III
CE QU’ON VOIT DANS UNE PHOTOGRAPHIE
Durant la semaine qui suivit son entretien avec Mme Brumme, Maurice Valteyre songea plus d’une fois à la fiancée encore inconnue, mais assurément bonne et gracieuse, qu’elle lui tenait en réserve.
Laquelle des deux sœurs accepterait de devenir sa femme? Laquelle aurait le don de lui inspirer cette vive et attrayante sympathie, sans laquelle il ne concevait pas de véritable union?
L’ignorance où il se trouvait à leur égard enveloppait d’un mystère non sans charme pour son esprit romanesque la figure de sa future compagne. Aussi fut-ce avec une curiosité émue qu’il se rendit le dimanche suivant chez l’excellente parente dont le jugement lui inspirait autant de confiance qu’il avait d’affectueuse vénération pour son caractère. Sans doute se serait-elle procuré, pour les lui montrer, les photographies de ses jeunes amies... Sa déception fut donc vive, lorsque Mme Brumme lui communiqua la réponse négative de Mme Marnière.
--Et moi qui m’exhortais, chemin faisant, à transiger raisonnablement avec mes rêves!... Pourvu que ma future eût de l’esprit, beaucoup de distinction et de bonté, je n’exigeais pas qu’elle fût d’une beauté parfaite... N’étais-je pas bien conciliant? fit-il avec un rire légèrement amer.
Mme Brumme le devinant blessé, non pas au cœur, mais déjà, en quelque sorte, près du cœur, lui expliqua la situation particulière de Mathilde, sa vie si étroitement unie à celle de ses filles.
Maurice l’écoutait pensivement, en effilant sa fine moustache.
--Oui, déclara-t-il, cette pauvre maman a dû voir en moi un odieux ravisseur, d’ailleurs bien peu redoutable, puisque ses filles ne veulent pas la quitter. J’ai trop aimé ma mère pour méconnaître ce qu’une telle affection a de touchant... Pourtant, vous l’avouerai-je, chère tante? j’ai formé le rêve ambitieux d’être le premier dans le cœur de ma femme... Je souhaite donc, non, certes! qu’elle contriste sa mère, à cause de moi... mais qu’elle ait été moins couvée... et qu’elle soit, surtout, moins indispensable au bonheur maternel... Bref, je n’aurais pas voulu être le gendre de Mme de Sévigné!
Tous deux sourirent de cette boutade, et l’on ne parla plus, ce jour-là, du mariage de Maurice.
L’échec du projet Marnière remontait à une quinzaine de jours, quand Mme Brumme reçut de son jeune parent une lettre où perçait, sous l’humour un peu affecté, une véritable lassitude.
«Je crains, écrivait-il, d’être, en punition de mes exigences, condamné au célibat... Si vous saviez quels partis on me propose!... Une Juive, puis une personne non baptisée, que ses parents ont appelée Saïda, afin qu’aucune sainte ne se mêlât de la protéger... Et jusqu’à une demi-Boche (fille d’un Autrichien)!!...
«Tel est le bilan de la semaine. Au secours, chère tante! Aidez-moi à trouver ce que je cherche... Je n’ai pas même la ressource de m’adresser à saint Antoine de Padoue... car cette perle, hélas! je ne l’ai même pas vue!...
«Est-il donc impossible de découvrir une jeune fille gracieuse et bonne, instruite sans pédanterie, pieuse sans austérité,... et disposée, selon le précepte de l’Évangile, à quitter son père et sa mère pour suivre son époux?... Je vous supplie, chère tante, de méditer sur mon cas...»
Après avoir lu ces lignes, Mme Brumme se mit docilement à réfléchir.
