‹ A la recherche d'une perleChapitre 5 sur 19 · V

V

DEMI-SŒURS ET QUARTS DE SŒUR

La divergence que nous avons pu constater entre les idées de Marie-Louise Arvennes et celles de sa cadette provenait de leurs natures respectives, mais aussi de l’influence qu’avait eue, sur l’esprit de la première, Mme Marnière, sa tante paternelle.

Lorsque sa mère s’était remariée avec M. Ferval, Marie-Louise était une jolie petite fille de quatre ans, fraîche, potelée, le type même du «bel enfant». Mais, en dépit de ses florissantes apparences, elle commença insensiblement à traîner la jambe, puis à marcher en boitillant. Les jeunes bonnes, à l’inexpérience desquelles elle était abandonnée la plupart du temps, n’y faisaient même pas attention, et quand la mère s’en aperçut, il était trop tard: Marie-Louise était atteinte d’une coxalgie et devait, par suite d’une telle négligence, demeurer boiteuse toute sa vie. D’abord soignée à Berck la pauvrette, si gaie, si remuante, dut rester étendue, pendant de longs mois, dans une gouttière. Elle en sortit amaigrie, pâlie, et les médecins exigèrent pour elle une vie libre, saine, au grand air.

Mme Marnière, qui avait deux fillettes de son âge, et qui habitait, à Bourg-la-Reine, une gentille maison entourée d’un jardin, offrit alors de se charger d’elle. Il y avait incompatibilité d’humeur entre cette femme de trente ans, simple, sérieuse, profondément affectueuse sous des dehors un peu froids, et sa coquette belle-sœur, mais elle ne voyait en Marie-Louise que l’enfant de son frère. Celle-ci fut donc élevée avec ses cousines jusqu’à l’âge de neuf ans. Ces années de vie familiale avaient laissé dans son cœur une profonde empreinte. Sans doute, au contact des jeunes filles «modernes» qu’elle fréquenta ultérieurement, elle prit une allure, un ton quelque peu garçonniers; mais elle ne devait pas oublier le vivant exemple que lui avait donné sa tante Mathilde, comme épouse et mère chrétienne.

Veuve aujourd’hui, après avoir soigné avec le plus absolu dévouement un mari prématurément infirme, Mme Marnière vivait entre ses deux filles, Marguerite et Henriette, dans la petite maison de Bourg-la-Reine qu’elle n’avait pas quittée.

Bien qu’il lui fût plutôt pénible de fréquenter la veuve remariée de son frère, Mme Marnière, pour ne pas perdre de vue Marie-Louise en se tenant à l’écart, se contraignait à figurer parfois au _jour_ de sa belle-sœur. M. Ferval, d’ailleurs, lui inspirait beaucoup d’estime; elle lui savait gré, surtout, de l’amitié témoignée par lui à Marie-Louise.

Mme Ferval, secrètement piquée de sentir subsister l’influence de sa belle-sœur dans les idées de sa fille aînée, avait pour Georgette une préférence marquée; elle était fière de cette enfant précoce, qui lui faisait déjà honneur «dans le monde».

L’obligation d’accueillir Jeanne Ferval avait été pour elle une très désagréable surprise. Elle avait toujours pensé que l’avenir de cette belle-fille inconnue était fixé auprès de son grand-père. M. Plémeur pouvait vivre de nombreuses années encore, et elle ignorait qu’il eût aliéné ses droits sur sa maison. Force lui fut pourtant de modérer, vis-à-vis de son mari, l’expression de son mécontentement. M. Ferval, si paternellement bon pour Marie-Louise, n’était-il pas en droit d’espérer les mêmes procédés envers sa fille Jeanne?

Plusieurs jours s’écoulèrent après l’arrivée de celle-ci, sans amener de changements notables dans les dispositions et les sentiments respectifs que nous avons vus s’ébaucher le premier soir. On était en pleine saison de visites, de conférences. Mme Ferval sortait beaucoup avec ses filles; Jeanne restait seule à la maison, si dépaysée, si triste, qu’elle n’avait pas encore le courage de reprendre aucune des occupations qui lui plaisaient tant _là-bas_: étudier, lire, dessiner. Est-ce que rien de tout cela pouvait s’imaginer sans la douce direction de grand-père Plémeur, son bon regard lumineux, approbateur? Cependant, au bout de quelques jours, le souvenir même de son aïeul lui inspira la volonté de réagir. Ne devait-elle pas à cette chère mémoire de ne pas donner à sa nouvelle famille le spectacle du découragement et de l’inaction?

