IV
UNE LETTRE D’ANGLETERRE
Les heures de «courrier» avaient perdu le pouvoir de faire battre le cœur de Mme Brumme, elle n’en attendait ni joie ni douleur, depuis que son fils n’était plus de ce monde. Mais elle avait encore des amies, des protégés auxquels elle portait un affectueux et charitable intérêt. On venait de lui monter, ce matin-là, deux lettres, dont l’une portait le cachet de la _correspondance militaire_. L’écriture, connue d’elle, amena sur ses lèvres un doux et pensif sourire: c’était celle de Roger Dumont, l’enfant affamé de lecture, en faveur duquel elle avait fait naguère le sacrifice des livres d’Alexis. Il suffit de peu de chose pour gagner la confiance d’un jeune cœur; bien que sa mère et lui n’habitassent plus dans la maison, le souvenir du grand plaisir que Mme Brumme lui avait causé ne s’était pas effacé chez cet enfant, devenu un jeune homme de dix-huit ans. Engagé volontaire depuis un an déjà, il lui écrivait en des termes respectueusement affectueux qui la touchaient. Roger Dumont avait une nature élevée, généreuse, des sentiments chrétiens... Et, parfois, Mme Brumme se surprenait à penser, avec une joie mélancolique, que les beaux exemples de loyauté, d’héroïsme, de foi de la «douce France», choisis autrefois pour Alexis, n’avaient peut-être pas été étrangers à la formation morale de cet adolescent, à l’âge où la lecture constitue un véritable phénomène d’imbibition...
Ce fut sa lettre qu’elle ouvrit et lut la première, avec l’admiration attendrie que lui inspirait le courage simple et vrai de cet enfant.
Ensuite seulement, Mme Brumme prit la seconde enveloppe timbrée à l’effigie du roi George V, et dont la suscription ne lui était pas familière. Elle renfermait quatre longues pages, dont la signature provoqua chez Mme Brumme un mouvement de surprise et d’intérêt. Jeanne Ferval!... Près de trois années s’étaient écoulées depuis le départ de celle-ci pour l’Angleterre; la mère d’Alexis avait fini par accepter cette légende d’indifférence, répandue par Mme Ferval sur le compte de sa belle-fille, et que les apparences, il faut bien le dire, paraissaient confirmer.
Enfin, cette énigmatique Jeannette sortait du brouillard où commençait à s’effacer sa petite figure enfantine et boudeuse.
Ce fut donc avec une vive et bienveillante curiosité que Mme Brumme lut ce qui suit:
_Green House_, 10 septembre 1916.
Madame,
J’ose à peine vous écrire après un tel silence... Je n’ai cependant pas oublié la bonté que vous m’avez témoignée. Votre nom et celui de votre fils défunt sont bien souvent mêlés à mes prières... N’est-ce pas la meilleure manière de se souvenir?
Il est vrai que vous ne le saviez pas... et que vous aviez le droit de me trouver ingrate, pensée qui me faisait beaucoup de peine. Quand j’ai quitté Paris, pour me placer en Angleterre, j’étais encore bien jeune, bien «sauvageonne», comme disait la vieille bonne de grand-père. A tort ou à raison, j’ai cru devoir taire le motif qui me poussait à partir; car, si mon pauvre père avait pu lire dans mon cœur, jamais il n’eût consenti à mon départ. Lui aussi a pu me croire indifférente... A présent qu’il est mort, hélas! sans que je l’aie revu, _il sait_, du moins, que je commençais à l’aimer vraiment, et que je ne l’ai quitté que pour cela!... Je m’étais aperçue que ma présence lui créait des difficultés, occasionnait parfois des discussions très nuisibles à sa santé. Pardonnez-moi, madame, de n’être pas allée vous dire adieu... J’avais le cœur si gros: mon secret m’aurait échappé...
C’est pour la même raison que je ne vous ai pas écrit. Ce n’était pas un mot de politesse banale que j’aurais voulu vous adresser.
Maintenant que mon pauvre père n’est plus de ce monde, je n’ai plus aucun motif pour taire mes véritables sentiments... Je ne sais si je me suis trompée en croyant agir pour le mieux... et si mon absence l’avait rendu plus heureux!... La nouvelle de sa mort m’a causé beaucoup de chagrin (pas autant que celle de grand-père, mais beaucoup cependant...). Oh! comme je me sens seule ici, parfois, malgré la bonté très réelle du ménage chez lequel je vis depuis trois ans. Mr et Mrs Littlebee me rappellent les excellents _Meagle_ de Dickens: eux aussi, ils ont eu le malheur de perdre autrefois une jolie petite fille, dont le portrait fait mon admiration. Ils ont une autre fille, mariée et mère de famille; mais elle habite les Indes, où Mr et Mrs Littlebee ont longtemps vécu. (C’est là qu’ils ont connu l’abbé Lejal qui m’a recommandée à eux.)
