IV
PRÉSENTATION
Le fiacre stoppa devant un immeuble du boulevard Saint-Denis.
--C’est ici, dit M. Ferval en ouvrant la portière.
Jeanne descendit; tandis qu’il payait le chauffeur, elle restait debout sur le trottoir, immobile, inexpressive en apparence; mais son cœur battait à gros coups, sous l’humble petite jaquette noire et sous l’étole de faux astrakan laineux.
--Montons, dit son père en revenant vers elle, presque aussi ému, bien qu’un sourire encourageant flottât sur ses lèvres.
Il soufflait un peu en gravissant l’escalier ciré, feutré d’une moquette, mais assez raide. A chaque étage, Jeanne l’interrogeait du regard.
Les lèvres entr’ouvertes par ce vague sourire qui prenait une expression pénible, il lui faisait du doigt un nouveau signe ascensionnel.
--Encore deux étages, murmura-t-il, au quatrième. Nous payons ce perchoir deux mille cinq cents francs... et il n’y a pas même d’ascenseur!
--Cela doit bien vous fatiguer, dit la jeune fille, qui sentait s’éveiller sa sollicitude filiale.
L’éternel mouvement d’épaules, mimique des _Philosophes sans le savoir_, fut la seule réponse de M. Ferval; mais, au fond, il était touché et surpris de cette marque d’intérêt si simple, à laquelle il n’était pas habitué.
Ils s’arrêtèrent enfin au dernier étage de l’immeuble, sur un long palier que les Ferval, seuls locataires de l’étage, avaient décoré de plantes vertes et de sièges de jardin.
--Notre serre, dit-il, avec sa douce ironie.
Une jeune bonne, d’aspect très négligé, leur ouvrit la porte de l’appartement.
--Madame est-elle rentrée?
--Non, monsieur, pas encore.
En fait de répit, le pauvre cœur humain est reconnaissant de la moindre offrande: en voyant différer la présentation qu’ils redoutaient l’un et l’autre, M. Ferval et Jeanne poussèrent, chacun de leur côté, un instinctif soupir de soulagement.
La jeune bonne, qui, avec ses savates, son tablier maculé, ses cheveux mal peignés, se piquait d’être «à la mode», dans une robe aussi étroite que possible, jeta sur «cette nouvelle demoiselle» des regards d’avide curiosité et la jugea aussitôt _sans aucun chic_.
M. Ferval et sa fille entrèrent dans le salon; il toucha le commutateur électrique; Jeanne vit alors une assez vaste pièce à deux fenêtres, dont le meuble de satin cerise et les bibelots provenant d’un rayon d’_articles de Paris_ étaient d’une frappante banalité.
Jeanne avait été élevée dans la plus naïve simplicité, mais trop près de la nature, et parmi des choses trop imprégnées de l’âme du passé, pour n’avoir pas le sentiment du vrai, du beau, et ne pas remarquer ce qu’on pourrait appeler l’indigence morale de ce salon.
--Débarrasse-toi de ton chapeau, de ton manteau, mon enfant.
A peine la jeune fille avait-elle obéi, qu’on entendit carillonner le timbre de la porte.
Instinctivement, elle regarda son père avec une expression qui le toucha. N’était-il pas désormais son unique appui dans ce milieu si étranger?...
Des yeux, du sourire, il voulut l’encourager, mais le regard qu’il lui jeta n’était pas lui-même sans anxiété.
La porte du salon s’ouvrit, et Mme Ferval entra, suivie de ses filles. Jeanne, toute palpitante de timidité, s’était levée brusquement. Elle ne vit d’abord que la jolie dame, encore très jeune, qui s’avançait, la tête haute, l’œil inquisiteur, sa main gantée de blanc, braquant sur elle un face-à-main.
Mme Ferval portait un costume de velours vert, qui faisait ressortir ses cheveux d’or, son teint blanc et rose, dont les yeux inexperts de Jeanne ne pouvaient discerner le léger mais savant arrangement. Sur son chapeau retombait, en duveteuse cascade, une _pleureuse_ de même couleur.