Elle se mit donc à retirer du fond de sa malle les quelques livres, les souvenirs rapportés de Quimper.

Au-dessus de son banal lit de fer, Jeanne suspendit, avec la branchette verte des dernières _Pâques fleuries_, le petit crucifix d’ivoire que l’abbé Lejal lui avait donné pour sa première communion et la photographie de son aïeul...

Un instant, elle hésita, songeant à épingler au mur l’image mortuaire trouvée par elle dans le wagon... et qu’elle gardait comme un souvenir mystérieusement associé à ses impressions d’orpheline exilée... Mais il lui eût été difficile d’expliquer à d’autres l’émotion que lui avait causée le regard de la dame inconnue, doux comme un regard d’outre-tombe. Elle se ravisa, et mit l’image dans son livre de messe, un joli missel dont elle avait aquarellé elle-même les pages.

Elle retrouva également au fond de sa malle une petite étagère à son usage, dont elle rajusta les planchettes démontées, et sur laquelle elle disposa les quelques volumes apportés de Quimper. Elle poussa un soupir de satisfaction en contemplant ces brindilles du nid détruit. La pièce exiguë où elle couchait lui semblait ainsi moins étrangère.

A la fin de cette journée, elle s’endormit avec plus de douceur, non sans avoir pieusement effleuré d’un baiser le crucifix de sa première communion et le portrait de son grand-père... non sans avoir aussi murmuré une prière _pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme_...

Par suite du genre de vie qu’elle avait mené, l’esprit de Jeanne Ferval était à la fois plus sérieux et plus neuf que celui des autres jeunes filles; son imagination n’avait formé aucun de ces rêves candides, mais romanesques, qui sont les premiers balbutiements du cœur féminin. Non seulement le cercle étroit où elle avait vécu ne renfermait pas le classique cousin ou l’ami d’enfance qui fournit le prétexte d’une idylle,... mais elle n’avait jamais eu la velléité de se choisir «un idéal» parmi les poètes, les peintres illustres, les grands capitaines. Jeanne pouvait admirer une page littéraire sans évoquer le fantôme de son auteur... Elle contemplait la pure beauté de la _Madone au Grand-Duc_ (dont l’abbé Lejal possédait une copie) sans que la beauté de Raphaël vînt mêler son souvenir à cette ravissante image. Son cœur demeurait la petite source limpide, où l’ombre même de l’amour ne s’est pas reflétée. Or, pour la première fois elle venait de concevoir une admiration, non plus abstraite,... une sympathie spontanée, enveloppant cette mère à peine entrevue et le fils qu’elle pleurait. Que celui-ci n’appartînt plus à ce monde, cela n’empêchait nullement l’éveil ingénu de son premier rêve... Le passereau qui se pose sur un cyprès chante, comme les autres, sa romance printanière, et la petite touche de mélancolie qu’elle en reçoit la rend plus touchante et plus pure.

Autour de cette jeune tête masculine, Jeanne voyait l’auréole du courage, de l’abnégation. Elle croyait, en l’admirant, ne vénérer que ces vertus,... de même qu’en priant _pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis_ elle avait l’intention de faire simplement un acte de foi et de charité... Mais quelque chose d’étrangement doux palpitait dans son cœur. Comment la naïve petite solitaire de dix-huit ans, élevée entre un grand-père, un prêtre et une vieille bonne, eût-elle pu reconnaître l’Amour voletant sur un tombeau avec des ailes d’ange?...

Le lendemain du jour où Jeanne avait arrangé ses affaires dans le petit coin qui lui était dévolu, Mlle Georgette, passant par la porte entr’ouverte sa figure de furet, avisa l’étagère aux livres. Sa curiosité l’emporta sur l’indifférence un peu dédaigneuse qu’elle témoignait à Jeanne.

--Voilà donc ta bibliothèque! fit-elle en entrant avec son sourire moqueur. Voyons!

Et, copiant sa mère, le regard filtré entre les cils, elle lut tout haut le titre des volumes: le _Saint Évangile_, l’_Imitation_, _la Vie dévote_, _la Vraie dévotion à la Sainte Vierge_. Des livres de piété! Le _Latin liturgique_.

--Oh! par exemple! Cela t’intéresse, ma chère?

--Beaucoup, avoua Jeanne; je l’avais étudié avec l’abbé Lejal... Grâce à lui, je peux comprendre tous les offices en latin,... les psaumes, les hymnes dans leur concision si belle, si frappante.