Ils demeurent à présent aux environs de Londres, dans un joli cottage entouré d’un grand jardin, avec verger, potager, etc., et une quantité d’oiseaux aussi peu effarouchés que possible... car les oiseaux, _qui sont des gens pratiques_, savent bien que ces bons et pratiques _Meagle_ nº 2 ne leur feront point de mal.
Mon emploi à _Green-House_ est assez malaisé à définir, et la plupart de mes multiples occupations paraîtraient subalternes en France. Ici, on estime avant tout, très sincèrement, _le travail_. Lors donc que j’ai aidé aux divers travaux de jardinage, à la cueillette ou à la conservation des fruits, préparé la pâtée des poules ou coupé de l’herbe pour les lapins, je prends le thé avec Mr et Mrs Littlebee, comme si j’étais... non pas leur fille, mais une jeune parente pour laquelle ils seraient très bienveillants.
Je travaille à l’aiguille avec Mrs Littlebee, ou je lui fais la lecture... car je prononce maintenant correctement l’anglais. J’aime beaucoup les auteurs de ce pays: Scott, Thackeray, George Eliot, parce qu’ils ont prouvé (comme grand-père le remarquait) qu’on peut écrire, _pour tout le monde_, des romans du plus haut intérêt, sans jamais offenser la morale ni la pudeur chrétienne. Mais Dickens est mon favori; j’ai lu et relu _le Magasin d’antiquités_, à cause du grand-père et de la petite-fille, et _la Petite Dorrit_, à cause de... la petite Dorrit... Je ne regrette qu’une chose: c’est que les bons héros de ces livres soient protestants... comme leur auteur.
Par bonheur, Mr et Mrs Littlebee sont catholiques, et font plus que de me laisser remplir mes devoirs religieux; ils m’en donnent l’exemple. Malgré tout, j’éprouve une grande tristesse de ne pas revoir la France... surtout pendant la guerre. Je ne saurais y être d’aucune utilité... Mais ne nous dit-on pas, dès l’enfance, que la patrie est notre mère?... Eh bien! l’on souffrirait doublement, si l’on était loin d’une mère dangereusement malade.
J’ai du moins la satisfaction d’être chez de sincères amis de la France et dans un pays allié. En combattant bravement sur le sol français, les Anglais effacent toutes leurs anciennes fautes envers nous, et il me semble que Jeanne d’Arc doit être contente d’eux.
L’Angleterre reçoit souvent la visite des _zeppelins_... Leurs crimes sont déjà nombreux, et les environs de Londres ne sont pas à l’abri de leurs incursions. Mais Mr et Mrs Littlebee n’ont pas envie de quitter leur joli cottage, où ils sont accoutumés à vivre toute l’année. _A la grâce de Dieu!_... Pour ma part, je n’éprouve pas de frayeur. Il me semble que grand-père me protège.
Pardonnez-moi, madame, cette longue et trop tardive lettre... Je n’ose espérer que vous me répondiez; je ne le mérite pas, après tant de négligence apparente... Mais priez avec moi pour mon cher grand-père et mon pauvre papa, et pensez quelquefois, sans trop de sévérité, à votre petite
Jeanne FERVAL.
Lorsqu’elle retira les fines branches d’argent qui se confondaient avec ses cheveux, une rosée humectait les verres des lunettes derrière lesquelles s’abritaient les doux yeux de Mme Brumme.
Il est des âmes aigries, misanthropes, qui jouissent malignement de voir se confirmer leurs soupçons malveillants... Celle-ci, au contraire, éprouvait l’émotion la plus douce, en constatant que Jeanne Ferval n’était pas dépourvue de sensibilité, et qu’elle-même avait bien deviné, naguère, la raison touchante pour laquelle «Jeannette» n’était pas venue lui dire adieu.
«Pauvre mignonne!» murmura cette femme au cœur vraiment maternel.
Et passant un coin de son mouchoir sur les verres embués de ses lunettes, elle se mit en devoir de répondre aussitôt à «ces deux pauvres enfants»: la petite Française exilée et le petit soldat du front.