‹ A la recherche d'une perleChapitre 14 sur 19 · V

V

«GOOD NIGHT, MY DEAR...»

Depuis trois ans qu’elle vivait chez les Littlebee, Jeanne Ferval avait subi le phénomène d’adaptation que produit dans la première jeunesse un séjour prolongé à l’étranger. Les images du passé subsistent, avec un charme accru, rendu émouvant par la distance; mais de nouvelles formules s’imposent au langage, à la pensée elle-même. Toujours aussi Française de cœur, ainsi qu’on vient de le voir, Jeannette commençait à rêver, la nuit, en anglais.

La vie laborieuse et saine qu’elle menait avait sensiblement fortifié sa santé; elle était plus grande, plus développée; et l’emploi déterminé de chaque instant du jour donnait à ses mouvements quelque chose de net, de précis, aussi éloigné de l’agitation que de la langueur.

Elle portait des vêtements simples et commodes, sans nulle coquetterie, des chapeaux de paille bise, dont le bord rabattu l’abritait du soleil ou du vent.

Son allure libre et paisible était trop active pour qu’on pût la qualifier de mélancolique; mais elle dénotait le sérieux, la résignation d’une enfant qui n’attend plus ni joie ni douleur.

L’aspect de Green-House et de ses environs, leur atmosphère calme, rêveuse, étaient bien ceux de cette verte campagne anglaise, que les vieilles gravures reproduisent avec tant de charme. Et c’était sur cette herbe finement veloutée, dans cette clarté tamisée par un imperceptible voile, que, jadis, dans une partie de campagne, David Copperfield avait vécu des heures innocentes et enchantées, auprès de l’éphémère petite femme-enfant...

C’est en de tels décors que Kate Greenaway nouait les mains de ses longues fillettes, tournoyant comme des fleurs au souffle de la brise, ou bien alignait, en brochettes d’oiselets, ses délicieux babies...

Mais Green-House manquait de jeunesse. La servante elle-même, l’honnête Polly, rousse de cheveux et de visage, qui avait l’air d’un garçon déguisé, avait passé depuis longtemps le cap de la trentaine. La petite figure brune et sérieuse de Jeanne était seule à représenter, un peu tristement, le plus bel âge de la vie.

Sans doute, en France, patrie des nids prolongés, on eût plaint l’orpheline avec plus de sensibilité. Le ménage Littlebee se contentait de l’estimer grandement, la jugeant raisonnable, docile, laborieuse... Et, bien qu’elle fût l’opposé de leurs filles blondes comme le miel, au teint de roses effeuillées sur du lait, ils voyaient avec amitié et plaisir cette jeune Française évoluer autour de leur placide maturité.

· · ·

Septembre, précurseur de l’automne, règne à Green-House, mélancolique et libéral comme un riche sans héritiers. Les poiriers chargés de fruits lourds, aux tons d’or assourdis dans le feuillage, rappellent l’arbre sous lequel Van Dyck peignit son Duc de Richmond... Les frondaisons offrent ces verts gradués, avec, çà et là, ces taches rougissantes, ces tons de bronze, présages d’une chute encore éloignée, qui ne sont, pour le moment, qu’une parure de plus... Mais déjà les oiseaux migrateurs s’envolent avec des cris nostalgiques... Une brume gris-perle s’effrange, matin et soir, au ras de l’herbe humide... Les soirées plus longues, plus fraîches, font apprécier le home, malgré les restrictions apportées au bien-être: pas de flambées précoces égayant l’âtre; un éclairage plus modéré, dont les lueurs ne doivent pas filtrer au dehors; un lunch moins copieux, sans friandises. C’est la guerre, avec ses privations et ses embûches... N’importe; il fait bon encore, dans ce home aménagé non pour l’effet à produire, mais pour la commodité réelle de la vie; ces pièces claires, élevées, tendues de gaies cretonnes à fleurs, où chaque encoignure a son siège pratique et confortable, où l’heure du thé voit briller des ustensiles d’une netteté étincelante,... où les livres favoris ne sont point captifs dans une armoire vitrée, mais restent à la portée de la main, en de petites bibliothèques rotatives, ou bien sur des rayons, le long des boiseries,... tandis que de vieilles gravures en couleurs, d’une pénétrante poésie, quelques belles têtes d’après Van Dyck ou Reynolds, y mettent sobrement un rappel d’art.