Son mari se hâta de faire un geste de présentation:
--Ma chère amie, voici ma fille Jeanne... La pauvre enfant est un peu dépaysée,... un peu troublée... Je la recommande à toute ta bienveillance... et à l’amitié de ses sœurs.
M. Ferval, en achevant ces quelques mots, passa machinalement sur son front moite la pochette de soie qui dépassait la poche de son veston. Jamais orateur, à la tribune pour un débat orageux, n’eut à faire sur lui-même l’effort que venait de lui coûter ce petit exorde de la vie commune.
Jeanne, légèrement poussée par son père, fit un pas en avant.
--Bonjour, madame, murmura-t-elle d’une voix étouffée.
Mme Ferval, les cils rapprochés sur ses yeux noirs un peu saillants, continuait à l’examiner sans mot dire, avec cette rapidité d’investigation particulière au regard féminin.
En moins de temps qu’il n’en faut, certes, pour l’écrire, elle avait inventorié le petit chapeau de crêpe poussiéreux du voyage, le costume mal coupé, les chaussures trop fortes. Et aussi le teint cuivré, les yeux d’un brun d’émail un peu terne, les petits traits boudeurs de ce visage sans éclat...
Un sourire, où l’on eût vainement cherché la bienveillance sollicitée, mais qui n’était point mécontent, entr’ouvrit ses lèvres sur la nacre de ses dents.
--Bonjour, ou plutôt bonsoir, mademoiselle, fit-elle en secouant du bout des doigts la main gantée de laine noire de sa belle-fille.
--Valérie, j’espère que tu lui feras l’amitié de l’appeler par son prénom, et que Jeanne, de son côté...
--Oh! mon ami, ne contrains pas Mlle Ferval à me donner un titre que je ne revendique nullement... Il me faut du temps pour me familiariser avec une présence aussi nouvelle... Je vais enlever mon chapeau et dire qu’on serve le dîner.
Elle sortit en pivotant sur ses hauts talons, et Jeanne vit alors seulement les deux jeunes filles dont l’une était «sa petite sœur». Hélas! elle la voyait trop tard pour éprouver le tendre attrait qu’elle avait espéré.
Georgette, modelée, comme sa sœur Marie-Louise, dans un costume de velours taupe à ceinture «petit abbé», avait déjà la tournure d’une jeune personne. Son chapeau fleuri de minuscules roses de soie et ses cheveux bruns crépelés encadraient un minois pointu, futé, aux yeux noirs pétillants, qui serait sans doute séduisant dans quelques années, mais qui, pour le moment, donnait l’impression d’une précocité plutôt déplaisante.
Marie-Louise Arvennes, née du premier mariage de Mme Ferval, était une grande et belle fille de dix-neuf ans, dont le visage frais et potelé, les traits charnus, les grands yeux bleus pleins de franchise formaient un ensemble sympathique; mais, d’une coxalgie qu’elle avait eue dans son enfance, il lui était resté une claudication très accentuée qui déparait son allure.
--Georgette, embrasse donc ta sœur, dit M. Ferval, plus libre depuis que sa femme avait quitté le salon.
--Bonsoir, ma chère, minauda la jeune péronnelle en lui effleurant la joue de sa petite bouche mièvre et dédaigneuse.
Jeanne, déçue, glacée, ne trouva aucun élan pour répondre à cette dérisoire caresse.
Marie-Louise, qui observait cette scène, haussa les épaules.
--Et moi, déclara-t-elle, d’une voix au timbre agréable bien qu’un peu garçonnier, je vous souhaite bien sincèrement la bienvenue.
--Merci, mademoiselle.
--Appelez-moi Marie-Louise. Nous sommes des quarts de sœurs... puisque je suis la demi-sœur de Georgette... L’arithmétique nous l’enseigne: la moitié de la moitié...