--Oh! ce doit être palpitant! railla Georgette, piquée de jalousie, en découvrant à «cette petite sauvage», comme l’appelait Mme Ferval, plus d’instruction qu’on ne pensait. Chefs-d’œuvre de Corneille,... Racine,... Molière,... La Fontaine,... Mme de Sévigné... Les éternels classiques dont on nous rebat les oreilles... En fait de littérature moderne, c’est plutôt court: _l’Art d’être grand-père_... et... des Zénaïde Fleuriot!

--Savez-vous, Jeanne, intervint Marie-Louise, attirée par la voix surette de sa cadette, que, pour une bibliothèque portative, la vôtre est fort bien composée?... Des livres pieux, qui sont en même temps des chefs-d’œuvre... Nos meilleurs classiques... Le plus tendre sourire de Victor Hugo... Et, pour délassement, ces romans si frais, si limpides, à la fois gais et doucement mélancoliques, dont Zénaïde Fleuriot avait le secret...

--Bien simplet, bien anodin, ma chère, minauda Georgette.

--Vous appréciez notre romancière bretonne, Marie-Louise? fit Jeanne en tournant un regard éclairé vers celle qui s’intitulait amicalement son «quart de sœur». Non seulement elle m’a charmée par les qualités que vous énoncez, mais son nom m’est cher et familier pour l’avoir entendu souvent de la bouche de grand-père. Lui et ma grand’mère avaient été liés d’amitié avec Mlle Fleuriot... et lorsque nous allions à Locmariaquer, nous déposions des fleurs sur sa tombe. C’est dans un beau vieux manoir de ce village que l’auteur d’_Aigle et Colombe_ passait l’été.

Une exclamation pointue comme un cri de souris interrompit la conversation. C’était Mlle Georgette qui venait de découvrir le missel de Jeanne et le feuilletait.

--Marie-Louise, vois donc!... L’image mortuaire du fils Brumme! Comment se trouve-t-elle là?

Jeanne eut un mouvement instinctif pour arracher le pieux souvenir à ces mains maigrelettes et fureteuses, comme si elles l’eussent profané en le touchant. Il lui semblait qu’un petit roquet glapissant venait de faire irruption dans la chapelle blanche de son rêve. Mais elle s’arrêta, rougissante, puis un peu pâle.

--Vous connaissez Mme Brumme, Jeanne? demandait Marie-Louise en fixant sur elle le franc et clair regard de ses yeux bleus.

--Ce doit être la dame qui se trouvait avec moi, quand j’ai quitté Quimper... Nous avons fait une partie du trajet vis-à-vis l’une de l’autre... Elle a changé de train pendant que je dormais..., puis j’ai ramassé cette image qu’elle avait dû laisser tomber...

--Tout s’explique, fit Georgette. A voir ce souvenir dans ton paroissien, on aurait pu supposer que ce beau jeune homme était ton parent ou ton fiancé! Tandis que tu ne le connaissais nullement... et sa mère, pas davantage...

Jeanne eût ressenti moins vivement une brutale injustice que cette réflexion de sa cadette. Des larmes invisibles lui picotèrent les paupières, et la rougeur ardente qui lui monta au visage transforma le «petit sou de cuivre» en un petit sou de cuivre rouge.

--On peut prier pour un défunt sans l’avoir connu, murmura-t-elle. D’ailleurs, sa mère m’a paru très sympathique, très bonne... Je suis sûre qu’elle allait me parler... lorsque j’ai fermé les yeux.

Car Jeanne se le rappelait avec regret et confusion: elle avait clos ses paupières, par timidité, comme on ferme la porte au nez d’une indiscrète.

--Voilà, remarqua Marie-Louise, une rencontre assez curieuse. Mme Brumme est une très ancienne amie de ma tante Marnière; elle a vu naître mes cousines Marguerite et Henriette, qu’elle affectionne beaucoup, et m’a connue moi-même toute petite, quand j’étais en pension chez ma tante.

--Est-ce qu’elle vient quelquefois ici?

--Mais oui, s’empressa de répondre Georgette; elle visite petite mère. Oh! elle est très aimable, très distinguée,... beaucoup moins ennuyeuse que ta tante Mathilde, soit dit sans t’offenser, ma chère Marie-Louise... Pas assez mondaine peut-être...

--Et... comment supporte-t-elle son grand chagrin?... demanda Jeanne timidement.

--La mort de son fils? Mais très bien, ma chère! Elle n’a presque rien changé à ses habitudes: toujours obligeante, sociable, s’intéressant à tout et à tous... Dieu sait, pourtant, quelle perte elle a faite!... Ce jeune homme était admirablement doué: beau, intelligent, adorant sa mère... On avait craint d’abord que ce malheur ne la rendît folle... Il n’en est rien, heureusement!...