La rousse et anguleuse Polly a enlevé le plateau du thé. La douce clarté des lampes caresse les objets familiers. Armées d’aiguilles à tricoter, Mrs Littlebee et Jeanne travaillent si activement que les pelotes de grosse laine brune placées devant elles s’épuisent à vue d’œil... Mrs Littlebee tricote pour les soldats britanniques; mais elle a déclaré que les objets confectionnés par miss Jane iraient à ceux de France. «Cela est juste, n’est-ce pas?» a-t-elle ajouté flegmatiquement. Mrs Littlebee conçoit ainsi plus d’une pensée délicate, que la grâce française saurait enguirlander de fleurs, mais qui, chez elle, semblent faire partie tout simplement d’une sorte de droit des gens.

Mr Littlebee, le visage rasé, sanguin, sous ses cheveux gris-argent, lit à haute voix, pour les deux femmes, les journaux relatant les événements de la guerre. Et Jeanne, passionnément attentive, écoute les nouvelles de France, qui lui parviennent à travers cette voix, ce langage étrangers... Combien son pays est universellement aimé, glorifié!... Sa qualité de Française suffirait, aujourd’hui, à lui attirer l’intérêt, la bienveillance... Elle en éprouve un sentiment à la fois humble et fier, en se disant qu’elle n’a rien fait pour mériter ce titre de noblesse, mais que, dans son obscurité, elle veut, du moins, s’en montrer digne de plus en plus, chaque jour, par son courage, sa patience, son attachement aux devoirs quotidiens... Et puis, dans l’immense chœur de supplications qui montent vers le ciel, elle peut être une faible voix ignorée ici-bas, mais entendue cependant, mais exaucée!

Cette vérité consolante lui a été rappelée, le matin même, par une lettre de France, qui a échappé, pour venir jusqu’à elle, aux embûches sous-marines, et qu’elle a baisée furtivement, en la qualifiant de «chère vaillante petite chose».

Quel réconfort a été pour elle la réponse si indulgente, si bonne de Mme Brumme, et la perspective d’entretenir désormais une correspondance avec cette femme d’élite, vers laquelle l’entraîna, dès le premier regard, son instinctive sympathie de «petite sauvageonne!...» Il semble qu’un souffle vivifiant gonfle son cœur, en ranime toutes les aspirations affectueuses, qui commençaient à s’engourdir. Certes, elle n’est pas ingrate envers les maîtres de Green-House; ils ont, à leur insu, une part plus sensible de son amitié, de sa reconnaissance,... car elle les aime, ce soir, à la française... Elle jette, de temps en temps, un coup d’œil vers Mrs Littlebee, dont la figure se détache dans la lumière, avec ses cheveux argentés relevés à la chinoise, qui découvrent un front presque sans rides, ses yeux gris si tranquilles, sous les verres brillants de ses lunettes, ses traits, dont la ligne brève n’est pas sans fermeté, et ce teint clair et lisse comme un savon rose... Mrs Littlebee, de son côté, pose de temps en temps sur la petite tête brune et les doigts diligents de «miss Jane» son regard si sérieux, si direct, que la bonté y revêt l’aspect de la sévérité. Avec la même expression, elle le reporte sur son mari, le cher vieux compagnon inséparable de sa vie. Mais on pourrait y surprendre une lueur d’attendrissement, quand il effleure le délicieux pastel sous verre représentant leur petite Mary, morte à l’âge de cinq ans, ou le portrait de leur fille Louisa, mariée aux Indes, qui, vêtue de neigeuses mousselines, et groupant ses cinq babies autour d’elle, évoque l’idée d’une belle rose blanche entourée de petits boutons.

La pendule vient de sonner dix heures. Les deux époux enlèvent, l’un son pince-nez, l’autre ses lunettes, dont ils essuient les verres, du même geste méthodique. Le mari plie ses journaux; la femme étire son tricot sur les aiguilles, pelotonne la laine relâchée...

--Jane, il est temps d’aller dormir...

Et la regardant avec attention:

--Vous semblez fatiguée, ma chère... Ne l’êtes-vous pas?

--Oh! non, madame; j’ai seulement un peu sommeil...

