‹ A la recherche d'une perleChapitre 8 sur 19 · VIII

VIII

DE L’ART D’APPRIVOISER UNE MOINELLE

Jeanne, assise dans la chambre des deux sœurs, tenait un livre ouvert sur ses genoux; mais ses yeux, au lieu de se fixer sur les pages, s’abaissaient tristement vers le maigre feu nourri de débris de bois et de charbon, qui se mourait de consomption dans la cheminée.

Elle avait été sincère en répondant à sa belle-mère _qu’elle ne tenait pas du tout_ à figurer au salon... Cependant, la solitude à deux pas d’une nombreuse réunion ne peut que provoquer un mélancolique retour sur soi-même. Sa pensée, prompte comme un coup d’aile, retournait éperdument _là-bas_... Auprès de ce feu indigent, elle revoyait les flambées joyeuses de Maryvonne et tous les bonheurs friands couvés dans leurs cendres chaudes: pommes baveuses, qui se fendillent en tirelires, châtaignes dont l’écorce craque sur la chair dorée, pommes de terre rôties, savoureuses comme des gâteaux... Et tous les rêves, toutes les légendes, une _Légende des siècles_ en miniature, évoquée par les prestiges de la flamme!... Oh! être une petite fille au nez rouge, aux mains gourdes de froid, qui revient de l’église ou du jardin, avec de la neige à ses semelles, s’entendre dire par des voix pleines d’amour: «Entre vite, ma chérie!... Viens te chauffer!...», et se sentir pénétrée jusqu’au cœur par cette chaleur ineffable, qui rayonne d’un invisible foyer de tendresse!...

Jeanne demeurait immobile, avec l’espèce de stupeur qu’on éprouve, dans la première jeunesse, à se dire: _Cela ne sera jamais plus!_... Le bruit léger de la porte qu’on ouvrait n’éveilla pas son attention, et Mme Brumme put s’arrêter au seuil de la chambre, d’où elle apercevait la jeune fille, de profil. Cette petite silhouette sombre, frileusement blottie sur elle-même, rendit étrangement actuelle et touchante la comparaison qu’elle avait employée tout à l’heure en parlant de Jeanne: elle crut revoir la toute jeune moinelle, capturée et tourmentée par des enfants, puis inopinément hospitalisée dans une volière d’oiseaux jacasseurs, aux couleurs brillantes..., l’ahurissement, la brusquerie gauche et affolée de la pauvrette, que houspillaient vingt petits becs de nacre, d’ébène, de corail, coalisés pour l’écarter des boîtes aux graines. De guerre lasse, la propriétaire de la volière l’avait reléguée dans une des tourelles, petite boule grise et terne, toute gonflée de tristesse..., mais pour laquelle, déjà, la liberté était devenue lettre morte. Alors, la compatissante jeune fille, qu’avait été Mme Brumme résolut de l’adopter...

Jeanne Ferval, sortant de sa rêverie, tourna un peu la tête. Il y eut un double mouvement de surprise, suivi d’un de ces silences auxquels nous attribuons--à tort--la longue durée d’une minute. Bien que Jeanne eût été positivement renseignée sur l’identité de Mme Brumme, celle-ci n’en prenait pas moins, à cet instant, le caractère d’une douce apparition.

La visiteuse, de son côté, reconnaissait la petite voyageuse en deuil du wagon des dames seules, découverte dont Marie-Louise avait voulu lui laisser la surprise.

Jeanne se leva, très émue, et regarda la mère d’Alexis. Cette dernière avait vu naguère, dans les yeux de perles noires de sa moinelle, cette même douceur effarouchée où perce une instinctive confiance... Elle retrouva naturellement les intonations discrètement caressantes qu’elle avait eues pour rassurer l’oiseau:

--Je n’ai pas voulu quitter la maison sans faire votre connaissance, chère enfant... Mais nous nous sommes déjà rencontrées..., vous le rappelez-vous?

--Oh! oui, madame... Il y a six semaines, quand j’ai quitté Quimper...

--Eh bien, je suis charmée de retrouver ma petite compagne de route, et de voir qu’elle ne m’avait pas oubliée non plus...

Puis, désignant avec une douce familiarité le volume entr’ouvert:

--Quel beau livre lisiez-vous quand je suis entrée?

--J’avais seulement pris ma méthode d’anglais..., pour essayer de travailler un peu...

--Ah! vous apprenez l’anglais?...