M. Ferval regarda sa belle-fille avec reconnaissance; il l’avait connue toute petite, elle possédait un excellent cœur, et il l’aimait presque autant que sa fille Georgette, dont le caractère peu affectueux ne lui donnait guère satisfaction.
Jeanne sentit son pauvre cœur se dégeler un peu, sous les bons baisers dont la gratifiait Mlle Arvennes.
--En attendant le dîner, reprit celle-ci, venez dans ma chambre, si vous désirez vous recoiffer, vous laver les mains.
--C’est cela, mes enfants, allez, approuva M. Ferval tout heureux.
--Tu aurais pu dire: dans notre chambre, rectifia Georgette avec l’ombrageuse dignité des très jeunes personnes.
--Ma petite, en ma qualité d’aînée...
--Le droit d’aînesse n’existe plus en France. Ce n’est pas comme en Angleterre... Et encore, il ne s’applique qu’aux garçons!
Marie-Louise partit d’un franc éclat de rire.
--Jojotte, tu deviens pédante! Les conférences de _Minerva_ te tournent la tête.
La porte du salon se referma sur les trois jeunes filles.
Un couloir séparait l’appartement en deux: le salon, la salle à manger, pièces destinées _à être vues_, étaient assez vastes, et avaient chacune deux fenêtres sur le boulevard, tandis que les chambres, beaucoup moins grandes, donnaient sur une cour triste et resserrée. Mais l’électricité était installée partout, de sorte que, dans la chambre des deux sœurs où pénétra Jeanne, les meubles gentiment ripolinés ressortaient gaiement sous la claire lumière,... ainsi que les petits bibelots et souvenirs disposés sur des étagères ou épinglés aux murs.
Georgette tendit son bras fluet vers une photographie encadrée de soie Pompadour: une femme en tunique orfévrée, levant au ciel ses mains chargées de bagues, ses lèvres entr’ouvertes, ses yeux extatiques étoilés de cils... Et, avec un trémolo dans la voix:
--Ah! Marie-Louise, est-il assez ressemblant, ce portrait de notre grande Judith Vernon!
--Oui, en plus jeune...
--Oh! ma chère, les années glissent sur ces femmes-là...
--Et sur leurs perruques...
--Marie-Louise, tu es révoltante... Pour moi, il me semble avoir fait un rêve glorieux. Quand je pense que nous avons vu de près cette admirable Judith, la créatrice de _Jeanne Hachette_, de _Didon_, de _la Dame aux roses_,... que nous avons entendu sa voix,... sa céleste voix d’argent, nous faire cette délicieuse conférence: _Comment je me maquille_,... et que...
--Oui, oui, mais tu m’empêches de faire à ta sœur les honneurs du cabinet qu’il serait plus juste d’appeler: l’armoire de toilette... Ma chère, vous connaissez le proverbe: «La plus jolie fille du monde...» Mais vous trouverez là ce qu’il faut pour vous recoiffer, _et cætera_.
Mlle Georgette daigna tourner les yeux vers la nouvelle venue. Ses cils noirs distillèrent une malice soudaine:
--Je gage, fit-elle, qu’on ne parle pas beaucoup d’art, à Quimper-Corentin?
Depuis qu’elle était seule avec les jeunes filles, Jeanne commençait à se remettre de l’émoi qui l’avait paralysée jusqu’alors. Piquée au jeu par l’air moqueur de sa cadette, elle répondit d’un ton ferme et posé:
--Vous vous trompez, Georgette... Mon cher grand-père était poète et artiste... Il m’a enseigné la littérature, le dessin, l’aquarelle... Je ne suis jamais allée au théâtre, c’est vrai...
La fillette poussa un petit cri aigu, et les mains jointes, les yeux levés comme la Judith Vernon du portrait:
--_Jamais allée au théâtre!_... C’est inconcevable!...
Sans se déconcerter, Jeanne poursuivit avec la même fermeté, puisée moins encore dans son amour-propre que dans la volonté de rendre hommage à une chère mémoire:
--Mais grand-père m’a lu et commenté les chefs-d’œuvre de Corneille, de Racine, de Molière... Quelques belles pièces modernes aussi, comme celles d’Henri de Bornier, de Rostand...