--Eh bien, allez vite dans votre chambre... Et si vous avez besoin de dormir une heure de plus demain, ne vous gênez pas, ma chère...

--Je vous remercie, madame...

Jeanne est debout devant Mrs Littlebee, et la bonté de cette excellente femme lui apparaît si flagrante qu’elle éprouve un désir soudain de l’embrasser... mais que penserait de cette effusion hors de propos la flegmatique maîtresse de Green-House? Pour elle, comme pour le vieux gentleman, il faut se borner à l’habituel shake-hand...

--Good night, my dear.

C’est du même ton bienveillant que Mr et Mrs Littlebee profèrent leur bonne nuit, ma chère, du même geste un peu automatique qu’ils secouent la main de «miss Jane».

Good night... Oh! comme ces trois syllabes vont se graver, pour jamais, dans la mémoire de Jeanne, comme ce regard de l’excellente femme doit rester, lui aussi, présent à son souvenir, tandis que le paisible et confortable salon de Green-House va prendre rang parmi les visions inoubliables!

--Good night, madame... Good night, monsieur Littlebee.

--Ah! miss Jane?...

C’est la voix du vieux gentleman qui la rappelle:

--N’oubliez pas de fermer vos rideaux et de voiler votre lumière...

--Yes, sir...

Cette recommandation, si flegmatiquement faite, est un rappel de la menace qui plane chaque nuit sur les cottages anglais... Jeanne se conforme docilement, mais sans émoi, aux mesures de prudence édictées... Comme elle l’a écrit à Mme Brumme, elle croit sentir autour d’elle une invisible et tendre protection.

· · ·

A peine au lit, elle s’endormait, comme une enfant qui cède à la saine et bonne fatigue de ses jeux, de ses courses au grand air. Ses yeux se fermaient, ses lèvres s’entr’ouvraient sur une dernière prière. Puis le sommeil, s’emparant de ses pensées, formait une trame confuse, où les souvenirs de Quimper et de Paris se mêlaient aux réalités présentes de Green-House.

Ce soir-là, Jeanne se voit sur une route bordée de grands arbres, dans ce crépuscule, qui est la lumière naturelle des rêves; à côté d’elle chemine un vieillard aux cheveux blancs, qui tient à la main un bâton, comme les voyageurs bibliques.

A l’impression de tendresse qu’elle éprouve, elle reconnaît son grand-père... Il marche un peu courbé, silencieux... Et Jeanne, bien qu’elle distingue à peine ses traits, s’aperçoit que des larmes glissent lentement sur le visage du vieillard... Cette mystérieuse tristesse la pénètre graduellement.

On entend un vent aigre et sifflant comme un sanglot; des feuilles d’arbres se détachent, tourbillonnent... Alors le vieillard prend Jeanne par la main; il se ploie davantage sur son bâton... Il fuit dans la tempête... Jeannette est redevenue enfant; ses petites jambes ont peine à le suivre.

--Grand-père... Grand-père, pas si vite!...

Mais leur marche ne cesse de se précipiter et son émoi redouble en apercevant un fossé noir et profond qui barre le chemin... Mais au delà, dans une clarté d’aube, Mme Brumme, suave, et comme stylisée, lui tend les bras en souriant. A ses côtés se tient un jeune homme, ressemblant à son fils Alexis, qui regarde aussi Jeannette avec un lumineux sourire.

--Jane! make haste!... Jane! do you not hear?[1]

[1] «Jeanne! hâtez-vous!... Jeanne! n’entendez-vous pas?»

Qui donc l’appelle ainsi, en anglais, tandis que les chères figures de son rêve se taisent?

Oh! le fossé, le grand trou noir! elle est maintenant tout au bord... Elle perd pied... Elle tombe... Ah! ciel! quel bruit effroyable!...

· · ·

En cette nuit de septembre 1916, où, dans son profond sommeil, les bruits extérieurs s’amalgamaient avec les rêves de Jeanne, les zeppelins venaient de déployer sur l’Angleterre leur vol sinistre, et d’accomplir un nouveau massacre d’innocents..., amoncelant sur la criminelle Allemagne les charbons ardents de la vengeance divine...

Des débris humains gisaient sous des ruines de cottages... Green-House et ses maîtres avaient vécu.

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