualités du cœur et de l’esprit, et, de plus, rehaussé du prestige des héros de la Grande Guerre, pourrait devenir le mari de l’une d’elles, le frère de l’autre?... L’Oiseau bleu, entrant soudain par la fenêtre, pour se poser sur leur épaule ne leur causerait pas plus de surprise...

«Mais, je ne vous cache pas, poursuit Mme Marnière, lisant sans commentaires la lettre de Mme Brumme, que mon jeune parent a l’intention de retourner à New-York après la guerre, et de s’y fixer avec sa femme.»

Une double exclamation l’interrompt. Le charme s’est brusquement rompu.

L’Oiseau bleu, à peine entrevu, vient de s’envoler!...

--Maman! A quoi bon?... Nous ne voudrions jamais... N’est-ce pas, Henriette?

--Aller vivre si loin de maman? Oh! non, jamais!

Comment se méprendre au son de ces voix si affectueuses, si vraies?... Mathilde, pourtant, résiste à son bonheur.

--Réfléchissez bien, mes enfants: sans dot, vous n’avez aucune chance de vous marier...

--Mais nous le savons!... Nous y sommes résignées... Nous fonderons un cours: Mlles Marnière... Français et piano. Nous donnerons des auditions superbes... Et tu seras sur l’estrade avec nous, maman chérie! Nous aurons, toutes les trois, de solennelles robes de soie noires, traînantes, car les robes courtes passeront beaucoup plus sûrement que «Racine et le café»!...

A la fois si raisonnables et si juvéniles, elles parlent toutes les deux ensemble, avec des rires émus. Elles couvrent de baisers les sévères petits bandeaux bruns où luisent quelques fils d’argent.

--Méchante petite mère, tu pourrais, toi, te séparer de l’une de nous?

Un bonheur profond dilate le pauvre cœur de Mathilde,--un bonheur qu’elle n’aurait pas connu, si elle n’avait pas eu l’abnégation de communiquer loyalement à ses filles la proposition de leur amie.

--Vois-tu, maman, ajouta Henriette, nous sommes apprivoisées, comme nos tourterelles; nous ne voulons pas nous envoler!...

Et, tandis qu’elle les serre contre elle avec une émotion silencieuse, il semble à Mathilde Marnière que l’époux pour lequel elle s’est dévouée pendant des années, et qu’elle sut ramener à des sentiments chrétiens par la seule force de l’exemple, l’en remercie mystérieusement aujourd’hui, en inspirant à leurs filles une plus vive tendresse pour elle...

Page 1