DEUXIÈME PARTIE
EXTRAITS DES CARNETS DE CAPTIVITÉ
Sur la Prière
Je comprends enfin ce que c’est. (C’est peut-être la récompense de ma patience à prier des lèvres pendant si longtemps.) Le besoin, la faim, la soif, l’appel, le recours, la question, le manque qui vous force à parler, à demander, à prier. Non pas seulement dans les occasions terribles et urgentes, comme le 24[18], mais maintenant tous les jours, et simplement pour demander l’assistance de Dieu à mon être même, l’espèce de supplément à moi-même qu’il me doit maintenant, m’ayant privé de la satisfaction où j’étais de moi.
[18] Le 24 août 1914, jour où il avait été fait prisonnier.
Délice de découvrir le sens immédiat, prochain, utile, de certaines phrases déjà mille fois répétées. Délice de les dire pour moi, en faveur de moi, de les faire intercéder pour moi:
«Exsurge, Christe, adjuva nos. Et _libera_ nos propter nomen tuum.»
«Domine Deus omnipotens qui ad principium hujus diei nos pervenire fecisti...»
Espèce de réconfort admirable, et pour la première fois senti, de la conversation avec Dieu. Intimité, amitié. Plus aucun doute sur sa présence. C’est maintenant que je comprends bien, par la précision de cette sensation, combien il est impossible à ceux qui ne l’éprouvent pas, de l’imaginer.
Sentiment de tout attendre de quelqu’un, qui sait mieux que vous ce qu’il vous faut. Subordination absolue. Tout ce qu’on raconte d’habitude, quoi! Mais la différence entre l’entendre raconter et le sentir!
18 septembre 1914 (1er carnet, page 3).
Désir de la communion. Senti pour la première fois en lisant l’_Oraison_ de saint Thomas d’Aquin. Quelque chose de tout à fait pareil à la pensée d’un bon repas. Véritablement, c’est l’idée d’une nourriture possible, d’un aliment dont je me serais sottement privé jusqu’ici pour n’avoir pas voulu le goûter. Et j’imagine même, en lisant cette oraison, la possession de l’hostie, pareille à la satisfaction d’avoir mangé. Je vois d’avance la chapelle des Bénédictines où j’irai. Mais cette faim durera-t-elle?
19 septembre 1914. (1er carnet, page 4).
Ce qui est particulier à l’opération divine, c’est la multiplicité des effets produits par une seule action. Un même événement satisfait à la fois, et sans qu’il perde rien de sa simplicité, à mille exigences différentes. Dieu est pareil à un homme appelé de toutes parts et dont le secours se produit en un seul point, mais suffit partout.
C’est pourquoi je peux en ce moment le prier pour ma prompte délivrance personnelle, sans que cela implique cette puérilité qu’il ait à fléchir en ma faveur le cours des événements universels.
Il me semble que c’est là la véritable nature de la Providence. La Providence, c’est le fait de pourvoir, l’acte même de la pourvoyance, la suffisance au plus grand nombre possible de besoins par le plus petit nombre possible de moyens. Il est naturel que Dieu y excelle, et donc qu’il suffise à tous besoins avec un unique moyen.
C’est en quoi sa toute-puissance est un mystère.
Et ceci éclaire la nature du mystère. A l’infidèle, la seule idée du mystère semble absurde, parce que malgré lui il suppose que c’est une proposition construite arbitrairement, une monstruosité proposée gratuitement à la croyance, simplement pour l’éprouver et la dompter. Mais au contraire un mystère, c’est l’énoncé d’une expérience, le résumé d’une série d’expériences, exactement comme la loi scientifique, qui est d’ailleurs elle-même tout à fait du même type que le mystère.
Il faudra mettre en lumière le rôle de l’expérience dans l’élaboration des dogmes religieux. Montrer qu’en somme on peut être amené à croire au catholicisme par le simple besoin de coordonner un certain nombre d’expériences, c’est-à-dire exactement de la même façon que d’autres peuvent être conduits à croire à la science. C’est le même besoin de ne pas refuser l’évidence, de ne rien laisser de ce qu’on a constaté à part du reste.
S’expliquer sur le sens qui permet cette expérience religieuse. Il est évident qu’il n’est pas donné à tous. Et qu’il ne soit pas universel, c’est justement un de ces faits, évidents pour ceux qui le possèdent et qu’ils ont besoin d’expliquer. En tous cas ce sens est aussi simple, aussi indécomposable que la vue; et, pas plus que sur les témoignages de la vue, celui qui le possède ne songe à s’interroger sur les témoignages qu’il lui apporte. Il ne pense même à le remarquer que lorsqu’il trouve des gens qui ne l’ont pas.
19 septembre 1914. (1er carnet, page 5).
Sur le «Confiteor»
Composition étonnante:
La première partie: découverte de toute cette assistance au-dessus de nous, de tout ce tribunal auquel nous ne pensions pas, qui était là pourtant au moment même du péché. Le pécheur refuse d’être tout seul, il renonce à ces arrangements qu’il pourrait conclure avec lui-même, il se prive de la solitude où l’on se tire toujours d’affaire, où l’on finit toujours par dégotter la bonne excuse.
Et le mouvement d’hostilité envers soi-même s’accentue par l’énumération des espèces du péché: cogitatione, verbo et opere;--et surtout par cette terrible reprise: _mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa_. Paroles admirables qui attaquent directement ce dernier fond en nous, ce refuge ou plutôt cet esprit de fuite et d’élusion qui subsiste au fond de toute accusation de soi. L’être vraiment cerné, désigné, réduit à faire face au doigt qui le désigne. C’est le moment de la grande angoisse. Je me représente maintenant très nettement ce que c’est que la contrition. Ce n’est pas tant un effort de repentir, que la volonté de rester un instant tout ouvert, sans rien toucher en soi, tel que l’on est vraiment, c’est la transe de s’offrir à cette assemblée souveraine sans prendre le temps de se rhabiller, ça consiste à ne plus bouger au moment même où l’on a le plus envie de ne pas être vu, c’est une patience d’une minute, l’endurance d’un instant difficile et honteux, le fait de se croiser les mains lorsqu’elles voudraient tout remettre en ordre. Considérée de cette façon, et avec les forces que me donne en ce moment mon humiliation, je crois que je réussirai enfin à me rendre capable de contrition.
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Sitôt ce dernier retranchement franchi--c’est le centre de la prière--le pécheur se retourne contre ceux qu’il a convoqués à son humiliation. Il les repince. Puisqu’ils sont là, il va se servir d’eux. L’un après l’autre, il les rattrape, il tourne vers chacun d’eux ses «accusatifs». C’est sa revanche. C’est sa vengeance. Il faut maintenant que chacun d’eux tour à tour se fasse son avocat devant Dieu. Tant pis pour eux! Ils n’avaient qu’à ne pas être là. Le moment terrible est passé. Ce petit instant a suffi. Le pécheur est quitte pour ce qui le concernait. Il a tourné le cap difficile. La partie de la tâche qui lui incombait est remplie. Aux autres de faire leur devoir!
Le ton d’admirable confiance, d’assurance même: «Ideo precor beatam Mariam semper virginem... orare pro me ad Dominum Deum nostrum.» Celui qui parle sait bien qu’il fait partie d’une communauté où chacun ne subsiste que par le secours des autres. Il compte, il escompte, il attend,--avec une sorte de naïveté et presque d’impudence--qu’on fasse pour lui ce qu’il a mérité qu’on fasse.
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Le _mea culpa_, c’est ce qui fait toute la différence entre la confession littéraire et la confession religieuse. Il ne faut pas contester qu’il y ait au fond de la confession littéraire, si sincère, si dure, si entêtée à la vérité soit-elle, une espèce de délice et comme un arrière-goût de miel. C’est le plaisir de se découvrir comme individu, comme personne unique et inimitable; et toute découverte, même d’un vice, pourvu qu’il soit sans ressemblance avec aucun autre, contribue à renforcer ce plaisir. Mais au fond de la confession religieuse, il y a tout au contraire cette épouvantable goutte d’amertume du _mea culpa_. Le _Confiteor_ s’ouvre comme un défilé qui y conduit inévitablement. On y entre non pas pour découvrir, mais pour subir. Au lieu du plaisir de s’apercevoir unique et inimitable, ce qu’il y a au fond, c’est l’horreur et la honte de reconnaître qu’on a participé à la grande turpitude universelle, qu’on a plongé dans cette mer anonyme et affreuse du péché, qu’on s’est rendu pareil à tous les autres hommes, qu’on a été quelque chose qui portait un nom de toute éternité comme: lâche ou: luxurieux ou: jaloux. C’est pourquoi toute précision, toute individualisation de la faute dans l’aveu qu’on en fait vont à l’encontre du but même de la confession. C’est pourquoi les questionnaires qu’on trouve tout dressés dans les paroissiens pour faciliter l’examen de conscience sont, à cause même de leur généralité, de leur manque de souplesse et de complaisance à l’individu, parfaitement appropriés aux fins de la confession.
Le recours secret, le point d’évasion, la fissure par où l’orgueil, comme un gaz inodore, rentre dans la cloche de l’âme, d’où on l’avait exclu, c’est cette idée que la chose qu’on avoue vous est propre et comme réservée. Il n’y a qu’à s’écouter parler à un ami: le tour personnel qu’on donne malgré soi à ce qui, dans la réalité, était commun et de pure humanité, la façon dont nous cherchons à faire paraître dans chaque action avouée un trait de notre caractère, au besoin une manie, quelque chose en tous cas qui n’appartienne qu’à nous. C’est toujours dans ce sens que s’exerce le coup de pouce.
Et justement la confession catholique tend à boucher cette possibilité de retour pour l’orgueil, à créer une atmosphère réellement irrespirable. C’est pourquoi elle paraît si monstrueuse. Mais ceux qui contre elle préconisent la confession directe à Dieu ou la confession à un ami, n’est-ce pas que, pour être inspirés de trop près par lui, ils n’aperçoivent pas revenir l’orgueil, que le pécheur doit mettre sur la table et dépouiller au même titre que tous les autres péchés?
19 septembre 1914. (1er carnet, page 9).
L’étude de la providence peut être considérée comme une véritable science, comme une science positive. De même qu’en physique on laisse de côté l’étude de la cause productive, opérante, de même ici nous considérerons comme un mystère l’acte même de Dieu, la façon dont il procède, si j’ose dire, son truc. Mais il reste une matière très bien définie à notre science: les effets de la providence, les rapports entre les événements et les âmes qui les reçoivent, les lois de la destinée, la façon dont l’espèce d’une âme détermine l’espèce des événements qui lui sont départis, la façon dont les événements entrent dans le développement des âmes, les portent au point psychologique où elles devaient aller, la faveur qu’ils ménagent aux actes qu’elles doivent accomplir, les protections, les invitations et les déconseils des choses, leur intervention merveilleusement adroite, inventive et presque artiste, dans notre conduite. Tout cela est susceptible d’être ramené à des lois, sans doute très subtiles et très limitées, mais qu’un peu de sens mystique rend évidentes.
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«Vitiorum meorum evacuatio».--Le jeune homme ne peut pas comprendre la nécessité, la beauté d’un effort dans ce sens. Comme il a besoin de se préserver pour croître encore et s’achever, il est avare de tout ce qu’il possède, il cherche à retenir en lui tout ce qu’il y trouve. Mais l’homme une fois fini, construit, normal, il commence de sentir ce besoin de purgation, d’évidement, de simplification morale qu’expriment les paroles de la prière. Il ne tient plus à ce qu’il trouve en lui d’impur, il en a assez de ce qui n’est pas bon.
Surtout il ne pense plus à paraître, il a reconnu que le plaisir de _passer pour_ n’entre pas en balance avec la satisfaction d’_être_ quelque chose. Il connaît l’amertume, l’empoisonnement de ce qui est mauvais, la douceur, la bienfaisance de ce qui est bon. Alors il commence de souhaiter à être débarrassé, évacué de ses vices, aussi simplement qu’il souhaiterait qu’on lui perce un abcès.
L’admirable dans les demandes, dans les exigences de Saint Thomas, c’est ce qu’elles ont d’étroit, de mince, de «gering» en allemand. C’est un lutteur qui souhaite de maigrir, d’être allégé de tout ce qui le gêne, et de voir augmenter cela seulement en lui qui sert à quelque chose. «Charitatis et patientiae, humilitatis et obedientiae, omniumque virtutum augmentatio.» Voilà encore ce qu’un jeune homme ne peut pas avoir envie d’obtenir. Parce qu’il n’a pas encore trouvé les résistances, éprouvé les obstacles qui forcent au repliement, à l’humilité, à la patience. Je commence seulement à comprendre les vertus de cette sorte et, sans le dernier coup dont je viens d’être frappé, je ne saurais pas encore tout ce qu’elles signifient.
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De même que dans les arts il y a certaines qualités que l’on ne peut pas apercevoir, d’abord parce qu’elles sont trop près du propos même de l’auteur, parce qu’elles lui sont trop utiles, de même, ces vertus, il faut avoir eu besoin de vivre pour les démêler. Elles n’apparaissent qu’appelées par l’usage. On ne les comprend que lorsqu’on arrive au moment où il faut faire au mieux. On s’aperçoit alors qu’on les a déjà exercées spontanément sous l’appel et l’invitation de certaines circonstances, mais sans savoir, sans les tenir pour souhaitables en elles-mêmes. La prière de saint Thomas est comme un effort pour les styliser, pour les faire rentrer dans l’art de la conduite, pour les retracer en soi délibérément et d’un trait qui insiste.
«Charitatis et patientiae». Et en effet il y a entre elles un mystérieux rapport que je sens en ce moment pour la première fois. Depuis que j’attends, que je subis, que je patiente, c’est comme si toute mon âme réprimée, resserrée, sentant mieux son abondance, se trouvait mieux prête à la donner. Le passage à autrui infiniment facilité par le refus de passer qui m’est opposé par les événements.
Au reste, il y a quelque chose dans toutes ces vertus qui ne peut pas être expliqué, justement parce qu’elles sont trop utiles, trop pareilles à l’action, trop immédiates. Commencer à les aimer, n’est-ce pas quitter déjà le point de vue esthétique?
25 et 27 septembre 1914 (1er carnet, p. 34).
Ce qui fait l’insuffisance de l’homme: c’est qu’il n’est pas tout entier dans le moment où on l’éprouve, c’est qu’il ne peut se donner que peu à peu et que de la suite on ne sait pas ce qui pourra sortir. Si l’on y réfléchit, toute faute est une faute au sens propre, c’est-à-dire un manque de présence de tout le reste de l’âme au moment où s’exerce l’une de ses facultés. L’insuffisance de l’homme c’est qu’il est soumis à la loi du temps.
Au contraire, justement on peut se faire une notion assez concrète de la toute-puissance de Dieu en imaginant un être qui agit toujours en éternité, que l’on trouve toujours tout entier présent, qui en chacune de ses opérations se révèle complet. De là vient le mode d’action de la Providence tel que défini plus haut. De là vient cette sensation, à toute autre incomparable, de repos que nous donne la confiance en Dieu. Le seul être avec qui l’on soit sûr de ne pas avoir de «surprise»!
27 septembre 1914. (1er carnet, page 40).
Vraiment jeté à Dieu. De tout ce qui m’est laissé en ce moment à portée, il est la seule chose qui tienne, la seule chose par rapport à quoi je puisse être sûr d’avancer.
Et là encore je suis obligé d’admirer sa prodigieuse ingéniosité dans l’utilisation des événements. Il a su écarter de moi tout ce à quoi _je tiens_ (I. J., mon travail) sans m’en priver définitivement. Il me les a simplement retirés pour un temps, sans les endommager, pour que je me trouve seul avec lui et que je le sente enfin comme mon seul repère.
4 octobre 1914. (1er carnet, page 45).
Caractère bonhomme et «majeur» du _Confiteor_. Romance populaire, bien carrée, avec des personnages qui tournent, comme on en voit sur les orgues de barbarie, en papier découpé.
L’_Ave Maria_, léger, entrecoupé, comme des ailes qui se posent, comme plusieurs «pincées d’oiseaux».
4 octobre 1914. (1er carnet, page 49).
Comme tout de même la vie est contraire à la sainteté! Et combien profond le dessein des mystiques, une fois leur but accepté, de la diminuer le plus possible en eux! A mesure que ce carnet avance, c’est-à-dire à mesure que la vie se réveille et se consolide en moi, mes préoccupations se déplacent, ma vieille indépendance reparaît, ma curiosité, mon goût de la chose telle qu’elle est, du sentiment intact, en un mot mon impiété.
Pourtant quelque chose a été fait contre elle dont _je veux_ qu’elle ne se relève pas.
11 octobre 1914. (1er carnet, page 56).
Étrange sort de l’amour de Dieu en moi! Quelle petite chose! Sèche comme une plante de rocher, mais agrippée comme elle. Cela dure petitement. De temps en temps une ondée la fait fleurir, ou plutôt simplement respirer un peu, épandre un léger parfum. Et aussitôt elle se recroqueville.
Quel amour difficile! Dans quelle sécheresse a-t-il été se loger! Qu’il lui faut de vertu et d’obstination pour durer!
15 octobre 1914. (1er carnet, page 65).
Sur la _bonté_ de Dieu. Combien je la sens sur moi! Je vois très bien pourquoi d’autres en doutent, et comment le mal du monde peut leur faire croire qu’elle n’est qu’un mot. Mais moi! Je l’ai trouvée surabondante.
