IX
JEANNETTE MANQUE DE CŒUR
--Eh bien, remarqua Mme Ferval ce dimanche-là, en déroulant sa serviette pour le déjeuner du matin; il me semble que le règlement de cette succession n’avance guère?...
Tout en s’appliquant à retirer de sa tasse d’imperceptibles feuilles de thé, son mari fit entendre ce léger toussotement qui correspond à une constriction nerveuse du gosier.
--Tu ne réponds pas?... fit-elle avec étonnement.
Georgette et Marie-Louise levèrent aussi des yeux interrogateurs au-dessus des tartines qu’elles beurraient.
--C’est que, fit M. Ferval, se résignant à brûler ses vaisseaux, M. Plémeur n’a rien laissé...
--Et sa maison?
--Elle était hypothéquée, pour la totalité de sa valeur.
La petite cuiller que tenait Mme Ferval retomba brusquement sur la soucoupe.
--Depuis quand le sais-tu?
--Mais, je ne l’ai jamais ignoré...
--Alors, pourquoi ne me l’avoir pas dit?
--Les nouvelles désagréables s’apprennent toujours assez tôt.
--Je dois convenir que celle-ci est du nombre! Voilà donc Jeanne complètement à notre charge!...
--Chut! pria-t-il en agitant sa main pâle et grasse.
Jeanne rentrait à ce moment... Elle revenait de l’église Saint-Nicolas-des-Champs, où elle avait assisté à la messe de huit heures. Son visage reflétait encore la douceur et la confiance d’une fervente prière.
Depuis quatre mois qu’elle habitait Paris et le foyer paternel, la _petite sauvageonne_ commençait à s’apprivoiser. Elle circulait seule dans le quartier, principalement pour se rendre à l’église, car elle n’accompagnait pas Mme Ferval et ses filles à la _messe des paresseuses_; malgré l’affection que son père eût été prêt à lui témoigner, malgré la bonne volonté amicale de Marie-Louise, sa vie restait effectivement en dehors de celle du reste de la famille.
Mme Brumme avait contribué, pour une grande part, à dissiper le premier effarement de la pauvrette, à soulever ce voile de mélancolie un peu farouche derrière lequel se retranchait sa véritable personnalité. Jeanne était allée plusieurs fois passer l’après-midi chez Mme Brumme; elle y avait rencontré les demoiselles Marnière, dont la bonne grâce si simple, si sincère, avait été pour elle une révélation. Au contact de ces jeunes filles aimables, elle sentait fondre peu à peu sa timidité, entrevoyant des paradis, jusqu’alors insoupçonnés, d’amitiés juvéniles.
Ce dimanche-là, elle rentrait, disions-nous, toute rafraîchie par la prière, et son petit visage un peu terne, sa modeste personne endeuillée en recevaient le touchant éclat d’une violette des bois sous la rosée. Déjà plus féminine, plus gracieuse à son insu, elle s’avançait pour embrasser son père, saluer sa belle-mère... Mais le regard de celle-ci lui rendit sa gaucherie des premiers jours. A peine Jeanne faisait-elle demi-tour pour aller ôter son chapeau avant de s’asseoir à table, Mme Ferval reprit, avec un frémissement irrité dans la voix:
--Est-il indiscret de demander _comment_ M. Plémeur s’est ruiné?
--Nullement, ma chère amie, car cela est tout à son honneur.
Et M. Ferval poursuivit, avec le désir visible de couper court aux récriminations:
--Le frère cadet de M. Plémeur était un de ces êtres aventureux, un peu _brouillons_, toujours occupés à monter brillamment _une superbe affaire_... Quand Alain Plémeur mourut, assez brusquement, mon beau-père accepta, sans hésiter, sa succession, qui se chiffrait par un passif relativement considérable... Il ne voulait pas que le nom familial demeurât entaché d’insolvabilité.
--Pur _don-quichottisme_!... Loin de l’admirer, je trouve coupable, moi, ce _beau geste_ qui, somme toute, réduit sa petite-fille à l’indigence _et nous la laisse sur les bras_!
L’ex-boutiquière de luxe avait ainsi, dans l’irritation, des expressions assez vulgaires.
--Pardon!... Jeanne étant _ma fille_, il n’y a aucune raison pour qu’elle soit plus _indigente_ que _sa sœur_ Georgette...
L’époux débonnaire venait de manifester, dans cette réponse, une sévérité inattendue... Et son visage refléta soudain l’autorité presque majestueuse du véritable chef de famille.