--Je l’avais commencé avec grand-père... Il le parlait très bien...

La voix de Jeanne fléchit, sa moue enfantine tremblota, comme si elle allait pleurer.

--Pardonnez-moi, madame, reprit-elle en s’efforçant de combattre son attendrissement, je vous laisse debout...

Et, avec une grâce timide, elle offrit un siège à la visiteuse.

Une minute plus tard, Jeanne, sans savoir comment cela se fit, se trouvait assise elle-même auprès de Mme Brumme, les deux mains captives dans les mains de cette dernière. Elle parlait à cette personne, presque inconnue, avec une confiance, un abandon bien rares chez elle... Le cher passé d’hier reprenait vie dans ses confidences..., et la sympathie avec laquelle on l’écoutait le dépouillait de sa mélancolie, pour n’en laisser subsister que la douceur.

Tandis qu’elle pressait entre les siennes ces petites mains si vite soumises, Mme Brumme croyait sentir, après tant d’années écoulées, le contact si léger des frêles pattes de l’oiseau, quand, obéissant pour la première fois à son appel, il avait timidement sauté sur son doigt... Comme les progrès avaient été rapides!... Quel charme possède la bonté pour ouvrir les petits cœurs fermés des enfants et des bêtes!... Oui, en écoutant Jeanne, elle se rappelait le jour où l’oiselle, la pauvre oiselle au plumage terne, chassée de la trop brillante volière, était sortie de ce mutisme qui est le refuge sombre des faibles..., et où donnant libre cours, elle aussi, à de récents souvenirs, elle s’était remise à pépier, à battre des ailes, comme dans un nid...

--Il faut que je vous quitte, à présent, chère enfant; mais nous nous reverrons... Surtout ne vous découragez pas... Votre bon grand-père vous protège, bien que vous n’ayez plus le bonheur de le voir... Veiller sur ceux qu’on a le plus aimés, c’est assurément un des privilèges du Paradis...

--Oh! oui, madame, j’en suis sûre, répondit Jeanne très simplement.

--Au revoir, petit oiseau, dit Mme Brumme en l’embrassant maternellement.

La jeune fille resta comme interdite, sans oser lui rendre son baiser, dans la surprise heureuse qu’il lui causait.

Déjà Mme Brumme était dans l’antichambre, quand elle entendit derrière elle un pas pressé, une voix émue:

--Madame..., excusez-moi..., j’oubliais...

--Quoi donc, mon enfant?

--De vous rendre cette image trouvée dans le wagon. Je l’avais mise dans mon paroissien..., et... j’ai prié pour lui...

Une quinzaine de jours auparavant, c’eût été pour Jeanne un très grand sacrifice de renoncer à ce souvenir d’un inconnu, autour duquel s’était cristallisé son premier enthousiasme. Maintenant, elle savait qu’Alexis Brumme avait été le fiancé d’une belle jeune fille... Dans sa naïveté, elle s’imaginait qu’elle n’avait pas le droit de garder son portrait... Et malgré tout, elle éprouvait un regret véritable au moment de s’en séparer.

Mme Brumme prit le mince rectangle que lui tendaient les petits doigts bruns imperceptiblement frémissants; elle regarda une minute les traits chéris d’Alexis, son joyeux, son éphémère sourire de vivant, mélancolisé sur cette image... (car elle ne se blasait jamais de cette contemplation). Puis, relevant les yeux avec un soupir:

--Gardez-la, mon enfant; elle est bien placée entre vos mains... Et continuez à prier pour lui... C’était mon enfant, voyez-vous, c’est-à-dire toute ma joie, comme vous étiez celle de votre grand-père...

--Oh! madame...

Cette faible exclamation renfermait toute la reconnaissance et la pitié, tendrement fondues ensemble, dont son cœur débordait.

Il était très heureux que, là-bas, dans le salon cerise, Mme Ferval et ses filles fussent encore accaparées par les dernières visiteuses: qu’aurait-on pensé en apercevant tout à coup ce tableau inattendu: Jeanne redevenue pour un instant la _Jeannette_ primesautière et câline de grand-père et de Maryvonne, appuyant son front contre l’épaule de Mme Brumme?... ses cheveux bruns effleurant la joue de cette dernière, comme, jadis, les plumes de la moinelle apprivoisée, blottie dans son cou, l’avaient caressée de leur douceur tiède et soyeuse...