Pour la comprendre, pour l’apercevoir, il faut d’abord perdre cette idée qu’elle consiste uniquement dans une distribution de bonheur. Moi, je la vois partout, à chaque instant de ma vie et jusque dans cette terrible frottée que je viens de recevoir.
La reconnaissance que je sentais tout à l’heure à la messe? Que c’était bon? Comme cela me menait facilement à l’amour! Quelle pente délicieuse! Moment que je voudrais retrouver souvent!
Ce qu’il y a de si doux avec Dieu, c’est de sentir qu’on ne mérite pas tout ce qu’il vous donne! qu’il vous est à jamais impossible d’être égal à une telle bonté, et que par conséquent on peut renoncer tout de suite à la reconnaître et se laisser aimer sans paroles, sans mouvement, tout entier consenti et perdu.
18 octobre 1924. (1er carnet, page 66).
Pour un nouvel essai sur la foi:
1º L’expérience mystique. Nouvelles idées sur la science et le dogme. Qu’on peut être conduit à _croire_ de la même façon que vers la science: pour s’expliquer des faits, pour leur trouver leurs raisons, les coordonner.--Qu’il n’y a pas de raisons pour admettre que la coordination scientifique soit _la vraie_. Que le soleil tourne autour de la terre. Que cette interprétation est bien plus vraisemblable, véritable, que la contraire. Sens de l’interprétation contraire. Sa valeur relative.
2º Sur la Providence et la bonté de Dieu. Sur l’expérience de Dieu.
3º Sur les vertus chrétiennes, sur leur ressemblance à la vie dans ce qu’elle a de plus ordinaire, de plus spontané. Ce sont des sources au ras du sol: combien la charité naît près de l’âme! Combien il y a peu à s’y hausser! Ce qu’il y a de commun à toutes les vertus chrétiennes, c’est qu’elles ne naissent qu’après que l’orgueil est parti et qu’ainsi toute la hauteur de l’âme a disparu.
4º Sur la sainteté. Que, même au moment où elle s’oppose le plus follement à la vie, elle n’a pas cette raideur, ce manque d’à-propos et de bon sens de la sagesse. C’est que si elle contredit cette vie présente, elle est en accord avec une autre, que l’on sent sous elle, qui lui donne du corps et de la vérité. Espèce de raison et de compétence de la sainteté, opposée à la sagesse. Combien, même dans ses excès, dans ses folies, le christianisme participe toujours du bon sens!
20 octobre 1914. (1er carnet, page 73).
Comme tout de même on s’aperçoit toujours à un moment que ce qu’on a eu c’est ce qu’il vous fallait, ce dont on a manqué, ce qui ne vous était pas nécessaire.
23 octobre 1914. (1er carnet, page 82).
Encore une fois les délices de l’amour de Dieu! Que c’est doux! Je comprends maintenant Claudel, lorsqu’il prétendait que rien de meilleur ne pouvait être imaginé. Je comprends que, lorsqu’on les ressent dans toute leur intensité, on puisse faire des infidélités à cette vie. C’est tellement plus _sûr_ que tout ce que l’on peut éprouver ici-bas! C’est la confiance qui fait le fond de l’intimité avec Dieu, la sensation de toucher quelque chose qui déborde infiniment toute espérance, l’expérience d’une surabondante ressource. Je me donne et je suis reçu, et je sens qu’en me donnant davantage encore je serais reçu infiniment davantage. L’étoffe de Dieu!
Dieu n’est invisible à tant de gens que parce qu’ils n’osent pas le chercher si près! Ils ne pensent pas qu’il fasse tant de chemin vers nous.
L’intarissable bonté de Dieu pour moi; le soin qu’il prend des moindres détails de ma vie, jusqu’à faire tomber entre mes mains, au moment juste où elles résumaient le mieux les changements survenus dans mon âme et ses nouveaux besoins, ces deux admirables prières de saint Thomas et de saint Bonaventure.
Je n’ai qu’un moyen de reconnaître ce que Dieu a fait pour moi. C’est de le dire. C’est de m’employer à le faire sentir, à le rendre présent pour tous comme il est devenu présent pour moi.
J’ai maintenant la clef de cette prétention des chrétiens, qui paraît aux infidèles si gratuite et si artificielle, que la certitude de Dieu pour eux est quelque chose qu’ils ne peuvent communiquer, est trop forte pour être transmise. Cela semble à la fois très présomptueux et n’être qu’une excuse pour une foi qu’ils ne peuvent justifier par la raison.
Mais c’est parce qu’on ne voit pas ce qu’ils veulent dire exactement. Lorsqu’on a trouvé Dieu, lorsqu’on l’a rencontré, touché comme je suis arrivé à faire à force de patience, on sent tout de suite combien il déborde tout ce qu’on en peut dire, combien aussi il est difficile de remplacer pour d’autres les mouvements de l’âme qui vous ont mené jusqu’à lui, d’en trouver des équivalents purement logiques.
Pourtant c’est ce travail que je veux entreprendre, c’est ce travail que je sens que Dieu me demande en échange du soin qu’il a pris de moi, de la patience qu’il a eue avec moi.
On peut exprimer autrement les raisons pour lesquelles un chrétien prétend ne pouvoir transmettre sa foi. Dès qu’il a touché Dieu, il est sensible au contraste entre son immédiateté et la lenteur des moyens qui sont à sa disposition pour communiquer ce qu’il voit. Il trouve quelque chose d’hétérogène, d’inassimilable, entre la présence de Dieu, son amitié, ses conseils, ses soins, ses pardons, sa conversation, et tout ce poids de paroles qu’il faudrait mettre en branle pour en donner une idée. Au risque même de paraître orgueilleux ou insincère, il préfère renoncer tout de suite. Il se sent pris d’une espèce de paresse, comme tous ceux qui goûtent quelque chose de bon. Il laisse faire, sachant qu’il a la meilleure part.
C’est à cet entraînement que je dois résister, que mes dons d’ailleurs et la lenteur même de l’expérience que j’ai faite me disposent à résister. Il faut que je soulève le poids des paroles, que je les mette en train, et dans l’ordre qu’il faut pour imiter et traduire les bienfaits de Dieu et son innombrable présence.
27 octobre 1914. (2e carnet, page 7).
Idée d’un _précis de mystique_ ou d’un _Manuel de mystique élémentaire_, ou d’_Éléments de mystique_, où seraient groupées les principales constatations mystiques élémentaires que j’ai pu faire.
7 novembre 1914. (2e carnet, page 22).
Terrible habileté de Dieu à se servir d’une pensée qui vous est venue pour déterminer la destinée d’un autre encore en suspens. C’est toujours sa Providence, la toute-puissante unité de sa Providence.
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Dieu se fait donner par nous les occasions de ce qu’il veut faire.
9 novembre 1914. (2e carnet, page 24).
Terrible prodigalité de Dieu! Combien il dépense de destinées en faveur d’une seule!--Ceci n’est d’ailleurs qu’une apparence. Car au contraire la principale adresse de sa Providence est de savoir les utiliser les unes pour les autres.
12 novembre 1914. (2e carnet, page 27).
La façon extraordinaire dont Dieu se cache à qui ne veut pas le voir, contrastant avec la croissante évidence de son apparition à qui a commencé de le distinguer au fond de ses ombres--Pascal.
Pourquoi Dieu se cache-t-il alors qu’il est capable d’être si clair? Étudier cette extraordinaire région où il se meut: à la fois tout proche, sensible par mille effets, comme par une sorte de température qui rayonne de lui, et d’autre part toujours obstinément invisible, de sorte que si le petit éveil n’est pas donné, s’il n’y a pas quelque chose dans l’âme qui commence, on peut rester toute une vie à côté de lui, _dans lui_, sans s’en douter.
Mais pourquoi ce voile incroyable mis sur la vue des infidèles, et qui semble si inexplicable aux chrétiens?--Chercher dans la psychologie de Dieu.
Joie, trouble, de retrouver véritable, constatable directement, tout ce qu’on avait appris sur Dieu et sur ses voies. Relire Pascal. En écartant son romantisme, il est vraiment un de ceux auxquels _je tiens_ le plus. Ce qu’il a fait ressemble essentiellement à ce que je veux faire: l’expérience de Dieu, la constatation directe de ses habitudes, de ses préférences, de ses moyens, en un mot de ses voies. Ce que j’aime c’est cette attitude de savant en face du règne mystique. Et puis il est un de ceux qui ont su reconnaître le véritable instrument, cette faculté indéfinissable et impossible à confondre, la seule appropriée. Exactitude du moyen, comme le géomètre qui, au moment qu’il faut, prend dans sa boîte le compas qu’il faut.
15 novembre 1914. (2e carnet, page 31).
Ne pas m’imaginer que cette patience que je montre ici et qui ressemble si peu à mes sentiments habituels, soit mon œuvre propre et que je puisse m’en faire un mérite. Certainement elle est l’effet d’une grâce. C’est ici que j’ai compris le sens de l’expression: grâce d’état. Ainsi Dieu me comble d’autant plus que j’ai moins fait pour me rendre digne, pour augmenter ma valeur. C’est là son grand secret, que seul le catholicisme a bien aperçu. Loin de pratiquer la récompense, on dirait qu’il a besoin que la créature, par quelque manque ou insuffisance frappante, se déclare vaincue, s’abandonne, se renonce. C’est alors qu’il intervient. Il faut d’abord que nous ayons renoncé à rivaliser par le mérite avec sa générosité. Il a besoin d’une rupture de notre âme, d’une débâcle de ses avantages, pour s’y précipiter, pour s’y engouffrer. Le mérite, au sens stoïcien ou protestant du mot, n’est qu’une digue opposée à la formidable faveur de Dieu. «Il m’a visité dans mon humiliation.»
22 novembre 1914. (2e carnet, page 48).
Mon Dieu, ne me quittez pas, ne me retirez pas votre main. Laissez-moi vous apporter cela aussi, toute cette partie de mon âme si lourde, si considérable, et tâchez de l’arranger de façon qu’elle vous soit agréable. J’ai déjà fort à faire pour la tourner vers vous telle qu’elle est, et vous en faire l’offrande. A vous d’y maintenir l’ordre et la justice!
26 novembre 1914. (2e carnet, page 58).
Dieu fait toujours donner après coup par les événements naturels des explications _à la rigueur_ des démarches qu’il entreprend pour nous. Ainsi l’autre jour, après avoir si directement et d’une manière si éclatante répondu à ma demande de secours par le hasard d’une nuit de meilleur sommeil, il m’a glissé l’idée qu’après tout ce n’était peut-être qu’un mieux physique qui faisait mon nouveau courage. Toujours la même façon de se cacher aussitôt après s’être montré, de se retirer jalousement comme un trésor trop précieux qu’on ne laisse voir qu’un instant, et tant pis pour ceux qui regardaient ailleurs à ce moment-là. Après qu’on a vu, il vous ramène à croire simplement qu’on a vu, puis à se demander si l’on a vu.
C’est pourquoi, pour le connaître, la confiance dans l’esprit est si nécessaire, l’espèce de générosité et d’assurance intellectuelle qui vous donnent foi à son premier témoignage. Il faut savoir s’en tenir à sa première impression, en croire sa mémoire, même lorsqu’elle ne semble pas confirmée. Tout doute de Dieu est ainsi une espèce de lésinerie envers soi-même. On revient sur soi, on efface la fraîcheur de son impression par un faux souci de vérité, qui n’est que la manie de la vérification. D’ailleurs, rien de plus difficile que de s’en tenir à ces premiers moments de la pensée, à cette fleur instable de l’expérience. Car tout semble ne devoir s’arranger et prendre de la cohérence qu’au delà. Fausse force de la logique dont le mirage sérieux nous séduit. Pour en rester aux témoignages immédiats de l’esprit, il faut une certaine allégresse, une espèce de jeunesse et d’entrain de la pensée, et aussi l’habitude joyeuse de prendre sur soi, d’endosser des responsabilités, le pendant de ce qu’est dans la pratique le goût de la vie.
30 novembre 1914. 2 heures du matin. (2e carnet, page 71).
Les obscurités de la religion: injustice de la grâce, etc... Ce sont celles mêmes des faits.
Les objections qu’on fait à la religion viennent de ce qu’on la prend pour un système entièrement déduit de l’esprit, comme un système philosophique, alors qu’elle n’est que le résumé et la coordination d’une multitude d’expériences, comme un système scientifique. Je crois que toute objection peut être résolue par là, en montrant qu’elle consiste à reprocher au dogme de ne pas refléter assez exactement l’esprit et sa justice, alors qu’en réalité _il n’en vient pas_, mais seulement des faits.
30 novembre 1914. 2 heures du matin. (2e carnet, page 75).
Ce qui fait une mentalité religieuse, ce qui la domine et lui donne sa forme, c’est l’idée de personne, c’est la connaissance, la considération, la vision perpétuelle d’un être vivant et personnel, de Dieu. Au contraire, ce qui fait une mentalité philosophique, c’est l’idée d’universalité, la notion de quelque chose de commun, de pareil, de tiré à n exemplaires (Kant). Ainsi la conduite d’un être religieux, même lorsqu’elle lui ressemble par les actes, diffère dans sa racine de la conduite de celui qui ne l’est pas. Il fait tout par imitation, par désir de ressembler à quelqu’un qu’il aime, de la même façon que nous copions instinctivement ceux qui «ont fait de l’impression sur nous». Ainsi il ne fait rien que par plaisir, que par goût, que par intérêt. Et c’est pourquoi il peut ne cultiver que certaines régions du devoir, celles qui se proposent à lui, qui provoquent son intérêt. C’est cela qu’un kantien ne peut pas comprendre: la moralité pour lui consistant à étendre indistinctement son application à tout ce qui peut être posé à l’_homme_, et le signe, la marque spéciale qui l’avertit de l’accomplissement du devoir, étant justement le manque d’intérêt qu’il prend à son action. Indignation de C., hier soir, quand je lui disais que je n’avais pas voté jusqu’à cette année, parce que ça ne m’intéressait pas. Ils ne peuvent imaginer cet entraînement, ce choix, cette hardiesse qu’on peut mettre dans la morale, lorsqu’on est religieux. D’ailleurs la sainteté est toujours d’abord une préférence, une décision--comme un artiste choisit un sujet ou comme un sujet se choisit pour l’artiste, s’élance vers lui, lui sourit. Il y a dans la sainteté le même arbitraire que dans la création artistique. Le saint va son chemin, sait ce qu’il fait, laisse joyeusement de côté tout ce qui ne compte pas pour son entreprise, tout ce qui ne l’intéresse pas. Ainsi la joie, avec la détermination, entre dans son œuvre et l’éclaire. Ainsi il échappe au morne de la morale, à cette atmosphère de «bain populaire, de buanderie militaire» qui m’a toujours répugné.
11 décembre 1914. (3e carnet, page 17).
Par l’exemple d’X, je vois bien comment foi, espérance et charité tiennent ensemble, ne sont que les trois incarnations d’une même force. Le mystère de la Trinité considéré comme un _fait_, et qu’on peut constater jusque dans l’union des trois vertus théologales.
15 décembre 1914. (3e carnet, page 28).
Mes bien-aimés! Ce matin, dans ma prière, en demandant à Dieu de les protéger, par malice, par délice, par amour, j’ai refusé de les lui nommer séparément, je les lui ai donnés en paquet, le laissant bien savoir qui ils étaient et se débrouiller tout seul avec eux.
19 décembre 1914. (3e carnet, page 38).
Hier soir, en récitant le _Salve Regina_, encore une de ces découvertes délicieuses comme on en fait de temps en temps dans les prières; une de ces phrases faites pour moi, que j’avais prononcées jusqu’ici sans en sentir le goût, dont tout à coup le délice s’est délié dans ma bouche: «Et Jesum, benedictum fructum ventris tui, nobis post hoc exsilium ostende!» Promesse qui m’est faite dans l’exil, volupté qui m’est tendue doucement au fond de cet abîme où je suis. Tout un réseau, tout un nid de bonheur encore, posé dans mon avenir,--que je n’ai plus qu’à attendre, qu’à atteindre. Jésus, comblez-moi de vous, quand je serai sorti d’ici. Que je ne vous oublie pas! Que je ne sois plus jamais sans vous! Que votre tendresse fonde mon cœur! Donnez-moi cette dissolution, au lieu des autres!
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Comme il est mystérieux que les prières soient ainsi préparées à l’unique, qu’elles gardent dans leurs plis des mots qui se trouveront tout à coup, pour celui-ci ou celui-là, d’une propriété, d’une pertinence ineffables. Cela parle comme vous-même, avec votre tour et votre intonation! Étranges réserves, prodigieux secours ménagés par Dieu avec cette adresse providentielle qui fait servir le général au particulier, qui met l’universel au service de chacun. Toute mon âme tout à coup résumée dans quelques humbles paroles, usées, limées, polies par des millions de lèvres, plus neuves pourtant, plus prochaines, plus personnelles que toutes celles que j’eusse su inventer. Toujours le miracle _par le plus simple_.
23 décembre 1914. (3e carnet, page 51.)
C’est la première fois que je comprends bien le sens du Purgatoire. Tout ce dont mon âme, si elle paraissait en ce moment devant Dieu aurait à être purgée--rien que pour reprendre sa _véritable_ effigie!
Si l’on n’est pas chrétien, on ne peut rien comprendre. Il n’y a de vraie lumière («Et le Verbe est la vraie lumière») que pour le chrétien. C’est d’abord pour comprendre que je suis devenu chrétien.
24 décembre 1924. (3e carnet, page 62).