«La plupart des mamans françaises, songeait-elle, ont, plus ou moins, cette Peur de vivre, qui n’est que la peur de trop souffrir d’une séparation. Faut-il les en blâmer? Je ne sais... J’éprouve plutôt des remords d’avoir risqué de troubler le bonheur de la pauvre Mathilde. Ces mères un peu exclusives, ce sont celles qui ont prodigué leur dévouement sans compter, sacrifiant à l’enfant jeunesse, plaisirs, repos, et qui, après avoir tout donné, n’ont pas le courage de tout perdre... Si, au lieu de mon Alexis, j’avais eu une fille, puis-je affirmer que je n’aurais pas été de celles-là?...»
Elle poussa un de ces profonds soupirs, qui sont comme la respiration intermittente d’un cœur à jamais blessé...
Mais, empêchant aussitôt ses pensées de dévier, elle poursuivit mentalement:
«Il est cependant des mères moins tendres qu’ambitieuses qui, pour marier leurs filles, accepteraient de s’en séparer...»
En même temps, l’image de la toujours plus blonde et plus rose Mme Ferval se présentait à son esprit, avec ses grands yeux noirs saillants, sans douceur, ses lèvres dédaigneuses souriant sur des dents parfaites. Oui, celle-là eût mis sa gloire à marier ses filles très jeunes. Et comme elle n’avait pas de dot à leur donner, elle eût fait très volontiers le sacrifice de leur présence, surtout celle de Marie-Louise, que sa claudication rendait plus difficile à établir... Mme Ferval, mariée deux fois (dont la première à dix-huit ans), trouvait fort en retard, sous ce rapport, sa fille âgée de vingt-trois ans.
«Qui sait, pensa Mme Brumme, si Marie-Louise ne plairait pas à Maurice? En dépit de sa légère infirmité, sa santé est devenue florissante... Elle est bonne, intelligente, jolie... Et tous les conférenciers mondains n’ont pu altérer en elle les principes de la vraie morale, dus aux enseignements de sa tante Mathilde.»
Mme Brumme écrivit à cette dernière, s’excusant amicalement d’une proposition qui avait dû lui paraître cruellement inconsidérée, et lui exposant le projet qu’elle venait de concevoir, relativement à Marie-Louise.
Avant d’en parler aux intéressés, elle désirait montrer à son neveu la photographie de la jeune fille. Sans doute Mathilde aurait-elle l’obligeance de lui en confier une?
Mme Marnière s’empressa d’envoyer à Mme Brumme, en y joignant quelques lignes d’affectueuse absolution, une photographie de sa nièce qui datait de moins d’une année; c’était un groupe charmant des deux sœurs: Marie-Louise et Georgette, à la composition duquel avait présidé l’art d’un excellent photographe.
La première, posée de trois quarts, était pleine de naturel et de vie, avec ses grands yeux largement ouverts, sous l’auréole de ses clairs cheveux de blonde, son visage rond, potelé, aux traits charnus d’un joli dessin, ses lèvres entr’ouvertes, comme prêtes à parler. Un col en pointe dégageait son cou un peu fort, mais bien modelé. Le buste, drapé de soie légère, s’estompait dans une sorte de buée... La grâce étudiée de Georgette formait contraste avec la simplicité si franche de son aînée... Mais Mme Brumme ne pouvait nier qu’elle fût maintenant une séduisante jeune fille; son acidité d’agaçant petit fruit vert avait disparu... La tête légèrement inclinée vers l’épaule de sa sœur, sa frêle personne tout ennuagée de tulle, elle contemplait une touffe de roses qu’elle pressait contre son corsage, abaissant de longs cils ombreux, qui poétisaient son visage délicat.
«Voilà, pensa Mme Brumme, une pose bien théâtrale... Pourvu que Maurice n’aille pas préférer Georgette!»
Le dimanche suivant ramena le jeune homme chez sa tante. Il ne doutait pas qu’elle ne se fût occupée de lui; ce fut donc avec plus de curiosité que de surprise qu’il reçut de ses mains la photographie prêtée par Mme Marnière. Debout, près de la fenêtre du petit salon, dont il écartait le rideau, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, il étudiait gravement la double image... Au bout de quelques minutes de scrupuleux examen, Maurice releva les yeux et, hochant la tête avec un léger soupir:
--Tante Marie, dit-il, je suis le plus confus et le plus reconnaissant des neveux. Mais, hélas! mon bonheur n’est pas encore là...