--Ma chère Jeanne, interrompit Marie-Louise, notre petite sœur est un véritable phonographe de salon... Elle possède la faculté naturelle d’enregistrer les bavardages, les médisances, et jusqu’aux insinuations dont tout le sens réside dans le ton dont elles sont dites... Oui, parmi les amies de maman, il en est quelques-unes qui critiquent la résignation si chrétienne de Mme Brumme, qui doutent de sa douleur! Mme Brumme est soutenue par deux sentiments: la légitime fierté que lui inspire la noble conduite de son fils... et surtout sa grande piété.

A partir de ce moment, Jeanne cessa de goûter le charme mystérieux qu’elle avait ressenti, lorsque la voyageuse en deuil prenait dans son souvenir la douceur d’une apparition. D’autre part, en recueillant, de la bouche de ses sœurs, des détails positifs sur la personne d’Alexis Brumme, sur les affaires qui l’appelaient à New-York pour le compte d’une importante maison anglaise, en apprenant qu’il était fiancé à une jeune fille de Londres, elle sentait qu’il lui avait été étranger en effet. Certes, elle continuait à admirer l’héroïque sacrifice du passager du _Titanic_. Mais son premier rêve se détachait d’elle, comme les pétales d’une fleurette hâtive, frissonnante, qui s’est trompée de saison. Et, sans qu’elle en eût conscience, la perte de cet illusoire trésor la laissait un peu plus dénuée.

· · ·

La nouvelle année commença tristement pour la pauvre Jeannette. Le matin du 1er janvier, lorsqu’elle alla embrasser son père dans la petite pièce qui lui servait de bureau, il lui glissa dans la main un gentil porte-monnaie de cuir noir, en murmurant:

--Pour ta toilette... C’est peu de chose; mais il y a tant de frais, à cette époque de l’année!

Dans le petit jour gris de ce matin d’hiver, M. Ferval, en veston d’appartement, en pantoufles, paraissait las et souffrant. Le geste dont il accompagnait ces quelques mots semblait soulever avec peine un fardeau de soucis et de charges.

--Vous êtes trop bon, mon père... Il ne faut pas vous gêner pour moi..., murmura la jeune fille, très touchée de cette attention, mais que sa timidité, le manque d’habitude qu’elle avait de vivre avec lui, rendaient encore gauche et contrainte.

--Pauvre enfant!... c’est assez naturel.

Ils hésitaient en face l’un de l’autre, si désireux de s’aimer, si malhabiles à s’exprimer leur bonne volonté affectueuse.

Jeanne fit demi-tour pour sortir de la pièce.

--Hem!... toussota M. Ferval, avec l’évidente intention de la rappeler.

--Mon père?...

--Oui, je voulais te dire... Inutile de mentionner ce petit présent, vis-à-vis de Georgette ni de...

Une faible rougeur monta aux joues pâles de M. Ferval et parut se communiquer au petit visage cuivré de la jeune fille. Elle le comprenait parfaitement, ce n’était pas le nom de la bonne et franche Marie-Louise que sous-entendait la phrase inachevée, mais celui de sa belle-mère. Elle souffrit dans sa fierté, pour son père, pour elle-même; et elle eut un mouvement instinctif, comme pour déposer le porte-monnaie sur un coin du bureau. Mais M. Ferval la prévint et resserrant les doigts qu’elle entr’ouvrait:

--J’ai le droit, déclara-t-il avec une soudaine fermeté, de faire un cadeau à ma fille... Je te priais seulement de ne pas en parler inutilement...

Ce jour-là, d’ailleurs, elle vit peu les autres membres de la famille; Marie-Louise avait obtenu l’autorisation d’aller passer la journée chez sa tante; et Mlle Georgette, pour étrenner les mignonnes jumelles de nacre qu’elle venait de recevoir, accompagnait ses parents à une matinée théâtrale; on irait ensuite dîner en musique, au restaurant du _Splendid Hôtel_. Le grand deuil de Jeanne l’évinçait, tout naturellement, de ce programme peu familial. Elle resta donc toute seule à la maison, où son chagrin et ses regrets se ravivèrent, comme il arrive toujours dans la solitude d’un jour de fête.

Le lendemain seulement, elle reçut de l’abbé Lejal une lettre paternellement affectueuse, répondant à celle qu’elle lui avait adressée, et de Maryvonne un touchant petit paquet renfermant deux grosses paires de bas de laine noire tricotées à son intention, dont les énormes _côtes_ représentaient une exagération contraire à celle des ridicules bas de mousseline.