Tout à l’heure j’étais bien à Dieu comme il faut être à lui, donné, attendant, entièrement remis. Chaque mot de ma prière formulait de la façon la plus simple un de mes besoins; je lui remettais la liste de tout ce qu’il me fallait pour vivre.
25 décembre 1914. (3e carnet, page 65).
Cette nuit, j’ai senti le besoin, pour fêter Noël comme il eût fallu, d’avoir des textes saints à lire. Je désirais après eux, comme après du pain. Je crois que cette faim dont me parlait un jour Claudel, commence à se déclarer en moi. Ne l’ai-je pas sentie tout à l’heure en voyant les autres communier? Regret de n’avoir pas su qu’on pouvait le faire. C’est donc que c’est devenu autre chose qu’un devoir pour moi.
(Me rappeler ce paysage de neige, le prêtre sur son petit autel de planches, sous les sapins, l’atmosphère mate et étouffée. Les Russes qui passaient, portant du pain à pleins bras).
Ce désir de textes à lire montre bien que la religion est pour moi d’abord un besoin de l’esprit.
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La prière libre, improvisée à chaque fois, telle que la pratiquent les protestants,--ce qu’elle a de faux, de gênant, de déplaisant, c’est qu’elle est inutile: en effet, les prières fixes de l’Église catholique ont formulé à jamais, une fois pour toutes, tous les besoins que peut sentir le cœur humain, ont épuisé toutes les situations sentimentales où l’homme peut se trouver. On ne peut improviser _qu’à côté_.
25 décembre 1914. (39 carnet, page 70).
Pourquoi aurais-je plus honte de communier, si j’en ai envie, que de manger du pain devant tout le monde, lorsque j’ai faim?
25 décembre 1914. (3e carnet, page 71).
Je pensais tout à l’heure aux dangers épouvantables dont les miens sont entourés, dont ils resteront entourés jusqu’à la fin de la guerre. Et je sentais ce monde-ci tellement fragile, notre situation ici-bas tellement menacée, notre logement si pareil à une cabane agitée par le vent, qu’il me fallait à tout prix imaginer un autre monde, où l’on pût compter sur les choses, où l’on fût à l’abri de la surprise et du dévalisement, où tout reposât sur soi-même. C’est un des grands topos de la religion catholique. Mais c’était la première fois que je _sentais_ cela.
31 décembre 1914. (4e carnet, page 12).
Tristesse de ce premier jour de l’an! Mais je n’y succomberai pas! Mais je ne l’écouterai pas! Il y a en moi des provisions d’espoir pour des millions d’années. Et ainsi ce n’est pas seulement de cette année que j’ai besoin, ce n’est pas seulement de cette vie, c’est la vie éternelle qu’il me faut. Il faut la vie éternelle pour me répondre; elle seule peut égaler l’appétit que je me sens, la confiance que je nourris!
Que Dieu est bon! Qu’il est bon de l’avoir, de pouvoir l’appeler dès qu’on a besoin de lui, de savoir qu’il n’y a qu’un pas à faire pour le trouver.
Tout à l’heure, c’était bien, je crois, de vrais sentiments chrétiens que j’éprouvais. Un désir passionné (celui de revenir au feu), dont je demandais à Dieu, avec instance, avec violence, l’accomplissement, et en même temps une soumission parfaite à sa volonté, une préférence à l’avance de sa volonté, une sorte d’amour anticipé et sans conditions de ses décisions à mon sujet. Je voulais d’abord ce que je voulais, mais par-dessus, et avec une prédilection infinie, ce qu’il voulait pour moi.
1er janvier 1915. (4e carnet, page 15).
J’ai failli, j’ai manqué. Tant pis! Cela reste en moi avec bien d’autres choses. Il ne faut plus s’en inquiéter. Il est également vain de chercher à le séparer de moi et de m’acharner à le tourner à ma honte. Que je sache avoir péché! C’est encore toute une éducation.
C’est là où le catholicisme est encore une fois merveilleux! Combien il aime peu les poisons, l’envenimement de l’âme! Comme il sait bien donner un rôle à l’oubli, profiter du penchant naturel de l’homme simple à oublier ses fautes, faire une vertu de cela même qui semble en être la négation; de notre distraction! Toujours cette même utilisation au plus près des penchants spontanés de l’âme. Toujours cette même manière de faire de la vertu avec aussi peu de modification que possible à nos habitudes, de faire des vertus aussi ressemblantes que possible à ce que nous faisons lorsque nous nous laissons aller. A peine une petite stylisation, une petite orientation de notre penchant. Et tout le catholicisme n’est-il pas une simple orientation de notre âme? C’est pour cela qu’on n’y entre que par une conversion.
Me rappeler toujours ce que m’a dit l’abbé Fontaine sur l’orientation de l’âme par les prières du matin et du soir, telles qu’elles sont données dans le bréviaire.
2 janvier 1915. (4e carnet, page 21).
Tout à l’heure je sentais, autour de mes tempes, en faisant ma prière, l’espèce de voile de mon insuffisance, ce qui sépare mon esprit du monde _actuel_, ce qui l’empêche de s’y égaler, l’impuissance à embrasser tout ce qui demande à l’être en ce moment.--Limitation de la créature, qui fait bien comprendre ce que doit être l’illimitation du Créateur, sa foudroyante suffisance à tout.
3 janvier 1915. (4e carnet, page 22).
Cette cure de tout désir, de tout plaisir, que je fais ici, cette disparition progressive de toutes les commodités autour de moi, m’auront servi à percevoir d’une façon directe mon immortalité. Privé de tout ce qui l’enveloppait jusqu’ici, je sens au fond de moi ce noyau qui ne peut pas mourir, cette chose à moi que rien ne peut vaincre ni réduire.
Comme toutes les notions religieuses, la notion d’immortalité est une notion toute familière; c’est le sentiment qu’on n’est pas facile à crever.
8 janvier 1915. (4e carnet, page 32).
Après l’ennui, le sentiment dont je suis le plus incapable, c’est la tristesse.
Où que je sois, la vie m’arrache toujours la même admiration. C’est presque affreux à dire; mais même ici je la trouve belle.
C’est de tout mon cœur qu’avant de me coucher, chaque soir, je remercie Dieu de m’avoir donné encore une fois le spectacle de sa gloire.
10 janvier 1915. (4e carnet, page 41).
Le catholicisme nous apprend la société, l’intimité avec nos fautes. Et de même que nos intimes il y a des moments où nous ne les voyons pas, où ils sont devant nous sans que nous prenions garde à eux, de même nous apprenons ce coudoiement distrait avec nos faiblesses et nos mauvais souvenirs. La simplification du remords. Le remords rendu portatif, aussi peu embarrassant que possible pour la nouvelle action. Il s’agit d’abord de ne pas perdre son agilité, sa capacité d’aller plus loin, de faire du nouveau. Il s’agit avant tout de ne pas devenir inutile. Et donc d’éviter que la faute ne se fasse retombante et paralysante, conserver avec elle cette facilité qu’on a avec quelqu’un qui va et vient dans votre maison, à qui l’on jette un mot de temps en temps, et ça suffit.
13 janvier 1915. (4e carnet, page 51).
En échange de ce sacrifice, je goûte à nouveau la douceur de la parfaite confiance en Dieu. Qu’il est bon de découvrir sa conduite, sa main en chaque chose, en chaque instant de ce qui vous arrive! Comme il est «capable»! Comme il sait bien toujours être celui qui avait raison! Et on ne le voit qu’après.
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On ne s’explique bien les choses,--et le bonheur lui-même--que lorsqu’on a quitté le point de vue du bonheur.
17 janvier 1915. (4e carnet, page 56).
Quel tour Dieu m’a joué tout de même! Comme il a bien su se saisir de ce souhait d’une humiliation que je faisais dans le vide, sans savoir, comme il a bien su le relever, le comprendre mieux que moi, l’exaucer avant même que j’eusse bien compris ce qu’il signifiait. Il m’a eu comme un enfant. Il a dû rire de voir combien il m’avait eu facilement.
22 janvier 1915. (4e carnet, page 65).
Émotion que me donnait la phrase du _Credo_ des Bénédictines, que je me répétais hier. Attendrissement, amélioration. C’est bien un endroit sacré. Je sens tout ce qui m’y attend de nouveau et d’ineffable.
Ce matin, la messe dans la baraque, les bougies soulevant à peine l’ombre; impression de catacombes. Je sentais tout ce que le christianisme a d’humble, de souterrain, de presque pareil aux ténèbres. Je ne peux pas très bien expliquer. Je pensais invinciblement en même temps à la messe dans la petite église de Bénerville, accrochée sur son rocher comme un coquillage, inébranlable aux tempêtes, avec ses quelques petites lueurs jaunes de cierges au fond de sa caverne. Rien ne fait mieux sentir la perpétuité du christianisme que ces messes basses, avec des bouts de prières à haute voix qui vous parviennent de temps en temps, et les longs silences du prêtre adorant--ces messes à moitié prises encore dans la nuit.
24 janvier 1915. (4e carnet, page 75).
Je pensais tout à l’heure qu’il faut bravement prouver l’existence de Dieu par sa nécessité. Et entendre nécessité au sens le plus pratique du mot.
Dieu est nécessaire, c’est-à-dire que nous avons besoin de lui pour que tout marche. Pour que l’univers d’abord marche devant notre intelligence, se fasse comprendre, nous donne une représentation un peu propre et cohérente. Et ensuite pour nous-mêmes, pour arriver à passer chaque jour à peu près convenablement, sans trop gros péché, sans trop gros malheur, sans insurmontable souffrance. Nous prouvons Dieu à chaque instant, en ne mourant pas.
3 février 1915. (5e carnet, page 11).
Cette idée de Dostoïevsky sur l’expiation, sur la fécondité de la faute; qu’elle est profonde, qu’elle est admirable! Quelles immenses régions on découvre, sitôt dépassée la zone de la vanité, sitôt perdue la considération de l’effet qu’on peut produire aux autres, sitôt qu’on ne pense plus qu’à ce qu’on a fait, qu’à ce qu’on fait, qu’à la valeur, à l’importance que peuvent avoir nos actions en elles-mêmes.
Aujourd’hui, à la corvée, au milieu de tous ces Russes poussant les wagonnets, dans cet immense paysage de lande et de neige, je pensais à Dostoïevsky dans la maison des morts. Puissé-je profiter comme lui de ma captivité! Puisse mon âme ici se rompre, s’ouvrir à la charité, comme la sienne! Puissé-je pourrir pour germer! Puissent tous les petits compartiments soigneux entre lesquels je suis partagé, céder, craquer, faire place à une parfaite bouillie!
Puissé-je apprendre la charité, comme j’ai peut-être appris la patience!
4 février 1915. (5e carnet, page 13).
Ce qui empêche d’apercevoir la Providence, c’est toujours le grand principe d’aveuglement: le point de vue du bonheur. Si on voulait regarder la destinée de chacun de ceux qui nous entourent en y cherchant une autre espèce de finalité que celle vers le bonheur, aussitôt la main de Dieu y apparaîtrait éclatante. Pourquoi supposer que la Providence cherche bêtement le bonheur de chacun?
4 février 1915. (5e carnet, page 15).
Sensation des limites toutes prochaines de mon cœur, de l’énorme monde dont il est entouré, de la difficulté de la charité. Comment faire craquer ça?
De temps en temps j’ai de brèves visions de tout ce qu’il y a de misère, d’horreur, de pitié autour de moi. Mais c’est comme un rayon entre deux nuages, comme une rapide éclaircie en moi. Aussitôt je redeviens enfermé. Que faire pour maintenir sans cesse présente devant moi cette image de la souffrance des autres?
En rentrant, il faudra essayer de pratiquer la charité matérielle, de me forcer à des œuvres, de tâcher de me donner par la pratique l’amour du prochain, comme je me suis donné un peu, par la pratique, l’amour de Dieu. (Je me souviens du conseil de Claudel). Il y a là une ankylose à résoudre, un membre à désarticuler, à faire marcher de force.
8 février 1915. (5e carnet, page 22).
Plus je reste ici, plus je sens la tendresse me gagner. Tous les jours ce sont des couches plus profondes que je sens remuées. Je deviens, pour chacun de mes bien-aimés, de plus en plus susceptible...
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Comprendre ce que ça pouvait être pour Jésus que d’aimer l’humanité tout entière, car il a aimé chaque homme comme j’aime chacun de mes bien-aimés, et plus libéralement et plus douloureusement encore mille fois.
12 février 1915. (5e carnet, page 27).
Lecture de l’Évangile selon saint Marc, l’autre jour, à la carrière. Ai-je bien le droit d’avouer qu’il y a quelque chose là-dedans qui ne me va pas? Le côté dur, presque perfide, le côté oriental, ou plutôt juif. Et aussi le côté symbole trop exact, trop minutieux, les paraboles mal aérées, trop cramponnées à leur objet.
Mais maintenant je sais qu’il y a des foules de choses qui me dépassent, que je ne peux pas comprendre maintenant, que j’apprendrai à comprendre peu à peu, pour lesquelles je dois demander à Dieu des lumières, qui ne me seront certainement pas refusées, pourvu que je sache les attendre avec simplicité.
C’est déjà l’essentiel que d’être arrivé à la conviction qu’il y a des vérités hors de moi, plus hautes que moi, qui se passent de moi, qu’il faut conquérir. C’est déjà beaucoup que de ne plus tout soumettre à mes petites premières impressions, que d’avoir confiance en bloc dans la vérité, que de ne plus m’inquiéter que de la digérer morceau par morceau. Je crois bien que c’est cela l’essentiel de la foi.
Dire que c’est si simple, si naturel et que ça paraît si absurde!
Encore un mot de Claudel qui porte ses fruits en moi après des années.
12 février 1915. (5e carnet, page 28).
Ces coups d’adresse de Dieu, ces tours qu’il nous joue, cette façon qu’il a de se servir si légèrement, si magistralement de nos actes pour composer notre destinée, c’est cela même l’objet de cette espèce de science que je rêve d’édifier, c’est le point de départ de l’apologétique, telle que je la rêve.
Je suis sûr que si chacun regardait les événements de sa vie comme moi, du point de vue de ce qui lui était nécessaire, il y verrait une conduite, une préméditation de chaque instant, qui lui révèlerait la main de Dieu, avec une clarté éclatante. Mais on ne voit rien parce qu’on regarde toujours du point de vue du bonheur.
Saisissant de voir combien la vie de chacun est étroitement concertée, comme elle est jouée, et dans un mouvement de plus en plus rapide, de plus en plus serré, à mesure qu’elle s’approche de la fin. Dans l’enfance il y a du lâche, du gratuit, de l’aventure. Mais à mesure que l’on vieillit, tous les coups portent; plus rien n’arrive qui ne précipite l’âme dans sa destinée, qui ne l’emballe, qui ne l’expédie dans son sens.
20 février 1915. (5e carnet, page 43).
Dans ma justification des destinées, bien faire comprendre que je distingue le point de vue mystique du point de vue esthétique. L. me parodie plus encore qu’il ne le croit, lorsqu’il excuse tout acte en disant: «C’est harmonieux». Non, il serait horrible de prétendre qu’il est «harmonieux» que Péguy soit mort à la bataille de la Marne. Horreur de cette notion platonicienne. Mais il faut dire que c’est _juste_, que c’était naturel, mérité par son âme, de même espèce que l’ange qui le conduisait. (Il faudra, dans ce que j’écrirai pour montrer le caractère concret, expérimental, de tous les dogmes catholiques, bien insister sur cette admirable notion de l’ange, sur tout ce qu’elle explique).
Vous croyez à la science, parce qu’elle rassemble beaucoup de faits. A plus forte raison, vous faut-il croire à la religion, puisqu’elle les rassemble tous. Rôle de Pascal. C’est tout un livre d’apologétique que je veux faire. Faire des chapitres avec tout ce que je projetais d’écrire à part:
La Confession.
Pascal.
L’expérience mystique (Providence, etc.).
Laisser cela mélangé avec tout ce que je voulais y mettre de littéraire, et de psychologique, de façon à ce que ce soit aussi en communication que possible avec la vie, à ce que les notions religieuses se dégagent peu à peu, et sans les déborder, des notions les plus familières à ceux à qui j’ai l’habitude de parler.
Faire aussi un chapitre de l’Amour et de la Charité, où je marquerai le passage de l’un à l’autre.
Peut-être aussi faire un Descartes, où je ferais passer mes dernières idées sur le rationalisme français, sur la place qu’il faut à tout prix lui faire, sur l’impossibilité où nous sommes de passer ailleurs que par lui. Montrer comment la foi y satisfait à sa façon. Montrer qu’elle répond à une exigence de notre raison. C’est au fond ce que voulait Pascal. Distinction des deux esprits, mais à l’intérieur même de la raison. Faire ainsi le trust des points de vue.
Parler de Descartes dans ce sens, ce serait reprendre l’œuvre de Péguy, là même où il la laisse.
Cher Péguy!
25 février 1915. (5e carnet, page 50).
Ces jours-ci, pendant ces dégoûts, ces fatigues, ces faiblesses, j’ai bien senti où était mon petit mérite, le seul que j’aurai su montrer pendant toute la campagne: c’est dans cette présence perpétuelle de la volonté, qui m’empêche de m’abandonner, qui maintient sur le pont, jour et nuit, toutes mes forces disponibles. Ce n’est rien. Mais c’est cela qui soutient ma santé, aussi bien celle de mon corps que celle de mon âme.
La nuit, quand je me tire de ma couverture, si péniblement, pour sortir--dehors l’humidité qui me transit, mes sabots trop larges qui m’empêchent de courir--je trouve ma volonté qui veillait, qui me prend comme un cheval de renfort pour un passage difficile, qui m’empêche d’être désespéré.