--Et moi, je soutiens, reprit Mme Ferval, un instant interdite par l’éclatante justesse de cette réponse, que l’acte de M. Plémeur, dicté par un orgueil de famille qui n’a pas lieu d’être chez d’obscurs bourgeois, fut, en réalité, une indélicatesse envers nous,... et envers l’enfant qu’il prétendait aimer!...
--Oh! madame, je ne peux vous laisser parler ainsi de mon cher grand-père... On voit que vous ne l’avez pas connu... Un orgueilleux!... lui si modeste et si simple!... Mais, comme il me le disait souvent, point n’est besoin de porter un grand nom pour avoir le culte de l’honneur... Quant à moi, il a été à la fois mon aïeul, mon père, ma mère... et vous dites _qu’il prétendait_ m’aimer!
Jeanne, qui rentrait dans la salle à manger, venait d’entendre les dernières paroles échangées, et cette protestation avait jailli spontanément de son cœur...
Marie-Louise et Georgette la regardaient avec une vive curiosité, surprises de voir l’émotion la transfigurer un instant.
--Je dis ce qu’il me plaît, mademoiselle, et n’admets nullement vos leçons, repartit Mme Ferval avec hauteur.
--Cependant, madame...
--Il suffit, mon enfant, intervint son père; le sentiment qui t’anime est louable,... mais...
--Oh! si vous lui donnez raison, interrompit Mme Ferval avec un violent dépit. Et, repoussant brusquement sa tasse, elle fit mine de se lever de table. Mais, à ce moment, Jeanne étouffa une douloureuse exclamation:
--Papa, qu’avez-vous? Voyez, madame, mon père se trouve mal!
L’altération du visage de M. Ferval était frappante en effet; ses traits soudainement pincés, l’expression anxieuse de son regard, sa pâleur devenue de la lividité, tout révélait en lui une de ces souffrances indéfinissables et profondes, que le mot d’_angoisse_ peut seul exprimer.
--Que vous arrive-t-il donc, mon ami?... questionna plus doucement Mme Ferval.
Il eut ce geste instinctif mi-impérieux, mi-suppliant, qui semble écarter les paroles comme des mouches importunes.
--Rien... J’ai déjà éprouvé cela, plus faiblement...
--Mais où souffrez-vous?...
Il indiqua silencieusement sa poitrine, que soulevait un souffle court et haletant.
--Voilà votre œuvre, mademoiselle! murmura Mme Ferval en se tournant vers Jeanne.
Ce reproche était, certes, injuste; la discussion qui venait à peine de s’ébaucher n’eût pas suffi à expliquer le soudain et violent malaise auquel son mari devait, en effet, être sujet. L’état de santé de ce dernier résultait, en réalité, d’un genre de vie contraire à son tempérament: claustration, le jour, dans les bureaux surchauffés d’une banque, et, le soir, trop fréquemment, dans les salles de spectacles et les salons où il lui fallait accompagner ces dames... soucis constants engendrés par cet obsédant besoin de _paraître_ qui était loin d’épargner son intérieur.
Évidemment, quand la pauvre machine humaine est arrivée à un certain degré de tension et d’usure, il suffit du moindre heurt pour y jeter la perturbation.
Jeanne n’en fut pas moins atteinte, par les paroles de sa belle-mère, au point le plus sensible de son cœur. Elle avait vu disparaître si vite, hélas! ce grand-père qui l’avait tant aimée, qu’elle ne possédait plus l’heureuse incrédulité de son âge, relativement à l’idée de la mort... Tandis que Mme Ferval, Marie-Louise, Georgette s’empressaient d’aller chercher de l’éther, des sels, pour soulager le malade, Jeanne restait debout, sans oser intervenir par un mot ni par un geste, ce qui lui valut de sa belle-mère cette nouvelle apostrophe:
--Vous feriez mieux de vous retirer, mademoiselle, que de rester plantée comme un terme, à contempler le mal que vous avez causé.
M. Ferval fit un geste, comme pour défendre sa fille. Mais il n’en eut pas la force, et une contraction si douloureuse parut sur son visage, que Jeanne, effrayée, sortit aussitôt afin d’éviter tout nouveau débat.
Cependant, M. Ferval se remit assez promptement; il n’aimait pas à consulter les médecins, et sa femme ne l’y engageait que du bout des lèvres, appréhendant les conseils de mise à la retraite et de vie rustique...