--Bravo, ma chère! défendez-vous, approuva Marie-Louise... Mais trêve de conférence contradictoire... Apprêtons-nous pour le dîner.
· · ·
Dix minutes plus tard, la famille se trouvait réunie autour de la table, où Jeanne, en face de sa belle-mère, se sentait reprise d’une invincible timidité. Cependant elle avait faim, n’ayant fait, durant le voyage, que peu d’emprunts au panier de Maryvonne. Certes, elle n’avait été accoutumée, chez le sobre M. Plémeur, ni au luxe de la table, ni au gaspillage; mais on y mettait en pratique cette conception chrétienne de la vie matérielle, qui, lorsqu’elle n’atteint pas à l’exceptionnel ascétisme, comporte pour chacun, maîtres et serviteurs, le réconfort nécessaire; la province a le monopole de ces tables familiales où l’on sert, avec des ressources modestes, de beaux fruits, du lait pur, du beurre frais, où les plats, simples et peu nombreux, sont assez abondants pour satisfaire pleinement l’appétit.
D’abord éblouie par l’élégance des dames Ferval, Jeanne éprouve maintenant un étonnement contraire, devant la soupière bien petite pour cinq personnes, où nagent, dans un bouillon maigre et inodore, quelques tranches de _flûte_... Et elle donne un souvenir attendri (car, maintenant, toutes ces choses--même les plus prosaïques--font partie du cher passé) au bouillon sans rival de Maryvonne, constellé d’_yeux_, sucré, onctueux... Oh! le geste familier de grand-père découvrant la soupière!
--Un peu de potage, mon enfant?
--_Oui, grand_... Oui, mon père, murmure-t-elle, rejetant la brève illusion, avec le frisson d’un oiseau qui s’ébroue.
Dans le creux à peine rempli de l’assiette, chacun puise en silence quelques cuillerées. Puis la voix mécontente de Mme Ferval exprime ce que chacun pensait _in petto_:
--Ce potage est tiède...
La jeune bonne, appelée d’un coup de timbre, se présente, d’un air à la fois effronté et nonchalant. Elle a échangé le tablier charbonné, avec lequel elle effectuait tantôt d’approximatifs nettoyages, contre un tablier à peu près blanc.
--Vous n’avez donc pas fait chauffer le bouillon, Éva?
--Oh! pensez-vous!... Madame pense-t-elle!... corrige-t-elle aussitôt sous un regard foudroyant de la «patronne». Il n’est peut-être pas resté assez longtemps sur le feu... Madame m’a envoyée chez Rissolet, pour ajouter...
--Il suffit! Changez les assiettes et servez-nous.
Quel malin besoin éprouve cette intolérable Éva d’initier Jeanne Ferval aux expédients du ménage, en mentionnant le médiocre restaurant qui collabore aux menus de la dernière heure?...
Au potage succédèrent de petits restes de bœuf bouilli nageant dans une sauce brune plus vinaigrée que beurrée; puis quelques tranches d’œufs durs et de pommes de terre engluées d’une sorte de colle décorée du nom de sauce blanche.
Pour partager ces piètres mets entre cinq convives, tout en réservant la part de la bonne, il fallait, certes, cette aisance, cette maëstria dans la parcimonie que connaissent certaines maîtresses de maison parisiennes. La frénésie contagieuse qui s’appelait _Paraître_, et qui, avant la guerre, s’étendait du monde à la moyenne bourgeoisie, condamnait souvent ses victimes à de véritables _restrictions alimentaires_. Ne fallait-il pas payer le loyer relativement cher, les costumes à la mode, les cours mondains, l’abonnement aux conférences de _Minerva_?
Georgette et Marie-Louise grignotaient élégamment ces miettes peu savoureuses, tout en commentant la causerie à laquelle elles venaient d’assister. Georgette, pour laquelle Mme Ferval semblait avoir un faible prononcé, babillait avec autant de liberté qu’une grande personne.