C’est la volonté des petites occasions. Elle est presque pareille aux sentiments mêmes qu’elle produit; elle n’est que leur armature interne. Encore une fois ce n’est presque rien.
Et je sens à merveille, par une expérience ineffable, Dieu qui vient chercher ce rien, qui le relève, qui le protège, qui le développe. A quoi sert de discuter sur le libre-arbitre et sur la grâce et sur leur compatibilité quand on a senti cela? Je trouve les deux choses à la fois, réunies, confondues: le petit commencement de vouloir, la pauvre petite chose que l’homme peut fournir, et cette efficacité qui lui est départie soudain, ce bonheur qui lui arrive, cette incroyable prospérité.
Comment vous remercier, mon Dieu? Je vois les autres autour de moi, bien plus forts, bien plus résistants que moi, et qui tombent les uns après les autres, atteints, entamés, abîmés peut-être pour toujours. Et moi, à chaque plongée, vous me rattrapez, par cette timide main que je vous tends, vous me repêchez, vous empêchez que ce soit pour cette fois encore.
18 mars 1915. (5e carnet, page 65).
Hier soir, en faisant ma prière, le long de la baraque, par un clair de lune admirable--la première soirée tiède de l’année; en m’arrêtant, par instants, j’entendais gémir doucement les pins sous un vent imperceptible--j’essayais de me figurer que j’allais mourir, pour voir ce que j’en penserais, pour voir où j’en étais. Par moments l’imagination réussissait presque. Et ce que j’éprouvais alors, eh! bien, je n’en suis pas content. Ce n’est pas encore ça. C’est encore cette même panique qui m’avait saisi le 24. Je ne sais pas encore me présenter de face à la mort, aller à sa rencontre avec tout ce que j’ai. S’il fallait que je l’endure en ce moment, certainement je n’y passerais que par force, que de fait et non point de consentement. Je me rappelle combien dans ces instants que je croyais être les derniers, le 24, j’étais diminué, lâché par tout ce qu’il y avait de meilleur et de plus important en moi; combien il m’était impossible de faire mes paquets avec décence et décision.
Et ce matin, en marchant, je songeais: que Dieu est bon de m’avoir soumis à cette épreuve d’essai, de m’avoir ainsi procuré une répétition de ma mort! Mais maintenant, il faut en profiter. Il n’y a pas de temps à perdre. Même si je dois vivre longtemps encore. Il faut que je me prépare à mourir tout entier, avec la pensée de tous les miens bien en place, avec une abjuration bien sincère de tous mes péchés. Ne pas mourir à la débandade, ne pas se laisser surprendre par derrière. Je comprends maintenant ce que c’est que «faire une bonne mort». Et combien il est utile de prier pour obtenir ça! Rien de plus difficile. Toute la vie n’est pas de trop pour s’exercer à ça.
Ce que je veux arriver à réussir, ce n’est pas du tout une mort impassible, à la romaine,--«un Empereur doit mourir debout»--mais au contraire une mort bien sensible, bien instruite de tout ce qui compte, où l’âme ne se laisse pas écraser par l’horreur physique comme quelqu’un qu’on aplatit derrière une porte. Une mort où rien ne soit oublié. Et cela ne dépend pas seulement du temps qui nous est laissé: en quelques secondes tout peut être rassemblé, comme aussi bien, pendant des heures d’agonie (comme c’était mon cas le 24), on peut ne pas arriver à rien rattraper, ne pas apercevoir le bout de la queue du moindre des sentiments qu’il faudrait avoir.
La mort de maman, attendant de toutes ses dernières forces mon retour du lycée, pour m’embrasser, et que je sois aussi avec elle à cette dernière heure et qu’elle puisse se présenter à Dieu avec moi aussi dans la pensée, dans les yeux.
Voilà ce dont il faut que je me rende capable. Pas à me dissimuler que j’en suis encore extrêmement loin, et qu’avec mes misérables nerfs, il me faudra de longs efforts pour y réussir à peu près. Mais le moment est venu de s’y mettre. Déjà! Déjà je suis du côté de ma vie où c’est ce qu’il y a de plus important, de plus intéressant à préparer.
Ne pas mourir rien que parce qu’on ne peut pas faire autrement, ne pas mourir rejoint, ne pas mourir en lâchant tout, ne pas mourir rien qu’avec un petit morceau de soi-même. Il me semble que pour survivre tout entier, il faut mourir tout entier. Quand l’opération n’est faite qu’à moitié, quand tout n’est pas mis à la fois, bravement, avec décision, dans le terrible creuset, alors le nouvel être formé avec notre âme est incomplet et _malheureux_. Pour être vraiment sauvé dans toute sa réalité, il faut se perdre avec tout ce que l’on contient d’être. Ne pas se faire rater par la mort. Ne pas se laisser défigurer par elle. Ceux qui meurent ainsi, en laissant toute une partie d’eux-mêmes en panne, ce sont ceux qui vont au Purgatoire; et c’est pourquoi il faut prier pour eux: non seulement pour que leurs péchés leur soient pardonnés, mais pour qu’ils puissent rattraper, regagner peu à peu tout ce sans quoi ils sont partis. Il faut que ceux à qui ils ont négligé de penser, ceux qu’ils ont oublié d’étreindre sur leur poitrine, de ramener à eux au dernier moment, leur rendent justement cette part d’eux-mêmes qu’ils ont oubliée, la leur renvoient. Il faut que leur mort soit arrangée, raccommodée peu à peu, jusqu’à devenir parfaite, accomplie, puisqu’elle n’a pas su l’être du premier coup; et cela non seulement par eux, grâce aux souffrances qui les purifient, mais encore par les autres, par leurs bien-aimés vivants, grâce aux prières qui sont comme un véhicule pour leur envoyer le complément dont ils ont besoin.
Avec mon incapacité à rien faire de bien du premier coup, il est inestimable que j’aie pu essayer ma mort une fois, que j’aie pu voir par l’expérience ce qui lui manquait, ce qu’il fallait lui ajouter. Moi qui ai tellement besoin de voir les choses avec l’esprit avant de savoir les faire, de remarquer pour être capable, jamais je ne pourrai remercier Dieu assez pour cette facilité si rare qu’il m’a donnée, pour ce voyage qu’il m’a fait faire dans des régions où l’on ne pénètre en général qu’une seule fois.
Toutes ces pensées ne sont pas tristes du tout. Pendant que je les agitais ce matin, j’étais dans la joie la plus tranquille, la plus reposée, je participais à tout ce sourd printemps que je sentais autour de moi, et à sa force. Je n’ai jamais été moins abattu. Mourir est toujours terrible. Mais ça peut ne pas être _horrible_, si l’on arrive à savoir s’y prendre. Et c’est ce que j’apercevais pour la première fois. Et cela me réconfortait étrangement.
La grande difficulté pour moi, jusqu’à nouvel ordre, c’est que je ne peux pas me décider à faire--comme on dit très bien--le sacrifice de ma vie. Je vois encore tellement de choses à faire, à aimer, à vouloir. Il me semble que raisonnablement ce serait dommage d’anéantir tout ça. Bien entendu, je ne m’exagère pas l’importance de ce que je puis encore prêter, donner, tant à mes bien-aimés en tendresse, qu’à tout le monde en œuvres. Mais quand je regarde tout cela en bloc, je ne peux pas arriver à cette indifférence, à cette désaffection qu’il faudrait sentir pour le tenir prêt à être sacrifié. Il viendra sans doute un moment où je serai plus avancé et où ce sera plus facile.
28 mars 1915. (6e carnet, page 6).
Mon Dieu, voilà le cœur que je vous apporte. Je ne suis pas assez fort tout seul pour le rendre meilleur. J’ai besoin de vous encore une fois. Purifiez-le. Portez-y votre flamme d’un seul coup jusqu’au fond. Rendez-moi aussi brave que j’avais cru l’être. Calmez-moi. Donnez-moi de vous recevoir avec seulement un peu de calme et de vous entendre vous poser en moi. Tournez à mon secours les petits mérites que j’ai pu avoir ici. Ne me laissez pas faire une communion coupable, ou seulement vaine. Je ferai ce que je pourrai tout aujourd’hui. Mais votre main seulement, votre aide un petit moment pour que je passe par là sans trop de déshonneur.
27 mars 1915. (6e carnet, page 18).
Donc ce matin j’ai communié. Avant-hier cette confession à la baraque 26, devant tout le monde, avec ce cercle dans le dos de ceux qui attendaient. On devait pouvoir m’entendre. En tous cas on entendait ce que me disait le prêtre. Comme le temps était limité, il allait très vite. Avant de passer, je me disais, calmant de petites révoltes qui me prenaient: «Voilà la gueule de la machine, où il faut me jeter tout vivant! Elle est là à deux pas. Il n’y a plus qu’un petit mouvement à faire.»
Je l’ai fait. Je m’étais obligé à être aussi complet et précis que possible en écrivant tout à l’avance sur un petit papier. Cela a été sévère et maladroit comme il convenait. Je suis sorti rouge et le front moite. J’ai bien senti passer sur moi la désapprobation dont j’avais besoin et j’ai su tenir mon orgueil plié le temps qu’il fallait pour la subir.
C’est ce matin que ça n’allait pas trop bien. Tête vague et distraite. Je disais: «Mon Dieu, tenez baissé ce cœur insupportable. Faites-vous un seuil en moi!» Et en effet, à force de peser dessus, j’ai obtenu que mon cœur attende, qu’il se tienne tranquille un moment. Mais tout de suite après, à la place de la plénitude et de la récompense que j’attendais, oh! le petit mouvement sec, le sale petit rebondissement méchant et rancunier. Comme cela était pauvre, dur et révolté, presque exactement comme à Noël 1913!
J’ai besoin de vous, mon Dieu! Si je n’ai pas su vous sentir tout de suite, faites que ce soit maintenant. Habitez-moi un peu. Adoucissez et réconfortez moi! Récompensez l’espoir que je continue à nourrir dans ces affreuses ténèbres, dans cette mort que je mène en place de vie! Faites que tant de chagrin et de détresse ne soient pas perdus pour le bien de mon âme! Surtout délivrez-moi! Que cette captivité finisse bientôt! Que je sorte de cette misère!
Et considérez que j’ai fait ce que j’ai pu.
5 avril 1915. Lundi de Pâques. (6e carnet, page 19).
Quel soulagement, quelle simplification pour eux, si les hommes s’apercevaient seulement qu’il n’est pas mauvais de souffrir!
23 avril 1915. (6e carnet, page 37).
Il serait absurde, il serait grossier, il serait lâche de penser que parce qu’un petit morceau de fer leur a traversé la tête, il est devenu impossible de s’entendre avec des gens comme Péguy ou comme Henri[19]. Ils ne nous sont pas enlevés. Ce sont nos chères âmes. Nous avons beaucoup à recevoir d’elles, et elles un peu de nous. Nous pouvons nous faire du bien plus que jamais les uns les autres. Maman n’a jamais cessé de m’en faire depuis qu’elle est morte.
[19] Henri Alain-Fournier.
C’est le moment où ils s’aperçoivent de ce qu’il y avait de vrai dans ce que nous leur disions et qu’ils ne voulaient pas croire. C’est le moment où nous comprenons amèrement tout ce qu’il y avait de bon dans ce que nous avons laissé tomber de leurs paroles.
Mais il n’est pas trop tard. Nous pouvons encore travailler ensemble. Ils peuvent encore nous aider, faire passer vers nous un peu de la lumière qu’ils contemplent, comme nous, nous pouvons les aider--sans la voir, par nos prières--à s’en approcher de plus près. Jamais je n’ai senti plus fort sur moi l’action de Péguy et d’Henri que depuis que je les ai perdus.
La communion des morts et des vivants. La communion des saints.
23 avril 1915. (6e carnet, page 37).
La très grande importance qu’il y a à ne pas mourir, c’est que ça vous permet de mieux mourir.
24 avril 1915. (6e carnet, page 45).
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C’est toute une affaire de mourir proprement.
11 mai 1915. (6e carnet, page 61).
J’ai tout de même, par l’esprit, assez éprouvé du sentiment que je me conteste, pour avoir compris, ce soir, tout à coup, le sens de l’Eucharistie. Je veux dire que, bien entendu sans aucune proportion, j’ai trouvé en moi pendant un éclair le sentiment qui a inspiré à Jésus ce partage de lui-même sous des espèces sensibles, ce don physique qui est si obscur au premier abord. Et l’insistance pour qu’on comprenne bien qu’il s’agissait de quelque chose de matériel. Oui, je peux imaginer maintenant le besoin affolant de devenir quelque chose qu’on puisse manger, qui puisse redonner des forces à ceux qui souffrent, les refaire, les réparer. Dès que l’on suppose un être divin en proie à l’_humanité_, cela devient son mouvement le plus naturel. Il faut le supposer souffrant d’un amour infini, ne pouvant pas échapper tout de suite à nos limites, et pourtant ayant gardé son pouvoir absolu sur tous les modes d’existence. On le voit ainsi _recourant_, presque obligatoirement, à l’institution de l’Eucharistie. Il faut dire «recourant», pour bien marquer que c’était autant pour lui un moyen de se débarrasser lui-même, d’échapper au poids de l’amour, que de soulager les autres.
2 mai 1915. (6e carnet, page 51).
Descartes. Cet argument de l’imparfait impliquant le parfait, qui me semblait si abstrait, il est vrai à la lettre, c’est le plus fort qu’on puisse donner de l’existence de Dieu. Pour le comprendre, il faut revivre Descartes, le retrouver par-dessous.
C’est cette imperfection que je sens dans toutes mes pensées, dans tous mes sentiments, qui me fait croire en Dieu. Le fait que je ne puis évoquer mes bien-aimés que les uns après les autres, que je ne puis pas les embrasser ensemble, dans la même pensée, ou que je ne le peux faire qu’en laissant leurs visages s’échapper, s’effacer, se confondre, ce retard de ma capacité sur mon désir, voilà ce qui me donne Dieu, ce qui l’appelle, ce qui l’exige. Il faut qu’il y ait quelqu’un pour pouvoir faire ce que je ne peux pas faire, ce dont je ne conçois que l’idée et l’envie. C’est là le sens de l’argument de Descartes. Il faut quelqu’un qui soit capable de simultanéité et de totalité, puisque je n’en suis pas capable. Il faut quelqu’un qui ait la perfection que je n’ai pas.
25 mai 1915. (6e carnet, page 68).
Combien il est _naturel_ de dire: «Mon Dieu, donnez-moi la force de vous prier avec assez de force pour obtenir telle chose.»
Combien cette phrase d’I. est vraie: «Dieu, source et fin de tout amour.»
Il faut dire surtout combien ce double mouvement, cette façon de lui prendre ce qu’on veut lui donner, sont quelque chose de simple, d’étonnant seulement pour la réflexion, de pratique. Et on n’en remarque l’étrangeté que si l’on passe à la théorie.
Dieu, comme récipient universel de force.
8 juin 1915. (7e carnet, page 15).
Déjà je ne suis plus au monde que pour me préparer à mourir, déjà je ne pense plus à m’abandonner, à me perdre dans l’océan des impressions, mais seulement à me dépouiller, à me rendre sec et nu et pauvre comme il faut l’être pour bien mourir.
Je suis trop fatigué pour fixer cette idée avec autant d’acuité que je l’éprouvais aujourd’hui. Un gouffre de tristesse, de résignation et de courage.
18 juin 1915. (7e carnet, page 18).
Qu’il est bon d’être avec Dieu! Quel ami dans cette solitude. Si je ne l’avais pas pour me garantir l’avenir, pour m’assurer que je retrouverai mes biens perdus, que deviendrais-je? Si je n’avais d’autre promesse que celle du raisonnement, je ne me soutiendrais plus un instant.
Car je n’ai jamais été si bas encore depuis le début, si près du bout de mes forces.
Mais par Dieu, _je sais_, sans bien comprendre comment, que je surmonterai cela, que je survivrai à cela.
18 juin 1915. (7e carnet, page 20).
Une fois de plus l’ingéniosité de Dieu. Il a trouvé moyen de m’accorder cette occasion de me réhabiliter que je lui avais si instamment demandée[20], et en même temps de conserver tous les avantages qu’il avait obtenus en moi par ma première humiliation, bien mieux, de les renforcer, de les consolider. Je reconnais là sa manière sublime et inimitable, cette exploitation maximum de chaque événement, cet art d’en tirer à la fois des effets contraires, cette _économie_, dans tous les sens du mot, qui, une fois qu’on a les yeux ouverts, vous frappe à chaque instant dans ses œuvres. Avec quelle simplicité il trouve moyen de me satisfaire, de suivre mes désirs et mes prières, de m’accorder ce à quoi il voyait bien que j’avais droit, et pourtant de le faire servir à la même œuvre que l’humiliation même que je voulais par là effacer! Il m’exauce et il n’abandonne rien de ce qu’il voulait sur moi. Il enlève un peu ce que mes remords avaient d’empoisonnant, mais il laisse ce qu’ils avaient d’utile à l’entretien de mon humilité; bien mieux: il la consomme en moi du même coup.
[20] Son évasion.