«Moi, je m’y résignerais encore, assurait-elle à ses amies; mais je me dois à mes filles! Leurs études, le soin de leur avenir nous retiennent à Paris... D’ailleurs, mon mari lui-même aurait, au bout de huit jours, la nostalgie de son bureau!...»
Leur vie continua donc, toute semblable en apparence... Mais la situation de Jeanne devenait, de jour en jour, plus délicate vis-à-vis de sa belle-mère; à l’indifférence du début, succédait, chez celle-ci, une hostilité mal déguisée: Jeanne ne possédait rien en propre, Jeanne, entièrement à la charge de son père, léserait Georgette, dont le futur mariage préoccupait déjà cette mère prévoyante; car, dans le monde d’arrivistes et de parvenus où Mlle Georgette déployait ses précoces talents, les prétendants, jeunes ou mûrs, s’inquiétaient, avant tout, du chiffre de la dot.
La _petite sauvageonne_ se renferma plus que jamais en elle-même. Les affectueuses invitations de Mme Brumme se heurtèrent désormais à une soudaine et obstinée résolution. Certes, il lui fallut du courage, le jour où elle refusa d’aller passer la journée à Bourg-la-Reine, chez Mlles Marnière... Revoir une maison qui n’eût pas six étages, des arbres ailleurs que sur les boulevards, des fleurs, non plus coupées, entassées dans les petites voitures, mais vivantes dans la terre d’un jardin!... Entendre la belle et bonne musique promise par Marguerite!... Puiser à sa guise dans la bibliothèque qu’Henriette mettait à sa disposition!... tout cela, d’avance, avait composé dans son imagination une de ces fêtes naïves dont la jeunesse est l’ordonnatrice; mais elle avait bravement renoncé à ce plaisir, accentuant la petite moue chagrine de sa lèvre, et faisant: _non, non_ de la tête, comme un enfant buté qui se retient de pleurer. Ni Marie-Louise, ni Mme Brumme elle-même ne purent en obtenir davantage.
Jeanne, en revanche, était prise d’une véritable fièvre studieuse; on eût dit, à la voir, une de ces candidates préparant des examens, desquelles on peut dire, comme dans l’Écriture: _Elles ont des yeux et ne voient point, des oreilles et n’entendent point_...
Elle avait employé une partie de l’argent de ses étrennes à l’achat d’une _Méthode d’anglais appris sans maître_, avec la prononciation figurée à côté de chaque mot, et, dans ses nombreux moments de solitude, elle l’étudiait assidument.
De temps en temps, elle correspondait avec l’abbé Lejal; et, comme personne, à la maison, ne s’intéressait à cette correspondance, elle pouvait ainsi, librement, demander et recevoir les conseils qui lui étaient nécessaires dans sa situation.
· · ·
Il est six heures du soir, M. Ferval descend pesamment les marches du _Crédit Mâconnais_; il songe avec appréhension aux _plaisirs_ qui l’attendent ce soir, et qui vont porter à son comble la fatigue de la journée: dîner chez Mme Phare-Amineux, puis soirée artistique à _Théâtrette_, société de très jeunes amateurs, où Mlle Georgette doit faire de sensationnels débuts. Son regard nostalgique embrasse le va-et-vient du boulevard... Le trottoir poudroie au soleil couchant... Bureaux et magasins commencent à y déverser un premier flot d’employés des deux sexes, libérés de la tâche quotidienne, auxquels se mêle la théorie non moins affairée des Parisiennes qui ont élevé les visites, les conférences, les lunchs dans les maisons de thé à la hauteur d’un devoir d’état. Il eut un mouvement de surprise en voyant se détacher de la foule des passantes une frêle silhouette d’orpheline en deuil, avec un pauvre petit chapeau dont le soleil des premiers beaux jours semblait railler cruellement le crêpe défraîchi: sa fille Jeanne était devant lui; et vraiment, à la maison, il avait si peu le loisir de la voir, il lui parlait avec tant de contrainte, que cette subite mise en présence lui fit l’effet d’une rencontre après une longue absence. Un sourire presque gai détendit son visage lassé:
--Toi, Jeannette!... Tu es devenue Parisienne à ce point?
Le petit visage au teint cuivré, aux yeux bruns d’émail, se leva timidement vers lui:
--J’avais quelque chose à vous dire, papa... Alors, j’ai préféré... venir au-devant de vous...
La physionomie de M. Ferval se rembrunit aussitôt; il craignait quelque plainte au sujet d’un différend où il lui faudrait intervenir.