--Nous sommes toutes allées féliciter Judith Vernon, lui offrir des fleurs... Et, conclut-elle triomphalement, comme je suis la plus jeune auditrice de _Minerva_, j’ai eu le grand honneur d’être embrassée par l’illustre Judith!...
M. Ferval fit une légère grimace. Le cabotinage qui s’infiltre trop souvent dans les mœurs bourgeoises choquait ses principes, mais un homme occupé tout le jour dans les bureaux d’une banque n’a pas le temps ni la compétence nécessaires pour diriger une éducation féminine.
_Minerva_ était une université mondaine que fréquentaient des jeunes femmes et jeunes filles distinguées... Craignant de passer pour arriéré et tyrannique en opposant son _veto_, il se contentait de combattre les enthousiasmes injustifiés par l’ironie du bon sens.
--Une accolade de Judith Vernon! fit-il gravement; elle a dû te laisser sur la joue un échantillon de sa poudre et de sa crème de beauté: document précieux pour compléter sa conférence!
Jeanne et Marie-Louise ne purent s’empêcher de sourire. Mais Georgette pinça une petite bouche scandalisée:
--Oh! papa! Tu critiques toujours les programmes de _Minerva_... Ne trouvais-tu pas à redire, l’autre jour, que Claude Fabus, l’auteur des _Conseils à Simonne_, fût chargé de nous faire un cours de morale?
--C’est qu’avant de s’improviser moraliste, avec ces fameux _Conseils à Simonne_, Claude Fabus a écrit des livres fort peu édifiants.
--Je t’assure, mon ami, dit Mme Ferval, que ses cours de _Minerva_ sont parfaits de tact.
--Soit! Mais ces éducateurs, pour le moins imprévus, me font toujours l’effet du loup déguisé en berger.
--Vous avez raison, père, approuva Marie-Louise; pour ma part, je ne partage pas l’engouement général à l’égard de ces arrivistes qui prennent le chemin de Damas pour aller à l’Académie,... comme le dit ma tante Marnière...
--Fais-nous grâce des idées de ta tante, interrompit sèchement Mme Ferval. Qu’elle élève ses filles en s’inspirant de Fénelon et de Mme de Maintenon... si bon lui semble!
--Mais, maman, Marguerite et Henriette ne sont pas des jeunes filles _démodées_. Ma tante les garde auprès d’elle, surtout depuis son veuvage; mais elle est loin de s’opposer à leur développement intellectuel...
Marie-Louise s’arrêta, en voyant un pli significatif rapprocher les fins sourcils de Mme Ferval, qui n’avait jamais sympathisé avec sa belle-sœur.
Éva reparut, apportant une mince tranche de viande rouge sur une bouillie vert-pré: le rosbif aux épinards provenant de chez Rissolet.
Jeanne avait beau s’efforcer de grignoter comme ses sœurs, elle ne faisait que deux ou trois bouchées des illusoires rondelles de pain de fantaisie. Plusieurs fois déjà, la corbeille avait été vidée.
--Etes-vous toujours aussi... affamée? demanda Mme Ferval avec un sourire contraint.
--Je mange beaucoup de pain, il est vrai, balbutia-t-elle en rougissant.
--Je n’ai nullement l’intention de vous le reprocher... Seulement, avec du pain riche on ne peut guère satisfaire un appétit... rustique. Éva, apportez de votre pain pour Mlle Jeanne...
Il n’est déshonorant à aucun âge, surtout à dix-huit ans, de posséder un appétit «rustique»... et il serait vraiment abusif d’étendre jusqu’au pain nourricier les distinctions sociales! Mais certaines nuances, à tort ou à raison, semblent traduire des intentions blessantes. Jeanne comprit qu’aux yeux dédaigneux de Georgette, par exemple, manger «du pain de la bonne» constituait une infériorité marquée. M. Ferval lui-même se sentit mécontent et gêné.