Je ne sais pas comment exprimer dignement sa bonté. Les infidèles ne peuvent pas la voir, ayant les yeux rivés sur leur petit bonheur immédiat, qui a tout le temps des accidents et des maladies. Mais moi je regarde mon bonheur véritable, celui de mon âme, et je vois Dieu s’y appliquer avec une patience, une ressource, une infaillibilité incroyables. Je le vois m’aimer dans tout ce qu’il entreprend sur moi, je sens son amour dans chaque souffrance qu’il me donne, dans chaque exercice qu’il me propose. Comme il connaît bien la mesure de ce que je puis supporter! Comme il sait bien s’arrêter sitôt que l’épreuve va devenir trop dure pour mes faibles forces et risque de m’induire en désespoir. Cela a été plusieurs fois sensible en cellule. Au moment où les ennuis que je subissais menaçaient de me tourner sur le cœur et de m’empoisonner, ils s’arrêtaient, par je ne sais quel drôle de miracle. Et j’ai constaté que c’était toutes les fois que j’en acceptais la menace dans de bonnes dispositions, avec un cœur soumis, aimant, espérant. Cela semblait les intimider. Dieu se contentait alors d’indiquer l’épreuve; il la retirait aussitôt; il m’en tenait quitte.
Il faut être déjà chrétien pour comprendre combien Dieu peut se faire aimer en nous faisant souffrir; car son amour paraît d’une façon peut-être encore plus sensible quand il nous travaille. Exactement le contraire de: «faire quelque chose méchamment.»
30 septembre 1915. (7e carnet, page 37).
Mon Dieu, continuez de travailler mon orgueil. Je ne vous demande plus de frapper de grands coups, parce que je suis trop fatigué en ce moment et que je me sens tout juste la force de souffrir ma souffrance de chaque jour. Mais faites qu’il disparaisse par résorption intérieure, un peu chaque jour. Faites que les acides qui l’ont attaqué poursuivent leur œuvre secrètement. Il est encore tellement monstrueux! Les idées absurdes, scandaleuses qu’il me donne de temps en temps, et jusque dans mes prières. Mon Dieu, aidez-moi à me considérer comme rien.
1er octobre 1915. (7e carnet, page 41).
Je vous remercie, mon Dieu, de ces secours miraculeux que vous me portez sans cesse!
Ce qu’il y a de particulier dans la consolation chrétienne, surtout quand elle s’applique à des peines comme la mienne, qui ont un autre que soi pour origine et pour objet, c’est qu’elle vous permet de conserver votre souci. Toute autre consolation, que peut-elle vous recommander sinon l’indifférence, sinon de tâcher de vous ôter de la tête la pensée du bien-aimé qui souffre et qui est en péril? Comme elle ne peut pas garantir l’avenir, dès qu’il est menaçant pour ceux que nous aimons, elle ne peut que nous conseiller de détourner les yeux, de ne pas penser à celui qui va souffrir.
Au contraire, Dieu me dit: «Oui, il est menacé, et tu as raison d’être ému pour lui, mais regarde, c’est moi qui ai la menace en main, et tu peux l’écarter par la prière. Ainsi souffre et tremble avec celui que tu aimes; mais espère aussi en moi et tâche de me fléchir pour lui. Il y a place pour ton amour, pour ta douleur et pour ton espérance. Même, c’est plus tu seras avec lui, plus tu participeras à son mal et à sa crainte, que tu auras plus de chances d’obtenir de moi qu’elle soit vaine.»
C’est comme toujours. Le christianisme est ce qui permet en chaque occasion le plus de sentiments. Quand il est dans notre cœur, il rend tout possible à la fois, et le hiérarchise; on dirait qu’il nous fait communiquer un peu à cette _présence_ de Dieu, c’est-à-dire à cette qualité en lui qui fait que tout peut trouver place, sans sacrifice, dans l’instant, à cette espèce de multiplicité simple et immédiate qui caractérise tous les procédés divins.
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Et pourtant--l’occasion serait bonne de noter ici ce qui m’étouffe un peu dans _l’Imitation_, ce que j’y trouve de trop étroit, même d’égoïste.
Toujours prier pour soi et rien que pour soi! Toujours penser à son propre salut et rien qu’à son propre salut! Sacrifier tous les autres pour y arriver; voilà ce que je ne puis admettre, ni _sentir_. Ce titre du chapitre que je vais lire demain: _Qu’il faut oublier toutes les créatures pour trouver le Créateur_, il me fait peur, davantage il me répugne. Je sais bien que l’auteur rétablit l’amour des créatures en Dieu, et l’autorise, dès que nous consentons à ne plus les voir qu’en lui. Et je consens bien à ce déplacement de finalité, bien que mon amour n’en soit peut-être pas encore capable. Mais que mon salut prime le leur, me doive être plus cher, que je doive penser à me tirer d’abord d’affaire, c’est ce que je refuse, ce qui me révolte.
Il faudra que je m’examine encore là-dessus, que je voie un peu si vraiment c’est que je ne suis pas assez avancé pour admettre cet égoïsme transcendant, ou si c’est _l’Imitation_ qui l’est trop.
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_4 Octobre._ Oui, oui, c’est moi qui ai raison, c’est le livre qui a tort. C’est un livre de moine. Il ne connaît qu’une charité, celle pour Dieu. Mais il y a l’autre aussi. Et comme C., je sens que je ne puis m’avancer dans l’amour de Dieu que par l’amour de ses créatures. J’ai un amour immense pour ses créatures; et je ne sens pas par là que je l’offense.
2 et 4 octobre 1915. (7e carnet, page 46).
_En lisant sainte Thérèse._--Peur de l’abîme. Peur de cet enchaînement terrible d’exigences où l’on tombe dès que l’on consent à Dieu.
Je tremble que la patience dont j’ai pu faire preuve dans les maux que Dieu m’a proposés jusqu’ici, ne l’engage à m’en proposer de nouveaux et de plus terribles. Je tremble de tomber dans cette misère continuelle et extrême où il plonge et maintient ceux qui se donnent à lui.
Je ne suis pas fait pour ça; je suis trop bien portant; je suis trop au pas avec la vie. Mon Dieu, éloignez de moi la tentation de la sainteté. Ce n’est pas mon œuvre. Contentez-vous d’une vie pure et patiente, que je ferai tous mes efforts pour vous donner. Ne me privez pas de ces joies délicieuses que j’ai connues, que j’ai tant aimées, que j’aspire tant à retrouver. Ne confondez pas. Je ne suis pas de l’espèce qu’il faut. Je suis marié et père; je suis écrivain. Ne me tentez pas avec des choses impossibles. Ne m’induisez pas dans de trop grandes souffrances. J’y perdrais du temps,--du temps que je peux employer autrement pour votre service.
5 octobre 1915. (7e carnet, page 51).
En lisant _Sainte Thérèse_ comme l’_Imitation_, je suis presque effrayé parfois de voir que j’ai fait tout seul, dans l’ignorance la plus absolue, justement ce qui a été reconnu le meilleur et recommandé par les saints pour s’avancer vers Dieu. Je retrouve des conseils que j’ai suivis sans les connaître, des pratiques que j’ai découvertes spontanément. Et je pense que donc le chemin vers Dieu est une chose patente, qui existe hors de nous, qu’il suffit de trouver; et alors quelle preuve éclatante de la réalité de Dieu!
Mais surtout ce qui m’effraye, c’est de sentir que c’est Dieu lui-même qui me l’a ouvert directement, qui m’a conduit sans se servir d’aucun livre, qui m’a éclairé par un acte particulier, par une bienveillance adressée à moi, à moi et non à un autre.
Car comment aurais-je sinon appris à pratiquer le premier degré d’oraison, tel exactement que le décrit sainte Thérèse?
Et d’ailleurs, sa main seule peut expliquer ces progrès que j’ai faits sans savoir comment; presque sans le _vouloir_. Car il n’y a pas longtemps en somme que je désire vraiment me rapprocher de lui, que je le veux explicitement.
Je reconnais dans cette préoccupation de Dieu pour moi l’intercession de maman.
12 octobre 1915. (7e carnet, page 64).
Dire tous les matins: «Mon Dieu, faites-moi pour aujourd’hui une âme qui vous plaise.»
14 octobre 1915. (7e carnet, page 66).
Tâcher d’expliquer pourquoi les incrédules ont tort de se moquer de nous, quand, lorsque Dieu nous a refusé quelque chose que nous lui demandions, nous trouvons dans ce refus une marque de sa Providence, aussi sensible que s’il nous l’avait accordé. Sans doute, cela doit sembler ridicule. C’est être vraiment de trop bonne composition. Il n’est pas difficile de prouver la Providence, puisque quoi qu’il arrive, on veut qu’elle soit aussi bien démontrée.
Rien à répondre. Mais l’occasion est bonne de sentir que dans les choses divines tout est expérience et que cette expérience est irremplaçable. Aucune envie de se disculper, tant la chose est claire et impossible à faire comprendre.
Quand on s’est ainsi trompé sur la conduite de Dieu à notre égard, la suite des événements montre en effet toujours que c’est parce qu’on n’avait pas vu assez loin, parce qu’en lisant la phrase on avait supposé trop tôt le point final. Quand ensuite la proposition qui manquait est apparue, alors on voit qu’en effet il ne pouvait pas s’exprimer autrement dans le début. On voit cela par l’expérience.
15 octobre 1915. (7e carnet, page 67).
Hier soir, conversation avec D., à la bibliothèque à propos d’Anatole France et du scepticisme.
A retenir:
1º La première question c’est d’avoir confiance dans l’esprit. Quand on lit une phrase sur une page d’un livre, parfois, une fois les yeux détournés, une autre phrase vous revient qu’il vous semble avoir lue à côté. Un esprit froid se dira que c’est sans doute une illusion et ne croira qu’à la phrase dûment perçue et enregistrée. Et pourtant, si l’on retourne au livre, on s’apercevra souvent que la phrase s’y trouve bien en effet, que ce coup d’œil rapide et supplémentaire qui vous l’a fait lire, était bon.
De même parfois dans la vie, au milieu des événements évidents et immédiats, on a l’impression d’un petit éclair d’intervention divine, on croit voir passer, dans ce qui nous arrive, un petit bout d’intention, venant d’on ne sait qui. L’homme sage mettra tout de suite cette impression au rang des fantasmagories. Mais l’homme hardi, peut-être voudra-t-il voir un peu, peut-être voudra-t-il faire crédit pour quelque temps à ce semblant d’intuition, prendre pour vrai ce qu’elle lui aura fait paraître et le suivre, attendre de voir s’il le retrouve. Ce mouvement de confiance dans l’esprit ne manquera pas d’être récompensé. C’est tout un ordre nouveau qu’il nous ouvre. Non seulement la première hypothèse a de grandes chances d’être confirmée par l’expérience, mais encore d’autres expériences naîtront à côté de cette première, la développeront, l’expliqueront, porteront l’esprit plus loin, etc...
2º L’usage de la raison se retrouve, à condition qu’on ne la tienne pas pour le seul, ni pour le premier instrument. C’est un instrument non pas d’acquisition, mais d’élucidation. De là le vide des métaphysiques rationalistes. Elles essaient d’obtenir des données avec quelque chose qui n’est bon qu’à mettre en ordre celles qu’on a déjà.
3º Il n’y a pas d’indépendance entre la morale et la connaissance. Les sentiments dans lesquels on vit ne sont pas indifférents pour la capacité d’atteindre la vérité. Le scepticisme est toujours le produit d’un certain orgueil (beaucoup plutôt que le dogmatisme). Il consiste en somme à dire: «Je ne peux pas passer par là. Donc on ne peut pas y passer.» Mais un homme qui dans sa vie se sera accoutumé aux pensées d’humilité et d’espérance, s’il se heurte à des obstacles, à des énigmes qui lui semblent infranchissables, il ne se bute pas, il se retire tout doucement, il ramène à lui son esprit et attend des lumières nouvelles. Le retrait: voilà peut-être le mouvement le plus important dans la recherche de la vérité. Ne pas forcer, ne pas s’obstiner contre ce qui résiste, revenir en arrière jusqu’à ce que la bonne voie se découvre. On sent combien une telle faculté est en étroite liaison avec les habitudes morales. Perdre cette idée qu’on peut savoir sans mériter, et plus généralement qu’on peut avoir les dernières grandes qualités scientifiques, les plus profondes, les plus avancées, sans avoir soigné ses sentiments et leur avoir imposé, avec suite et constance, une certaine modestie générale.
4º La vérité est une chose dont on ne peut s’emparer qu’en usant de tous les moyens qui sont à notre disposition. Comme un peintre qui change de pinceaux suivant les besoins. Esprit de finesse, raison géométrique. Comme pour toute mise au point, il y a un tas de vis différentes à toucher. La vérité: œuvre complexe. Ainsi s’explique l’échec de toutes les tentatives faites avec un parti-pris de méthode. Il faut un certain empirisme de la méthode pour y arriver, il faut prendre à chacune ce qu’elle peut donner, prendre chacune lorsqu’elle est à sa place.
5º Pour mon apologétique, commencer par un mouvement de retrait. Retrait de toute conception philosophique. Prendre bien soin de n’avoir dans l’esprit aucune donnée conçue dans tel ou tel mode philosophique. Par exemple éviter une interprétation idéaliste de l’expérience. Partir de l’état d’une pensée brute, _afin de ne se priver de rien_.
3 novembre 1915. (8e carnet, page 3).
Ne jamais oublier la véritable conspiration ourdie par Dieu pour me forcer à communier demain. Après que j’avais cru avoir laissé échapper l’occasion de le faire, cette annonce du prêtre à la messe dimanche dernier. Puis les lectures que le hasard m’a fait faire pendant toute la semaine: cette insistance de plus en plus pressante, ces promesses de plus en plus séduisantes de l’_Imitation_. Enfin hier cette pensée: Si je reçois une lettre d’I. et qu’elle me parle de quelque chose de ce genre, j’irai me confesser. Et justement cette carte qui m’attendait, au retour de la bibliothèque, avec ces mots: «Je vais communier.»
Les dernières hésitations en entendant que «c’était l’abbé X.»--Puis mouvement de bonne volonté. Petite promenade dehors: «Allons-y, comme un brave homme...»
Et le plus mystérieux peut-être: la récompense de ma bonne volonté. Jetant un coup d’œil sur le groupe près duquel je m’étais arrêté, j’ai vu que c’était l’abbé Y. qui confessait.
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«Priez pour moi comme je prierai pour vous».
C’était bon. Il y avait longtemps, ou plutôt je n’avais jamais encore senti tant de paix à être à genoux et pénitent.
Que vous êtes bon, mon Dieu! Peut-il y avoir une conduite plus claire que la vôtre avec moi? Je sens bien qu’un autre ne peut pas voir du dehors ce soin que vous prenez de moi. Mais moi, si mes yeux y restaient fermés, quelle ingratitude, quel crime!
J’ai bien reconnu aussi l’intercession de ceux de mes aimés qui sont avec vous, de ceux aussi qui ont besoin peut-être de cette communion pour être rapprochés de vous, et qui l’ont arrachée de moi par votre intermédiaire.
Pour la première fois dans ce que m’a dit le prêtre, des choses qui m’ont touché. «La sainte pureté...» Je comprenais combien elle était en effet quelque chose de _naturel_, de _juste à observer_.
«Les âmes du Purgatoire.»
6 novembre 1915. (8e carnet, page 9).
Certainement un grand progrès. Surtout avant. J’étais vraiment dans une grande transe religieuse, que sont venus augmenter et entretenir l’extraordinaire tristesse des chants funèbres et l’à-propos prodigieux des deux chapitres de l’_Imitation_ que j’ai lus pendant la messe.
Quel mouvement en moi quand je suis arrivé à cette phrase:
«Je vous offre encore ces pieux désirs des âmes fidèles, les besoins de mes parents, de mes amis, de _mes frères_, de _mes sœurs_...»
Quelle permission enfin tout à coup secrètement glissée! Réconciliés. Tous les droits pour lesquels j’ai tant prié et protesté, vous me les rendez, mon Dieu. Vous reconnaissez que j’ai mérité d’y rentrer enfin, comme dans un héritage dont une première fois j’aurais voulu m’emparer trop vite et qu’il m’a fallu reconquérir par le détour de longues aventures.
Et encore la fin de la phrase:
«... soit qu’ils vivent encore dans la chair, soit que le temps ait fini pour eux.»
D’ailleurs tout le chapitre, qui reprend avec une concision et une force merveilleuse tout ce que j’essayais de dire à Dieu dans le long bavardage de mes prières. Il faudra le relire souvent comme prière.
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Les premiers moments très arides.
Mais vers midi cette sensation de plénitude, de tranquillité surnaturelle, cet amour infini et paisible pour les miens, un peu l’impression de leur être à ce moment-là bon à quelque chose.
Et le soir, entre les baraques, exaltation de la pénitence. Grand dégoût de mes péchés. Larmes.
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Relu la fin de _De la Foi_.
Que j’ai changé! Que je suis loin de cette satisfaction de moi! Que Dieu a bien su faire l’opération qu’il fallait et m’apprendre par la force le repentir et la détestation de moi! Ah! oui, un fameux plaisir que me donnent maintenant mes péchés!
8 novembre 1915. (8e carnet, page 12).
De la conversation d’hier soir avec D.:
Bien voir toujours jusqu’où va ce qu’on trouve, et ne pas l’étendre au delà. Ne rien forcer. «Revenez, revenez!» Voilà le grand conseil pour la recherche de la vérité. Il faut penser que rien ne se laisse saisir que par petits morceaux, et qu’ainsi le grand risque est toujours de dépasser.
C’est le même conseil qu’il faut donner pour le jugement esthétique. On voit toujours trop loin. Il faut faire comme quand quelqu’un cherche partout des yeux sans voir ce qu’on lui montre: lui mettre la main sur l’épaule: «Mais voyez donc! ici tout près! là, tenez!»