--Comment peux-tu le savoir? se récria Mme Brumme.
--Ne vous ai-je pas dit, ma tante, que je puis déchiffrer une physionomie à première vue? Je me fie à votre sincérité... Vous me contredirez si je me trompe... Cette brunette aux yeux si poétiquement baissés a posé comme une petite actrice... Sa vie se passe à jouer un rôle... En réalité, c’est une jeune personne sèche et positive, infatuée d’elle-même, et plus rusée qu’intelligente...
--Je t’abandonne cette pauvre enfant, qui a été élevée d’une façon trop artificielle; ce n’est pas elle que je te destinais, mais l’autre, sa demi-sœur, dont l’éducation première a été toute différente... Tu es un pauvre physionomiste si tu ne lis dans ses yeux ni sa franchise, ni sa bonté.
--Ne vous fâchez pas, ma tante; cette jeune fille possède les qualités que vous énoncez; mais elle me rappelle mes camarades américaines. Les yeux doivent être le miroir de l’âme... Mais ceux-ci sont des fenêtres toutes grandes ouvertes... et l’âme est à la fenêtre, sans plus de mystère.
--Tu es vraiment trop difficile à contenter, mon pauvre ami; je désespère de toi...
--Moi aussi, fit-il avec un sourire mélancolique.
A partir de ce jour, Maurice Valteyre n’osa plus demander à sa tante de le marier. Bien loin de la fréquenter moins assidument, il se rapprocha d’elle, au contraire, comme si, le foyer qu’il rêvait de construire s’éloignant dans le domaine nébuleux du rêve, il voulait du moins, en compensation, goûter les douceurs de ce foyer quasi maternel ouvert à son isolement. Toute la semaine, il se plongeait dans un labeur acharné, appliquant sans réserve son intelligence et ses connaissances au travail urgent, presque tragique de l’heure. Ne s’agissait-il pas, en effet, de l’emporter de vitesse sur l’adversaire barbare et cruel, afin d’arriver à le bouter hors de France?... Nous l’avons vu, il croyait avec ferveur à la victoire des Alliés. A travers toutes les fluctuations de la guerre, qui se prolongeait, il transposait son espoir en patientes recherches, aboutissant souvent à de géniales trouvailles. Malgré ce labeur acharné sa santé se raffermissait; mais il était si apprécié comme technicien, qu’il devait se résigner à ne pas retourner au front, malgré le désir sincère qu’il en aurait eu.
Le dimanche, ah! par exemple, le dimanche, il donnait congé à toutes ses préoccupations, afin de goûter pleinement la douceur mélancolique de ses stations chez sa parente. Pour cette femme exquise, qu’il apprenait à vénérer chaque jour plus tendrement, il avait des attentions filiales et courtoises...
C’étaient des gerbes de fleurs artistement groupées, parmi de légers feuillages, par les petites fées que sont les fleuristes parisiennes, mais au choix desquelles il avait présidé lui-même, en se souvenant des préférences de «tante Marie».
Ces attentions étaient à la fois cruelles et douces pour Mme Brumme, en lui rappelant les prodigalités affectueuses d’Alexis... Puis, après avoir déjeuné avec elle, Maurice «l’enlevait», disait-il, pour une promenade au Bois, un concert, une exposition au profit des blessés. Avec quels soins il l’installait en voiture, avant de prendre place à ses côtés! Qui donc n’aurait cru voir une mère et son fils, en cette femme vêtue de noir, aux cheveux argentés, accompagnée de ce grand jeune homme dont l’intéressante pâleur et la boutonnière liserée de rouge attiraient sympathiquement l’attention?...