--Qu’y a-t-il donc? murmura-t-il.
La contraction pénible de ses traits n’échappa point à Jeanne, non plus que son teint blafard au grand jour, sa démarche appesantie, la fatigue profonde que trahissait toute sa personne, d’apparence robuste, mais légèrement voûtée.
--Il ne se passe rien, père, mais j’ai quelque chose à vous demander, répondit-elle aussitôt, sans que son impénétrable physionomie de _petit sou de cuivre_ révélât son véritable sentiment.
Il la regarda curieusement et toujours un peu anxieusement. Par la logique des circonstances, qui avaient fait d’elle, uniquement, _l’enfant de son grand-père_, sa fille était pour lui une énigme. «Taciturne et sournoise», lui assurait-on; «timide et dépaysée», pensait-il plus justement. Elle osait donc enfin lui exprimer un désir.
Le père et la fille, qui avaient fait quelques pas côte à côte, se trouvaient devant la vitrine d’un élégant marchand de chaussures... M. Ferval reporta machinalement les yeux, de ces coquets souliers de luxe, de ces fines bottes cambrées, dont le cuir délicat empruntait les nuances les plus recherchées, aux chaussures fatiguées de la pauvrette... Elle lui apparut clairement comme une de ces Cendrillons de la vie réelle, que n’effleure nulle baguette de fée, et dont le fils du Roi n’eût certes pas ramassé le soulier poudreux... Le père de Jeanne supposa que celle-ci désirait un peu d’argent pour son habillement... Depuis cinq mois qu’elle demeurait avec eux, sa modeste garde-robe n’avait pas été renouvelée!...
--Tu as bien fait, ma chérie, de venir me trouver, dit-il avec bonté; il n’est que juste que je pourvoie à tes besoins, comme à ceux de ta sœur... Peux-tu attendre jusqu’à la fin du mois? reprit-il plus soucieux, en songeant aux lourdes charges dont la façade mondaine de leur vie grevait ses appointements.
Mais Jeanne rougit en répondant avec vivacité:
--Oh! père, ce n’est pas cela! J’ai encore la moitié des cinquante francs que vous m’avez donnés pour mes étrennes.
--Pauvre enfant! Dis-moi ce que tu désires.
Affectueusement, il prit la petite main gantée de noir et la passa sous son bras. Pour quelques minutes, ils étaient ainsi vraiment et publiquement père et fille.
Jeanne se souvint du temps où grand-père Plémeur, tout fier, la promenait à son bras, sur le quai de l’Odet ou dans les allées de Locmaria... Une impression de douceur confiante lui effleura le cœur. Mais, se ressaisissant aussitôt, elle dit très vite, comme une leçon apprise:
--Papa, je viens vous demander la permission de me placer en Angleterre.
Devant cette requête inattendue, M. Ferval demeura interdit un instant.
--Pourquoi en Angleterre? murmura-t-il.
--Mais... parce que c’est là qu’on me propose un emploi...
--Tu en cherchais donc un sans me le dire?
Le reproche contenu dans cette question lui fit un peu courber la tête.
--J’ai seulement écrit à M. l’abbé Lejal... murmura-t-elle; et justement un ménage anglais, catholique, qu’il a connu aux Indes, désire une jeune fille pour tenir compagnie à la dame et s’occuper de l’intérieur... Alors, papa, si vous vouliez me le permettre...
Elle levait sur lui ce regard d’oiseau apprivoisé qui avait ému Mme Brumme; mais elle le détourna bien vite; comme si elle eût craint d’y laisser surprendre sa véritable pensée, quand M. Ferval l’interrompit avec une gravité un peu anxieuse:
--Réponds-moi franchement, Jeannette. Est-ce parce que tu te trouves malheureuse chez nous que tu désires t’exiler?
--Père, je ne suis malheureuse que d’une chose: c’est d’avoir perdu mon cher bon-papa... Et si je cherche à gagner ma vie, c’est bien naturel: je vais avoir dix-neuf ans!...
Il la regarda un instant, si jeune et si touchante dans son humble deuil. Il n’avait pas de dot à lui donner; la résolution prise par elle était donc très sage.
--Soit, concéda-t-il; je pourrai, d’ici quelque temps, te faire débuter dans les bureaux du _Crédit Mâconnais_... Tu continuerais ainsi à vivre près de nous.