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Émotion lorsque D. est venu me retrouver ce matin, me disant qu’il n’avait pas pu dormir et qu’il n’avait cessé de m’injurier toute la nuit. Émotion de voir tomber quelqu’un dans vos filets, mon Dieu! comme j’y suis tombé moi-même. Que vous êtes puissant et terrible! Émotion de sentir que vous aviez besoin de moi, que déjà vous vous serviez de mon intermédiaire pour rappeler une âme! Mon Dieu, si je pouvais réussir dans cette première expérience! Mon Dieu, inspirez-moi, soufflez-moi ma leçon.
Mon Dieu, faites que je puisse être ainsi efficace pour mes bien-aimés, quand je rentrerai.
27 novembre 1915. (8e carnet, page 39).
Après seize mois, après tant d’épreuves, tant d’ennuis, tant de moments où il me semblait que je ne pourrais pas tenir un instant de plus, me voici encore une fois aussi jeune, aussi heureux, aussi transporté que jamais avant. Et cela ne peut plus tout à fait s’expliquer par le seul enthousiasme de vivre. Car enfin est-ce que je vis ici? Même plus par la pensée, qui est terne et fatiguée.
Mais si j’osais croire une chose aussi monstrueuse, il me semblerait que cette fraîcheur intérieure que je me sens, vient de la complaisance de Dieu en moi. Je ne veux pas dire que le «jardin» soit bien fait pour lui plaire. Mais tout se passe comme si, par un de ses coups tout gratuits et inexplicables, il m’avait choisi pour sa joie. Quelle effroyable chose j’ose dire! Mais sinon, comment expliquer ce maintien extraordinaire de la jeunesse en moi! Ce ne peut être que sa présence et sa prédilection qui font en moi cette légèreté, cette insouciance délicieuse au milieu de tant de périls, d’ennuis et d’horreurs. Avec tout ce que j’ai à me reprocher, d’où vient que je puisse être si distrait, si donné aux heures qui passent, si plein de confiance, d’espérance et d’amour? Je ne vois plus que vous, mon Dieu, d’où ce courant d’air délicieux puisse me venir.
19 décembre 1915. (8e carnet, page 42).
Donner, donner! Que c’est difficile de le faire comme il faut, c’est-à-dire tout de suite avant d’avoir eu le temps de réfléchir, de comprendre ce qu’on fait! Qu’il est difficile de ne rien retenir pour soi, de se rendre tout de suite, du premier coup, plus pauvre que celui à qui on donne! Et pourtant, il le faut. On ne peut devenir quelque chose, on ne peut comprendre quelque chose que si l’on commence par là. (Mon mal c’est que je ne peux rien faire sans m’en apercevoir).
Arriver à tuer complètement la «prévoyance» en moi!
Hésitation hier à donner ces biscuits. Que je suis maladroit!
31 décembre 1915. (8e carnet, page 73).
A propos de cette question de l’orgueil, je crois bien que la seule pratique efficace est celle que j’expliquais à D.: faire sans ça, ne pas tenir compte, aller quand même à ce que l’on pense être bien, en s’occupant le moins possible de la satisfaction qu’on éprouve à le faire, de toutes ces idées de derrière l’action.
31 décembre 1915. (8e carnet, page 76).
Comme ces quelques chapitres de l’_Imitation_, reprise, après une assez longue interruption, ce matin à la chapelle, ont bien su me sermonner et me ramener à ma place: «Votre paix sera dans une grande patience...» (III, XXV). «N’ayez d’autre intention que celle de me plaire à moi seul...» (_ib._) Voilà ce qui m’est vraiment difficile, mon Dieu, en ce moment. Car je voudrais bien aussi me plaire à moi-même, je voudrais pouvoir me regarder avec plaisir. Et vous c’est justement ce que vous ne voulez pas. Je sens bien, allez! que pour que vous me regardiez avec plaisir, il faut que je cesse complètement de pouvoir le faire moi-même; il faut que je sois dans cet état de mécontentement de moi, de mépris de moi, qui m’est si pénible et dont je passe mon temps à vouloir me débarrasser. Mais je tâcherai, mon Dieu, parce que je voudrais arriver enfin, un jour, à mériter de n’être pas rangé parmi les orgueilleux.
Je ferai donc aussi étroitement que possible votre volonté: je renoncerai à tout ce que vous ne voudrez pas. Mais je ne puis m’empêcher de dire: «Veuillez, mon Dieu, que je trouve l’occasion de me réhabiliter définitivement. En échange, si je réussis, je vous promets de tout faire pour n’en tirer aucune gloire, pour me considérer, plus fortement que jamais, comme le dernier de tous les hommes. Je vous promets de «penser mal de moi-même, et de croire que personne n’est plus imparfait que moi». Mon Dieu, songez que vous trouverez toujours bien de quoi m’en convaincre, de quoi ouvrir sous mes yeux cet abîme de mon abjection, sur lequel j’ai pu jeter un coup d’œil ce matin, grâce à votre livre. Vous n’êtes pas à bout de ressources contre mon orgueil. Je vous demande donc de me laisser être tranquille de ce côté-là. Je n’userai pas mal de cette satisfaction, je vous le promets, mon Dieu, si vous me la donnez. Mais au contraire, je tâcherai de la tourner à votre gloire.»
9 janvier 1916. (8e carnet, page 80).
Causerie de M. hier soir sur le spiritisme. La façon dont j’écoutais ça. Jamais je ne m’étais senti si naturellement orthodoxe; jamais non plus je n’avais mieux senti la difficulté de faire comprendre pourquoi il faut l’être.
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Le démon environne les hommes de toutes parts. Et il essaie de séduire chacun par les moyens les plus appropriés à ses goûts, à ses tendances. Ceux qu’il voit partis pour aller «trop loin», poussés par un penchant naturel à s’élever et à s’évader de la zone où il les attend, pour les y retenir il leur propose cette fausse métaphysique, cette fausse morale spiritiste, qui ont tous les airs de l’élévation et de la profondeur. Il leur fournit une religion--avec tous les miracles nécessaires à la clef--avant qu’ils n’aient eu le temps de monter jusqu’à la vraie.
Merci, mon Dieu, de me soutenir dans la vérité, de m’empêcher de verser.
27 janvier 1916. (9e carnet, page 6).
Combien vraie cette doctrine que la lumière est refusée aux orgueilleux.
17 février 1916. (9e carnet, page 8).
Ce scrupule que je sentais ces jours-ci à me débarrasser trop facilement de l’inquétude au sujet de nos morts par la pensée de la miséricorde de Dieu, et la crainte que cette miséricorde ne fût qu’une hypothèse pour me rassurer sur les choses sur lesquelles je ne peux plus rien.
Mais voici que je pense:
--Es-tu sûr que Dieu existe?
--Plus sûr que de ma vie.
--N’est-ce pas le plus naturel, le plus probable que de supposer qu’il leur a pardonné?
Il mars 1916. (9e carnet, page 12).
Le protestant a toutes les vertus civiques. (Et c’est pourquoi il m’est presque toujours si cher, si sympathique). Mais que ses ailes sont faibles! Que sa foi est courte! Habitude ancestrale de la vérification. C’est ça qui lui coupe l’essor. Il perd, il laisse passer à se demander si vraiment..., cet imperceptible instant, pendant lequel l’esprit est porté en silence jusqu’à son objet et le reconnaît.
3 avril 1916. (9e carnet, page 16).
... le dogme de la corruption originelle, qui est comme l’armature de tout jugement sain et vraiment technique sur l’homme. «L’homme n’est pas bon: sa nourrice sait cela.»
Et ce n’est d’ailleurs pas une raison pour ne pas l’aimer. C’est même au contraire la vraie raison pour quoi il faut l’aimer; pour rattraper tout ce qui lui manque.
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«L’universel amour»: il faut le laisser à Dieu. Nous, il faut nous contenter de ceux que nous ne pouvons pas faire autrement que d’aimer. C’est déjà une bien suffisante affaire.
Division du travail entre l’homme et Dieu.
12 avril 1916. (9e carnet, page 21).
Jour de Pâques! Inexprimable bien-être. Et vraiment surnaturel. Je n’en avais pas encore connu de cette espèce: le repos, la foi, l’espérance mélangés en un seul état délicieux. Je vous remercie, mon Dieu, parce que vous m’avez écouté, parce que vous daignez habiter en moi. Car c’est bien là votre présence. Je la reconnais sans l’avoir jamais sentie encore. Si pleine, si douce, si suave. Oui, les livres ont raison qui disent que votre venue en nous passe toute parole. Sont-ce les commencements de la paix? Est-ce la récompense enfin du peu de patience que j’ai pu montrer à travers ces déserts de sécheresse qu’il m’a fallu traverser? Mon Dieu, comme tout est vrai à la lettre de ce qu’on dit de vous, de ce que dit de vous l’_Imitation_. Comme il est vrai que votre consolation efface en un instant des siècles de peine!
Mon Dieu il n’y a de vérité, il n’y a de joie qu’en vous. Ou plutôt il y a d’autres joies. Mais il n’y a que celle que vous donnez qui soit parfaite. Et c’est pour ça que je veux replonger toutes les autres dans celle-là, et que je veux la donner à tous ceux que j’aime et que je ne veux les aimer qu’en vous, afin qu’eux aussi soient submergés par votre présence.
Mon Dieu, comment douter? Quel sens a le doute encore, quand des miracles comme ceux dont vous me comblez aujourd’hui s’accomplissent en nous. Hier stérile et désespéré, incapable de me saisir et de m’avoir moi-même. Et pour ce petit bon mouvement d’être allé me confesser quand même et de l’avoir fait aussi exactement que possible--comme vous m’aidiez à mesure que je parlais!--voici des abîmes de tranquillité et de joie, voici tout à coup à la place du désert les plus florissantes eaux.
Ne me laissez plus, mon Dieu, ne me laissez plus être seul. Que je ne sois plus sans vous. Restez près de votre enfant qui vous a tellement désiré et cherché, qui a fait une si longue route vers vous. «Reste avec moi, Seigneur, car le soir descend.» Comme il sera facile de mourir, si vous voulez bien être avec moi ce jour-là comme aujourd’hui! Comme il sera bon de mourir! Comme il sera bon d’aller vous retrouver! Comme on est bête de s’inquiéter! Oui, je comprends ce que voulait dire D. ce matin: «Ce n’est pas de mourir maintenant qui me semble si difficile, c’est bien plutôt de vivre.»
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Il n’y a que la joie que vous donnez qui soit parfaite. Parce qu’elle est plus près du cœur que n’importe quelle autre, parce qu’elle le baigne et l’entoure complètement. Tandis que dans les autres, il y a toujours un côté qui reste exposé, dangereux, susceptible. En ce moment vous êtes autour de moi, mon Dieu, comme d’une île, et rien ne peut m’atteindre tant que vous y resterez. De là cette paix infinie.
Donnez-la à tous ceux que j’aime. Qu’ils ne meurent pas sans l’avoir connue. Et s’ils sont morts, rendez-la leur pour l’éternité, afin qu’ils bénissent votre nom.
23 avril 1916. (9e carnet, page 26).
Qu’il y aura de jolies choses à dire sur le devoir d’imprévoyance!
Et aussi sur la façon dont l’opération divine double l’opération des causes naturelles et se fait couvrir par elle. La raison pour laquelle il y en a qui croient et d’autres qui ne croient pas, est tout entière là-dedans. La foi des uns et l’athéisme des autres ont _la même source_ (Et également légitime. Là est le terrible!) C’est ce que Pascal a vu. C’est ce qu’il a voulu dire par: _Vere tu es Deus absconditus._
28 avril 1916. (9e carnet, page 36).
La façon--exaspérante!--dont les causes naturelles sont toujours à la rigueur suffisantes. Là est le grand obstacle à la foi et la grande pierre d’achoppement dans les conversions intellectuelles.
Il faudrait se placer sur ce terrain-là, parce que c’est le seul d’où l’on puisse expliquer à la fois pourquoi il faut croire et pourquoi l’on ne croit pas.
Se placer sans cesse là où l’explicable a besoin d’être expliqué.
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Refuser toujours de _justifier_ les procédés divins, les données générales du problème religieux, et se servir de la bizarrerie même de ces données (grâce--élection--inégalité des lumières, etc...) comme d’une preuve. Faire toujours sentir une matière d’expérience, dont la réalité est prouvée par toutes les choses qu’on voudrait bien y changer si on pouvait, qu’on y aurait certainement changé si on avait pu. Mais c’est comme ça.
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Le refus de certains croyants d’examiner les objections soulevées contre la foi, est parfaitement justifiable. Justement parce que la vérité surnaturelle est posée _sur l’autre_ comme un duvet que le moindre souffle peut faire évanouir. Elle s’ajoute à la vérité naturelle, elle est tout entière supplémentaire et gratuite (car tout peut s’expliquer sans elle).
Mais cela ne veut pas dire qu’elle soit douteuse. Car elle a en elle-même son évidence, ses raisons d’être crue. Il est très naturel de vouloir préserver celles-ci de tout contact avec les autres, de vouloir les maintenir pures, et sous l’aspect, dans le jour où elles se sont présentées. Si à ce moment-là elles ont exercé leur ascendant, porté la conviction, pourquoi permettre qu’elles soient réduites, défigurées, suspendues par d’autres?
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Ce n’est pas de l’insuffisance des causes naturelles qu’il faut conclure à la réalité des surnaturelles. Engagée de cette façon, la partie est perdue d’avance. Car cette insuffisance n’apparaît et n’opère que bien tard, que trop tard.
Mais il faut tabler sur une insuffisance complète (même si elle ne l’est pas en réalité) et montrer que ce qui nous importe est là tout de suite, dès l’abord, comme posé par-dessus, et _peut très bien n’être pas vu_. Là est la source de cet aveuglement qui étonnait si fort Pascal.
22, 23 et 24 juin 1916. (9e carnet, page 48).
En cellule[21]
[21] Jacques Rivière avait été condamné à 25 jours de cellule pour avoir aidé à s’évader un prisonnier russe qui, repris, le dénonça. On avait commencé par lui faire entendre qu’il serait fusillé.
Mon Dieu, vous êtes tellement admirable, tellement amusant à force d’adresse dans vos opérations, que c’est une joie d’être à votre service et de se faire le rapporteur de votre industrie. Je vous remercie, mon Dieu, de m’avoir gardé cette place.
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Dans cette aventure, la grande chose, ça a été la preuve pour l’esprit, cette nouvelle démonstration que vous m’avez faite de votre existence, comme on recommence un théorème pour un enfant qui n’a pas encore bien compris. Ces derniers temps (fatigue ou crise de rationalisme,--qui se traduisait par ailleurs par mon admiration si imprévue pour la Révolution française--je ne sais) je traînais non pas un doute de vous, mais enfin une certaine incapacité à jouir de votre évidence, qui m’avait plusieurs fois inquiété et me faisait l’âme sèche. Les premiers jours de ma prison vous m’avez encore davantage enfoncé dans cet état, vous l’avez porté jusqu’au plus abominable malaise. Vous m’aviez si bien habitué à sentir tout de suite le sens de ce qui m’arrivait, à reconnaître en chaque petit détail de ma vie l’intention de votre Providence! Et brusquement je ne voyais plus rien; ce nouveau et soudain malheur était si bouché, que vraiment, par forts assauts, la tentation me prenait de croire que vous n’étiez pas là, que vous n’aviez aucune part à ce monde, que peut-être vous n’étiez pas. Il est vrai qu’à ces suggestions une telle révolte en moi répondait, une panique si affreuse et le sentiment d’une absurdité si grande, que je ne pouvais m’arrêter un instant à les écouter. Et pourtant tout se présentait comme si vous m’aviez abandonné, comme si vous vouliez me laisser subir un mal sans aucun sens, sans aucune utilité.
Vous savez, mon Dieu, que je n’ai pas cédé à l’apparence. Par moments, à moitié noyé sous le désespoir, je reparaissais toujours courageusement et aucun instant d’angoisse n’a été assez fort pour me faire oublier ma confiance en vous.
Pouvais-je espérer pourtant ce coup de théâtre, ce changement si imprévu de mardi matin? Je sais bien que cette convocation[22] était attendue, et qu’il était parfaitement naturel qu’elle se produisît, (C’est la part des causes secondes et de l’explication «suffisante»). Mais juste à ce moment! Et venant après l’épuisement nerveux de ces trois jours qui augmentait mes chances! Venant après l’épreuve qui m’avait convaincu de ma faiblesse et persuadé de me laisser faire! Quelle justesse, quel arrangement! Quelle composition magnifique!
[22] Convocation devant la Commission des médecins suisses chargés de désigner les prisonniers dont l’état de santé nécessitait l’internement en Suisse.
Je sais bien que rien n’est encore fait. Mais au moins cette façon de me rendre l’espoir, de donner à ma pensée pour ces quatorze jours un autre aliment que les poisons dont elle s’aigrissait, au moins cela est déjà incomparable et forme à soi tout seul une preuve victorieuse.
Il est étrange, mon Dieu, que décidément vous sembliez ne vouloir qu’aussi peu que possible me parler au cœur. C’est toujours à mon intelligence que vous en avez, c’est elle surtout que vous assiégez, que vous voulez séduire. (Sans doute parce que vous avez besoin d’elle pour la faire servir à votre gloire).