Au dessert figurèrent quelques oranges décoratives, et de petites pommes à demi gelées. A leur vue, Jeanne se souvint des provisions de Maryvonne.
--Si vous vouliez me permettre, madame. J’ai apporté quelques fruits... Le panier est resté, je crois, dans le salon...
Éva, en allant le chercher, fut assez longtemps absente. Quand l’humble panier noir à couvercle, tout poudreux du voyage, fit son apparition, Georgette eut un sourire moqueur. Mais il en sortit de belles et odorantes pommes, auprès desquelles celles de la table avaient l’air d’affreux avortons,... des poires duchesses, cueillies au dernier automne dans le jardin de M. Plémeur,... une galette dorée exhalant la plus appétissante odeur de pâte fraîche.
--La galette du Chaperon rouge! murmura Georgette.
--En effet! riposta Marie-Louise; car sa vue suffirait à donner une faim de loup...
--Quels superbes fruits! dit M. Ferval en ouvrant une poire juteuse et parfumée, tandis qu’Éva, trahissant étourdiment ses investigations, chuchotait:
--Il y a aussi du beurre, madame! Ce ne sera pas la peine d’en acheter demain...
--Emportez ce panier à la cuisine, interrompit Mme Ferval avec impatience.
Marie-Louise, Georgette elle-même, croquaient avec gourmandise les fruits tendres et savoureux, dont les pelures se déroulaient sous le couteau, en rubans vert pâle ou jaune d’or. Dans les yeux de la jeune bonne, chichement nourrie, Jeanne lut une convoitise quasi enfantine, et n’écoutant que son bon cœur:
--Voulez-vous me permettre, madame, de donner un de ces fruits à... Éva?
--Oh! vous êtes libre d’en disposer, fit Mme Ferval d’un air surpris et ombrageux. Prenez ce que mademoiselle vous offre.
Éva obéit avec plus d’avidité que de politesse, en murmurant à peine un «merci».
La pauvre Jeanne succombait de fatigue; aussi accepta-t-elle volontiers d’aller se mettre au lit tout de suite.
--Bonsoir, mon père, fit-elle avec un mouvement timide pour embrasser M. Ferval; lui-même aurait voulu lui donner cette marque d’affection, mais, craignant d’exciter des jalousies, il se contenta de serrer la petite main légèrement brunie qui s’avançait vers la sienne. Déçue, interdite, Jeanne dit un bonsoir plus timide encore à sa belle-mère, à ses sœurs...
Un grand cabinet pourvu d’une petite fenêtre avait été meublé pour elle d’un lit de fer, d’une chaise, d’une table de toilette. Après une courte prière, la pauvrette, toute frissonnante, se glissa entre ses draps, que nulle sollicitude n’avait songé à tiédir, et elle s’endormit en pressant contre ses lèvres, avec une touchante ferveur d’orpheline, la médaille de la sainte Vierge qu’elle portait au cou.
Jeanne rêva qu’elle s’en allait seulette, coiffée comme le Chaperon rouge, et, comme lui, portant une galette et un pot de beurre. Seulement, son chaperon, au lieu d’être couleur de coquelicot, était noir ainsi que son costume. Le cœur rempli d’une tendre anxiété, elle se dirigeait vers une maisonnette où devait se trouver grand-père Plémeur, malade,... quand deux louveteaux lui barraient le chemin. Détail particulier, à peine étrange en rêve: l’un d’eux avait le visage pointu, l’air moqueur de Georgette; l’autre, la figure hardie et commune d’Éva. Se jetant sur le Chaperon noir, ils lui arrachaient pot de beurre et galette... Jeanne leur échappait, pour courir, toute palpitante, vers la maisonnette aperçue. De ses deux mains étendues, de son buste projeté en avant, de tout son pauvre cœur haletant, elle heurtait la porte close en appelant: _Grand-père! Grand-père!_... Mais, au froid qui la pénétrait, elle sentit que grand-père Plémeur n’était plus là... Et elle se réveilla en pleurant.