La petite moue de Jeanne s’accentua, tremblotante et puérile, tandis qu’elle murmurait, les yeux sur le macadam:
--Avec grand-père, j’ai lu tous les romans de Dickens... Et, depuis ce temps-là, j’ai envie de connaître l’Angleterre...
--Ah! si c’est pour ton plaisir...
Il y avait dans l’accent de M. Ferval une soudaine froideur. Certes, les minutes auraient été bien courtes où ce père et cette fille, presque inconnus l’un à l’autre, goûtèrent l’illusion de marcher côte à côte, le cœur à l’unisson... Déjà, la petite main, cachée dans son terne gant noir, n’effleurait plus qu’à peine le bras sur lequel, tout à l’heure, elle se blottissait avec confiance.
--S’il vous plaît, père, insista Jeanne dont la physionomie close, indéchiffrable, les paupières et les coins des lèvres abaissés semblaient plus que jamais ceux d’une fillette butée; s’il vous plaît, permettez-moi de profiter _du vent qui souffle_, comme disait grand-père. Mrs Littlebee attend une prompte réponse... Tenez, voici la lettre de M. l’abbé...
Il la prit et la glissa dans sa poche:
--C’est bien, mon enfant... Nous verrons, murmura-t-il, soucieux et perplexe.
Chacun d’eux s’absorbant dans ses réflexions, ils firent quelques pas en silence. Mais, bientôt, M. Ferval reprit avec une certaine hésitation:
--Il est inutile que nous rentrions ensemble... Mieux vaut ne pas parler de notre entretien à la maison, car j’ai besoin d’y réfléchir sérieusement avant de prendre une décision.
Jeanne retira vivement sa main: elle sentait trop bien que sa belle-mère aurait vu dans sa démarche une feinte pour se faire protéger par son père... Peut-être leur commune rentrée au logis eût-elle occasionné quelque discussion funeste à la santé de ce dernier... Et, tandis qu’elle se hâtait pour y arriver la première, elle s’affermit dans sa résolution de gagner sa vie en s’exilant du foyer paternel.
· · ·
Quinze jours plus tard, Mme Ferval recevait, pour la dernière fois de la saison. En ce jour moins fréquenté qu’en hiver, la conversation pouvait prendre un tour plus familier.
--Oui, madame, ma belle-fille est partie hier matin pour l’Angleterre, répondit-elle à une question de Mme Brumme.
--Pauvre enfant! J’aurais bien voulu l’embrasser avant son départ.
--Oh! chère madame, c’est une nature vraiment déconcertante... Non seulement elle a _voulu_ partir,... mais elle l’a fait avec une insouciance... et, pour tout dire, avec un manque de cœur frappants! Je ne parle pas de moi; nous n’avons pas sympathisé un seul instant... Mais son père, ses sœurs! (car ma fille Marie-Louise a été pour elle une véritable sœur...) Pas un mot de regret, pas une larme!... Et une détermination, un sang-froid pour préparer ce départ sous main.
--Elle est peu expansive; cependant, je la crois sensible et affectueuse, dit pensivement Mme Brumme, qui se souvenait avec émotion de leur premier entretien, terminé en quelque sorte sous les auspices d’Alexis, par un pacte de si douce confiance.
--Chère madame, j’ai tort peut-être de porter atteinte à vos charitables illusions; mais si elle avait un peu de cœur, n’aurait-elle pas tenu à vous faire ses adieux?... Vous vous étiez montrée si bonne pour elle!...
--Qui sait? murmura la mère d’Alexis, sans achever tout haut sa pensée.
Depuis la mort de son fils, elle était trop accoutumée à vivre, pour une grande part, dans le monde invisible de l’âme, pour baser uniquement ses jugements sur les apparences. Le nom de _Jeanne_ venait d’amener dans son esprit un rapprochement qui eût semblé bizarre, mais qui, pour elle, éclairait d’une lueur cette petite âme voilée d’ombre. Quand _Jehanne_--celle de Domrémy--quitta son village et sa famille, elle s’abstint d’aller embrasser sa compagne préférée, qui ne put le comprendre ni s’en consoler... _Elle l’aimait trop_; son secret lui aurait échappé...
Or, Mme Brumme était persuadée que, sous l’indifférence et la froideur apparentes de Jeanne Ferval, il y avait beaucoup de tristesse, d’abnégation peut-être, qu’elle eût craint de laisser deviner à des yeux clairvoyants. Et, maternellement attendrie, sa pensée suivait à distance la petite voyageuse en deuil, qui venait de s’envoler brusquement, comme une hirondelle...