Je veux dire que vous m’adressez toujours vos consolations par la voie d’un réconfort de mon intelligence; vous la rafraîchissez, vous renouvelez son contenu, vous augmentez l’étendue et l’évidence de ce qu’elle apercevait, et vous la chargez de communiquer au cœur l’apaisement correspondant. Je ne crois pas qu’il faille que je m’attende jamais à de grandes effusions mystiques, ni à aucune communication directe avec vous. Mais peut-être suis-je envoyé pour jalonner la voie de ceux qui pensent et pour aider au tracé de cette route de l’esprit, qui n’est pas la moins royale vers vous.
De là ma profonde et presque native intimité avec Pascal, et cet amour prodigieux que j’ai eu dès l’enfance pour les _Pensées_.
Non, mon Dieu, je ne vous verrai pas en cette vie; je n’espère pas atteindre même le plus humble degré d’oraison décrit par Sainte Thérèse. Ma prière aura toujours de la sécheresse et de la langueur. Il ne faut pas que je m’entête à des méditations visuelles, comme celles que recommandent les mystiques. Je crois qu’elles resteraient toujours factices et construites, et ne feraient que me dégoûter.
Mais je vous demande, mon Dieu, de continuer à parler à ma raison, de m’instruire par des signes, de me faire lire dans vos desseins comme vous avez fait jusqu’ici. Telle est la part que j’ose réclamer, puisque vous-même avez réclamé mon intelligence et l’avez entraînée peu à peu tout entière dans le terrible engrenage de votre vérité.
_14 juillet._--Je n’ai pas assez bien marqué le caractère crucial de cette dernière expérience. La question était posée. J’avais dit: «Mon Dieu, m’avez-vous abandonné?» Il fallait qu’il parût ou qu’il ne fût pas. Il a paru.
Je n’invente rien maintenant après coup. Tout le problème était mis en batterie avant que je pusse savoir s’il serait résolu. J’attendais de toutes mes forces, de toute mon attention plutôt: et la réponse est venue.
J’ai compris ce que cela veut dire quand, dans les _Actes_, Dieu délivre les apôtres de leur prison. Rien de plus simple, rien de plus naturel, rien de plus miraculeux en effet. Au moment de la plus noire angoisse, la porte s’ouvre: et il n’y a plus qu’à sortir.
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Bien que ce soit l’instant où il me comble de lumière, jamais je n’ai mieux compris la vérité du: _Vere tu es Deus absconditus_. Quel secret! Quelles voies sûres, mais profondes et dérobées! Toujours il s’arrange pour que l’effet seul paraisse, et la cause non pas. Et l’effet est si bien en place, si ajusté, qu’il faut bien que la cause soit actuellement présente. Mais on ne la voit pas. On voit seulement qu’elle ne veut pas être vue.
Afin que la méprise reste possible, que l’explication littérale et immédiate puisse suffire. C’est là le mystère insondable, presque révoltant, le point où Pascal a sombré, en concluant à la prédestination.
Je dis: a sombré. Car certainement cette lumière peut être vue; il y a une certaine bonne volonté, dont n’importe qui est capable, et qui peut la faire apercevoir. Dieu n’aveugle personne volontairement.
Mais je ne puis m’empêcher de trouver que les chances de la distinguer restent pour certaines âmes effroyablement précaires.
Mais en même temps je vois qu’il y a en effet certaines choses qui sont, pour ainsi dire, d’essence inexplicable. J’arrive à une notion pratique du mystère, c’est-à-dire de la chose dont l’envers ne peut être aperçu.
Rien de commun avec les énigmes de l’Univers, qui se présentent comme des problèmes à résoudre. Le mystère se présente comme dès maintenant explicable et expliqué, mais pas pour nous, pas du point où nous nous tenons. C’est le cas pour cette union de la liberté et de l’aveuglement, ou, si l’on veut, pour le grand fait de la grâce.
13 et 14 juillet 1916. (10e carnet, page 4).
Si jamais le bonheur revient, il ne faudra pas oublier cette chose que j’avais méconnue et que je sens si vivement en ce moment: c’est que la vie est mauvaise, qu’elle est viciée dans son essence, qu’elle ne peut être que la déformation d’autre chose, qu’il serait vraiment absurde de concevoir une chose pareille comme existant en soi et par soi.
Ceci n’est pas un argument, mais un sentiment, celui qui m’emplit en ce moment d’une telle amertume, d’un tel malaise!
15 juillet 1916. (10e carnet, page 10).
J’ai bien senti l’autre jour ce que ça devait être que de se sentir en dehors des hommes, tout seul avec Dieu, réduit à la seule satisfaction, à la seule récompense de lui plaire. C’était la première fois que j’entrevoyais ce gouffre. Il ne faut pas dissimuler: j’ai eu un peu le vertige. Je ne suis pas assez fort encore pour cette solitude avec celui qui pourtant doit suffire par essence à combler tout manque et tout besoin. Je suis encore profondément intéressé à la société, embourbé jusqu’au cou dans la grande aventure humaine, et sans désir d’en être retiré.
Je ne crois pas d’ailleurs, mon Dieu, que ma mission soit d’en sortir, ni que vous m’y ayez plongé sans dessein. De même qu’il y en a que vous placez d’emblée à part pour brûler devant vous dans une solitude exquise, de même vous m’avez précipité entre mes frères afin, peut-être, que, dans mes efforts pour remonter vers vous, je ne revienne pas seul, mais que je vous ramène tous ceux parmi lesquels j’étais pris.
17 juillet 1916. (10e carnet, page 12).
Cette idée--naïve, pathétique, indispensable--que nous faisons la guerre pour que nos enfants n’aient plus besoin de la faire, elle possède plus ou moins tous les esprits simples dans les deux camps. C’est sous cette forme que reparaît et se hasarde l’idée de progrès, si attaquée, si déconfite par les énormes événements actuels.
Et en effet, pour vivre, pour agir, il faut que l’homme croie ou à Dieu ou au progrès. En dehors c’est le suicide.
Faire voir comment l’idée de progrès est un pis-aller de l’idée de Dieu, et pourquoi elle est inadmissible et insupportable aux yeux du chrétien. Loin d’impliquer le progrès, Dieu le supprime.
Le progrès, c’est, pour ne pas l’admettre, pour ne pas le voir, Dieu défiguré, étendu et délayé le long du temps. Mais ainsi, d’une part on méconnaît l’existence actuelle et constante du mal dans le monde, et d’autre part on prive Dieu de toute sa force justificative.
17 juillet 1916. (10e carnet, page 14).
Espoir, joie, confiance à nouveau. De plus en plus poursuivi, assiégé, transporté par l’image de la délivrance. Ivresse à l’idée de reprendre le travail. Ordre que j’essaie de mettre dans mes idées. De nouveau un peu de foi en moi-même.
Mais ce qui domine tout, c’est une sorte d’hommage débordant à la gloire de Dieu. Je sens, je vois sa bonté infinie: elle m’enveloppe, elle m’environne. J’en reconnais les effets dans les moindres détails de mon sort. C’est une évidence écrasante, absorbante comme celle du soleil. C’est une chaleur aussi. C’est un réchauffement minutieux et total des plus petites parties de mon âme.
Je comprends cet élancement perpétuel d’actions de grâces qui monte de toutes les âmes chrétiennes, je comprends le récri innombrable de la Bible, je comprends les Hymnes et ce besoin de répéter presque entre chaque morceau de la liturgie le _Gloria Patri_, etc...
18 juillet 1916. (10e carnet, page 15).
Je pensais hier soir:
Ce n’est pas: _Credo quia absurdum_, mais _credo quia absurdum et tamen verum._
Le caractère irrationnel du dogme n’est pas ce qui en fait la vérité. Mais qu’il soit irrationnel et que pourtant l’expérience en révèle la vérité, cela redouble l’évidence de cette vérité.
Une proposition claire a ceci à la fois pour elle et contre elle qu’elle est claire. Car sa clarté fait son évidence, mais on peut se demander si toute son évidence ne se réduit pas à sa clarté. Tandis que d’une doctrine toute mystérieuse, toute incompréhensible, si par ailleurs elle rend compte de l’expérience et y trouve sa confirmation, on a comme garantie pour ainsi dire supplémentaire, qu’elle ne peut avoir été inventée pour satisfaire, pour complaire à l’esprit.
L’essentiel pour moi sera de bien marquer le caractère avant tout expérimental du dogme catholique. Urgent, pressant, répondant à chaque besoin de la nature, à chaque appel qu’elle adresse à l’esprit, exactement comme la charité chrétienne répond à chaque douleur, à chaque cri de l’humanité.
Mais surtout, car justement cette correspondance trop exacte à toutes les énigmes du monde pourrait faire croire qu’il n’a été inventé que pour y satisfaire, il faudra montrer que l’expérience confirme l’hypothèse, que Dieu répond dès qu’on a commencé de le supposer. C’est là la nouveauté, je crois, de mon entreprise, celle où il faudra le plus d’abondance et le plus de tact.
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Tout mon premier chapitre devra être un effort innombrable, commencé de mille côtés à la fois, une sorte d’incantation pour inviter le lecteur à passer de l’enchaînement immédiat des phénomènes à leur enchaînement surnaturel, et pour lui faire sentir combien ce dernier est plus étroit, plus sévère, plus satisfaisant.
19 juillet 1916. (10e carnet, page 17).
En tout être humain ce que j’appellerai le démon du rétablissement. Quand il y a un moment que la faute est commise, il se glisse furtivement dans l’âme, et comme il relève adroitement chaque objet! Comme il sait bien remettre en place tout ce qui était tombé! Comme il sait bien rendre à nouveau la maison «présentable»!
Il faudrait des forces plus qu’humaines pour l’empêcher d’accomplir son œuvre de sournoise réparation, pour maintenir intacts les traces et les dégâts laissés par la faute, pour conserver aux lieux «l’aspect du crime».
Mais peut-être, sans cette réhabilitation spontanée de nous-mêmes ne pourrions-nous pas vivre, car l’homme a besoin de croire en soi.
20 juillet 1916. (10e carnet, page 20).
En lisant l’_Imitation_:
Le christianisme gagne comme un incendie, comme la gangrène après un membre. Effrayante rapidité avec laquelle il se propage dans l’âme et apparaît, reparaît toujours plus loin, saisissant, emmenant de nouvelles forces, dont il fait sa proie. Je comprends cette peur qu’il inspire et que pour une âme un peu conséquente, il puisse paraître terrible d’en être touché.
Je vois, sur moi-même, combien, bien avant que j’eusse la moindre indication de l’extérieur, il avait creusé profond, il avait bien produit tous ses effets habituels.
14 août 1916. (10e carnet, page 28).
Je pensais: ce reproche que l’on fait au christianisme et qui est le seul en partie mérité, de décourager l’activité, de conduire à un désintéressement absolu de toutes les œuvres qu’on peut entreprendre ici-bas, et ainsi de vous rendre inutile aux autres, l’_Imitation_ le justifierait peut-être par ses perpétuels conseils de passivité.
Mais ce n’est pas le sens profond de la morale chrétienne. Elle dit simplement: ne cherchez pas à agir contre Dieu. Tenez votre activité toujours prête, mais attendez les occasions. Ne prétendez pas l’exercer à tout prix. Elle ne mordra que lorsque les événements viendront lui fournir la matière qu’il faut. En attendant ne forcez rien, ne vous impatientez pas. Ce sera long peut-être; mais à vouloir précipiter l’emploi de votre bon vouloir et de vos dons, vous ne feriez que les fausser. Le moment viendra. Vous avez encore le temps avant de mourir.
22 août 1916. (11e carnet, page 12).
Toujours ce regret d’être trop naïf, de n’avoir pas la veine de l’ironie. Tout ce que j’aurais pu faire, si j’avais eu ça.
Mais ce qui peut à la rigueur en tenir lieu chez moi, c’est ce parfait décillement sur moi-même, cette équité dans la considération de moi-même, cette façon égale de me voir en toutes choses.
Ainsi, si je le suis des autres, je ne suis pas dupe du moins de moi. Et qu’il y en a peu à qui cette clairvoyance soit possible! D’ailleurs, je n’ai pu y atteindre que par le christianisme. Mes forces personnelles n’y eussent jamais suffi.
6 septembre 1916. (11e carnet, page 15).
Dans tout ce que j’écrirai sur la religion prendre un ton aussi mondain que possible, éviter de parler comme les curés. C’est cela qui dégoûte tant de gens: «Notre doux Sauveur! La bienheureuse Vierge Marie!» Supprimer les majuscules en parlant de Dieu. Le rendre aussi familier, aussi gaillard que possible.
6 septembre 1916. (11e carnet, page 16).
Pensée qui m’était venue tout à l’heure et que je cherche à ressaisir; mais je n’y arrive que partiellement. Cela me semblait tellement victorieux!
Voici en tous cas le commencement:
Si l’on se représente les écarts extrêmes dont l’expérience nous apprend que le bonheur humain est susceptible, peut-on sérieusement prétendre qu’une guerre comme la guerre actuelle puisse amener en faveur du parti victorieux des avantages qui soient dans un rapport digne d’être fixé avec les sacrifices épouvantables qu’elle aura coûtés?
Donc, si l’on considère avec quelle facilité, avec combien peu d’objections en somme et malgré tout, les peuples continuent de la mener, les soldats obéissent aux exigences toujours nouvelles qui leur sont posées, si l’on considère le nombre infiniment petit d’esprits qui mettent en question la légitimité, bien mieux le caractère naturel de cet holocauste, si l’on se rappelle d’autre part combien la mentalité européenne des derniers temps laissait peu prévoir une telle acceptation et une telle facilité à prendre l’habitude de ce régime extraordinaire, il me semble, pour peu qu’on tienne à observer le principe reconnu par les physiciens eux-mêmes qu’il ne suffit pas de trouver une cause, mais qu’il faut encore qu’elle soit quantitativement proportionnée au fait dont elle prétend rendre compte, il me semble qu’on est obligé de voir dans un décret de Dieu la cause de la guerre présente. Il n’y a qu’à lui seul qu’on puisse attribuer la quantité d’efficace nécessaire pour produire en si peu de temps une telle révolution dans les esprits des hommes. Il me semble voir ici un de ces cas d’aveuglement total et subit de tout un peuple, dûs à la simple volonté de Dieu, comme en rapporte l’Écriture. Par quels misérables efforts la psychologie des foules réussirait-elle à donner une explication qui ne fût pas entièrement ridicule, de ce miracle? Pour ma part, en tous cas, je ne la puis imaginer.
7 septembre 1916. (11e carnet, page 22).
Dire par exemple à C.:
«Tu as certainement remarqué à tel instant de ta vie que les choses ne s’étaient pas passées tout à fait par hasard. Eh bien, tires-en bravement toutes les conséquences: de la façon la plus grossière, la plus rigoureuse, par la raison (voilà où elle peut servir), c’est-à-dire à vide, dans l’abstrait. Dis-toi, suppose, qu’il y a eu une intention dans cet événement, donc quelqu’un qui a eu une intention, appelle Dieu ce quelqu’un, donne-lui toutes les qualités qu’on a l’habitude de donner, et que cette même raison nous enseigne à donner à Dieu, et laisse venir.
«Tires-en toutes les conséquences; c’est-à-dire encore, puisque les choses ne se sont pas passées tout à fait par hasard, prie bravement pour qu’elles se passent maintenant de telle ou telle façon; non pas absurde ou fantaisiste, pour voir, pour faire une expérience; mais prie pour qu’elles se passent d’une façon raisonnable,--et que tu souhaites--et que tu sens, de toute ton honnêteté, avoir le droit de souhaiter. Puis laisse venir, attends...»
20 septembre 1916. (11e carnet, page 27).
«Or voulez-vous savoir comment il traite ceux qui, du fond du cœur, lui demandent que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel? Interrogez son divin Fils, car il lui fit cette même prière au jardin de Gethsémani. Comme il la lui adressait du fond du cœur, et en se soumettant à tout, voyez si son Père n’accomplit pas bien sa volonté en lui, le livrant aux angoisses, aux douleurs, aux injures, aux persécutions, à la mort enfin, et à la mort de la croix. Par la manière dont il a traité celui qu’il aimait le plus au monde, voyez, mes filles, quelle est la volonté de Dieu. Ce sont là les présents qu’il nous destine, en ce monde, et qu’il nous dispense à proportion de l’amour qu’il a pour nous. A ceux qu’il aime plus, il en donne plus; et à ceux qu’il aime moins, il en donne moins. Il se règle aussi sur le courage qu’il voit en chacun de nous, et sur l’amour que nous lui portons. Il sait celui qui l’aime beaucoup capable de souffrir beaucoup pour lui, et celui qui l’aime peu capable de souffrir peu. Quant à moi, j’en suis convaincue, la mesure de notre force pour la souffrance est la mesure de notre amour: un grand amour porte de grandes croix, un petit n’en peut porter que de petites.» (Sainte Thérèse, _Château de la Perfection_, ch. XXXIV, p. 184).
Dans ce passage, je trouve concentré tout le venin du christianisme. Je veux dire qu’une fois frappée de l’idée qu’il exprime, une âme est comme perdue pour le monde: «Encore un qui s’en va!» dira-t-on. La force de cette idée est si grande, si vertigineuse, qu’une fois qu’on l’a regardée en face un moment, il ne reste plus d’autre parti que de la suivre.
C’est elle qui porte le désordre et la perversité au sein de la conduite humaine, qui les installe triomphalement au milieu de la morale. C’est elle qui dérange toute la sagesse humaine, qui coupe d’avance les racines de tout accord que nous pourrions être tentés de conclure avec le monde. C’est elle qui met résolument et d’emblée le chrétien hors la loi, qui en fait un objet de scandale et de répulsion universelles.
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Une phrase de ce passage m’a fait aussi réfléchir, dans un autre sens: «Il se règle aussi sur le courage qu’il voit en chacun de nous.» En effet, je remarque que dans toutes les fautes qu’il m’a laissé commettre, Dieu a merveilleusement proportionné l’humiliation qui en devait résulter au courage qu’il me voyait... Jusque dans la punition sa bonté souveraine, cette infinie délicatesse, ce nuancement prodigieux! Une fois que les yeux sont ouverts à ces choses, comment pourrait-on n’en être pas confondu?
14 octobre 1916. (12e carnet, page 5).
«Elles souffrent d’être estimées plus qu’elles ne valent, et ce n’est point avec peine, mais avec plaisir, qu’elles détrompent ceux qui ont d’elles une opinion trop favorable.» (Sainte Thérèse, _Château de la Perfection_, ch. XXXIV, p. 211).
Sur l’impossibilité de comprendre le point d’honneur et, plus généralement, l’état d’esprit de celui qui pense qu’on lui doit telle ou telle marque de respect, et qui s’offense qu’elle ne lui soit point rendue. Je ne vois plus, à la lettre, l’échelle sur laquelle il est juché; et ainsi il m’apparaît suspendu dans le vide. Ce qui à la fois m’ébahit et me donne envie de rire.
18 octobre 1916. (12e carnet, page 10).
Cette crise, cette rage, cette tempête de bonne volonté, tout à l’heure pendant la messe. Non pas proprement religieuse. Politique plutôt. Le besoin furieux de servir mon pays et l’idée du bien que je pourrai lui faire plus tard. Décidément, les projets d’action politique font en moi des progrès dangereux. Je voyais la somme d’énergie formidable qu’il va nous falloir déployer rien que pour nous tirer de là. Et je voyais bien que je ne pourrais pas rentrer après la guerre dans cette attitude désintéressée et toute spéculative que j’avais avant. En même temps je sentais l’étincelle qu’il fallait et j’étais content. Je sentais en moi le germe et la possibilité du miracle qu’il va falloir que nous nous mettions à tous pour accomplir. Bien que le catholicisme m’empêche d’être complètement dupe du sentiment national, je sentais en moi un dévouement véritablement dévorant pour ma patrie. Et même davantage: l’impression que j’aurai accumulé dans ces deux ans ce qu’il faut d’expériences, de connaissances et de réflexions pour être peut-être bon à quelque chose. Quand ce ne serait qu’à écarter les miens de certains abîmes.
Mais, mon Dieu, je vous le crie, faites que je sorte d’ici, le plus tôt possible!
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Je veux servir, je veux être bon à quelque chose. Ne me punissez pas plus longtemps. Arrachez-moi à la situation épouvantable où je suis. Faites droit à ce désir dévorant de bien faire qui me ronge le cœur, qui m’échauffe les joues en ce moment.
Mon Dieu, servez-vous de cet innocent, de ce cœur coupable, mais sans malice. Faites-en votre instrument pour quelque chose de bien, n’importe quoi! Cédez à cette tempête en moi, que je fais tout mon possible pour orienter dans le sens de ce qui vous est agréable. Vous vous rappelez à quelles mauvaises choses elle tendait autrefois, et comme elle a failli m’éloigner de vous. Mais maintenant elle ne veut plus que le bien. Profitez-en, cédez, écoutez-moi! Je vous secouerai jusqu’à faire tomber de vous ma grâce, ma levée d’écrou. Vous n’aurez pas la paix avec moi avant!
Et après donc? Qu’est-ce que je ne vous demanderai pas encore, mon Dieu!
10 décembre 1916. (13e carnet, page 4).
Lecture du _Manuel de Théologie_ de Tanqueray:
Premiers contacts, premier choc de mon esprit avec les limites du dogme. Combien je suis content de cette première épreuve! Avec quelle joie je verse par-dessus bord les quelques pauvres miennes idées qui ne cadrent pas avec l’orthodoxie! Quelle force, quelles sources inépuisables de pensée j’aperçois à l’intérieur de ces contours si rigides! Quelle plus véritable originalité j’y devine pour moi! Quelles ressources je sens s’émouvoir dans mon esprit sous l’influence de cette sévère et féconde contrainte. Combien ridicule je trouve cette intention que j’avais eue d’écrire mon livre avant de m’instruire du dogme, pour ne pas en compromettre l’originalité! Et aussi pour voir si je retrouverais spontanément le dogme!
D’ailleurs, dès maintenant, je vois que pour tout l’essentiel j’étais bien dans la bonne voie, j’avais bien relevé les traces de la vérité. Grâce à vous, mon Dieu, et je vous en remercie!
Ce manuel pour moi, c’est comme une nourriture dont j’aurais faim depuis longtemps! Et s’il n’était nécessaire, pour la santé de mon esprit, de ne l’absorber qu’à petites doses, je me précipiterais dessus avec une véritable gloutonnerie!
13 décembre 1916. (13e carnet, page 9).
Façon surprenante, presque terrifiante dont T. hier soir, dans l’interprétation que je donnais de l’Évangile, n’a pas compris justement ce que Jésus reprochait aux Juifs de ne pas comprendre: le pardon du pécheur, l’indulgence poussée aux extrêmes limites, la possibilité d’être sauvé au sein même du péché, en pleine désobéissance à la _Loi_. Il en est encore à la _Loi_.
Il y avait longtemps, mon Dieu, que je n’avais reçu une preuve aussi directe, aussi expérimentale, aussi «impressionnante», de la vérité du christianisme. A travers les siècles, ils sont bien toujours le peuple aveuglé, le peuple condamné. Il faut tout dire: Comme je me sentais loin de lui, hier soir, détaché de tout ce qu’il disait, agacé par son impartialité ridicule, qu’il croit être le dernier mot de la sagesse!
19 janvier 1917. (13e carnet, page 30).
C’est l’identité des expériences psychologiques que font tous les chrétiens aux âges les plus différents, qui forment la meilleure preuve de la _réalité_ de leur foi. Il faut qu’il y ait un objet permanent, constant, de cette foi, pour qu’elle soit spontanément toujours si bien pareille à elle-même. Il faut que l’être qui se manifeste au cœur soit toujours le même pour si bien toujours y produire les mêmes effets. Il y a une part d’absolu contenue dans la simple émotion religieuse, alors que tout le reste de la vie psychologique est si relatif, si changeant!
23 février 1917. (13e carnet, page 62).
Il n’y a que les miracles qui convertissent. Je dois donc dans ma vie, isoler la part du miracle, la rendre sensible, en la séparant bien soigneusement de tout ce qui est explicable naturellement; dissoudre ce bloc, où le mystérieux est comme effacé, écrasé par le reste.
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Oui, c’est bien un miracle, de la même espèce que la guérison des possédés, que Dieu a accompli sur moi, en exauçant cette prière qu’il avait mise lui-même sur mes lèvres: «Mon Dieu, faites que je subisse une grande humiliation!»
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Relever les traces de Dieu.
27 février 1917. (13e carnet, page 67).
Abbé de Broglie: _Les Conditions modernes de l’accord entre la foi et la raison_. (Bloud et Cie, S. et R., 243-244).
Joie de trouver ce livre si simple, si uni, si juste, si impartial et si vrai. Joie d’y reconnaître une fois de plus des expériences toutes voisines des miennes, et d’y trouver des réponses si fermes, si tranquilles, à la plupart de mes hésitations, de mes inquiétudes.
C’est bien Dieu qui continue à me fournir de lectures.
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Le goût délicieux, suave de la vérité! Comment pourrait-il être trompeur?
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Quelque chose de plus encore que ce que j’ai dit, dans la joie que me donne ce livre: une sorte de fraternité avec celui qui l’a écrit, de l’amour; je sens bien que nous sommes unis tous les deux en Jésus-Christ, que nous vivons tous deux en Christ. C’est tout différent de l’admiration, de l’enthousiasme littéraires, que j’ai connus pourtant sous des formes si violentes. Je n’admire pas ici; je peux bien le dire: en tant qu’écrivain, je sens mon talent infiniment supérieur au sien. Mais cela ne compte pas; je sens cet avantage comme insignifiant. Ce qui me remue ici, c’est la communion parfaite de pensée, l’impression que nos deux esprits plongent en même temps dans la même vérité.--Je ne puis dire la disposition délicieusement aérienne où je me trouve ce matin. Que tout est simple, certain, limpide! Évidemment qui n’a pas connu cet état peut le croire inspirateur d’illusions; mais il suffit de s’y être trouvé un moment pour en comprendre l’essence surnaturelle, et pour s’expliquer qu’on ne veuille plus ensuite écouter les doutes quand ils reviennent (comme ils le font fatalement toujours!), qu’on se mette en garde contre eux de _parti-pris_, qu’on ne _veuille_ pas un instant leur permettre d’entrer en balance, même hypothétique, avec la certitude une fois goûtée. Il suffit d’avoir cru une minute avec l’aide de la grâce, porté sur ses ailes, pour devenir l’ennemi délibéré, partial et définitif de tout ce qui vient attaquer la certitude des choses qu’elle nous a montrées.
Oui, il y a peut-être quelque chose d’injustifiable, de forcé, dans cette volonté que le chrétien met au service de sa foi, dans cet effort par lequel il prétend tout à coup se convaincre. Mais ce n’est forcé que vu de l’extérieur, que pour ceux qui ne voient pas ce qui s’est passé une fois dans l’âme. Ils aperçoivent une sorte de coup de force accompli délibérément sur notre âme, mais ils ne distinguent pas que c’est pour y fixer quelque chose qui l’a traversée et risque de s’évanouir; ils ne voient pas cet oiseau qui s’est posé un instant, et ainsi le geste que nous faisons, dans le vide semble-t-il, pour le saisir aux ailes, leur paraît absurde, incompréhensible, antinaturel. Mais celui qui seulement a senti l’oiseau l’effleurer, tous ces scrupules logiques n’ont plus de sens pour lui. L’intervention de la volonté lui apparaît comme une mesure d’humble nécessité pratique, comme allant de soi...
13 mars 1917. (13e carnet, page 71).
On dirait que Dieu tient à maintenir toujours la même proportion entre la certitude dans l’âme et les signes par lesquels elle est confirmée. Plus la certitude augmente, moins les signes sont nombreux. Les deux termes forment toujours une somme constante. On dirait qu’il économise ses manifestations, qu’il veut les limiter au strict nécessaire. Ainsi entraîne-t-il l’âme par un fil qu’il conserve toujours aussi ténu que possible. Son grand principe semble être de ne jamais se découvrir plus qu’il ne faut, pour que l’âme, même en avançant, ait toujours la même part dans l’œuvre de la foi. Ce n’est pas qu’il se retire: simplement il nous laisse faire de plus en plus.
14 mars 1917. (13e carnet, page 78).
Non seulement montrer que l’humilité et la simplicité de cœur sont une condition indispensable pour penser juste, mais encore faire une preuve de la vérité du catholicisme de ce qu’il nous donne, avant toute autre, une recette que l’expérience montre si efficace. Voilà encore un des points sur lesquels il faudra montrer la vérité catholique prise dans les faits, saisissable, palpable, vérifiable.
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Ce qui me manque ici, c’est quelqu’un à qui je puisse raconter ce que Dieu a fait avec moi, et _qui comprenne combien c’est merveilleux_. Je sens que si je faisais ma confession à n’importe qui ici, il n’y verrait rien que de naturel, d’explicable; il se moquerait de l’interprétation que j’en donne. C’est parce que personne ici n’a vécu assez dans le monde intérieur pour avoir le sentiment de sa _réalité_, pour comprendre qu’il est quelque chose où nous baignons tous, et _où il arrive des choses_, exactement comme dans le monde extérieur.
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«Je suis quelqu’un pour qui le monde intérieur existe.»
Et j’ai peut-être certaines des qualités qu’il faut pour le _faire apparaître_.
23 mars 1917. (14e carnet, page 15).
Toute l’après-midi d’hier, toute la soirée, je les ai passées dans l’angoisse, le regret, la jalousie de G.[23] (dont à midi j’avais eu les cartes datées de Paris). Ainsi il y en a qui peuvent réussir cela, il y en a que la chance favorise à ce point! Au moment de me coucher, j’étais tout près des larmes. Des larmes de pure tristesse, de pur regret de ne pouvoir mettre ça dans mon passé.
[23] Un ami au front.
Et prenant saint Paul, comme chaque soir, pour en lire un chapitre, je demandais à Dieu: «Mon Dieu, vais-je trouver la réponse, la consolation, l’encouragement qu’il me faut pour persévérer dans la patience et dans l’obscurité, pour renoncer à ce besoin de gloire qui me gonfle? Mon Dieu, allez-vous me parler?»
Et au troisième verset déjà ces mots ont paru devant mes yeux comme une vive lumière:
«Ne faites rien par un esprit de contestation, ni par _vaine gloire_; mais que chacun de vous regarde les autres, par humilité, comme plus excellents que soi-même.» (_Philipp._, II-3).
Et plus loin:
«Ainsi, mes bien-aimés, comme vous avez toujours obéi, travaillez à votre salut avec crainte et tremblement, non seulement comme vous avez fait en ma présence, mais beaucoup plus en mon absence.
«Car c’est Dieu qui produit en vous et la volonté et l’exécution, selon son bon plaisir;
«Faites toutes choses sans murmures et sans disputes;
«afin que vous soyez sans reproche, sans tache, enfants de Dieu, irrépréhensibles au milieu de la race dépravée et perverse, parmi laquelle vous brillez comme des flambeaux dans le monde, y portant la parole de vie.» (_Philipp._, II-3).
Aussitôt je me suis senti accablé sous votre bonté, sous votre force, sous votre amour. C’est bien accablé qu’il faut dire. Toutes les forces qui se gendarmaient en moi-même ne pouvaient plus rien contre votre impérieuse volonté, contre cette façon à la fois impitoyable et si miséricordieuse de me ramener au devoir, de me maintenir à ma place. Vous êtes le plus fort, mon Dieu; je ne songe pas à vous le contester. Vous me l’aurez fait assez sentir pour que j’en sois convaincu.
29 mars 1917. (14e carnet, page 20).
8 avril, jour de Pâques.
J’hésitais d’abord à le noter, pris de je ne sais quelle pudeur. Mais n’est-ce pas un devoir, mon Dieu, que de vous rendre grâces pour chacun de vos bienfaits? Saint Paul ne le prescrit-il pas exactement?
Tous ces derniers jours, j’étais dans une sécheresse affreuse, plus dure, plus avare peut-être qu’aucune de celles que j’avais connues précédemment. Des doutes d’une précision et d’une force terribles venaient me travailler. Je croyais me voir moi-même en train de fabriquer ma foi, de la produire artificiellement. Tout le mirage subjectiviste (aidé par la lecture de Le Bon) revenait me tracasser. Les vieux mots bêtes, dont je me croyais débarrassé pour toujours, d’auto-suggestion, d’hypnose, etc..., reprenaient un semblant de vérité qui me consternait.
Mon Dieu, je dirai tout cela autrement: Vous étiez mort en moi, vous étiez vraiment au tombeau, en ces jours de deuil, et je vous pleurais, et je vous réclamais. Mais aucune voix ne me répondait, que le rire horrible des savants, que leur froide et inébranlable certitude.
Hier soir, quand je me suis confessé, aussi bien après qu’avant, mon désespoir était à son comble. Pourtant, comme d’autres déjà en de semblables occasions, l’abbé B., avec sa remontrance apprise et toute faite, m’a donné exactement l’avertissement que je désirais, que j’attendais, auquel je n’osais croire. (C’est le premier instant où j’ai senti de nouveau, faiblement encore et comme en rêve, votre retour.) Il m’a dit à peu près: «Préparez-vous afin que Dieu ressuscite en vous demain.» Et c’est ce que je vous demandais hier soir à grands cris, dans la même nuit toujours, à travers le même brouillard de raisonnement et de dispute. Je vous disais: Revenez, mon Dieu, ayez pitié de votre enfant, sortez dans le milieu de mon cœur, comme vous êtes sorti des lèvres de la pierre, laissant votre linceul plié et rangé.
Et ce matin, il a fallu un moment pour que mon âme s’ouvre, il a fallu que vous vous glissiez dans toutes ses jointures. Vous étiez déjà là que je me désespérais encore. Mais mon Dieu, que votre règne est doux en effet! Que votre avènement donne de joie! Pardonnez-moi; pour tant de bonheur, pour une si pleine résurrection, je voudrais trouver autre chose que des phrases de manuels de piété! Mais lesquelles mon Dieu? Et comme je comprends la mauvaise littérature chrétienne, quand je considère la difficulté d’élever notre langage jusqu’à vous!
Simplement, vous étiez là, vous me teniez, vous me visitiez doucement et je vous disais tout, en phrases sages, pleines et complètes, tout ce que vous m’aviez donné d’inestimable, tout ce dont j’avais besoin pour mes aimés. Comme vous avez bien repoussé, refleuri en moi! Quelle paix vous y avez ramenée! Je vous suppliais: «Donnez-moi votre paix, laissez-moi votre paix, quand vous allez me quitter tout à l’heure, puisque vous nous l’avez promise.» Et en effet, elle est là, je la sens toujours qui règne doucement dans toutes mes pensées, à travers toutes mes émotions. Merci, mon Dieu, parce que vous ne m’avez pas fait défaut au moment où j’avais besoin de vous.
Je suis touché de cette façon virile dont au milieu de leur admonestation stéréotypée, par deux fois, deux de vos prêtres m’ont remonté, redonné l’espérance, comme un coup à boire. Hier encore l’abbé B., arrêté sans doute par ce mot de «découragement» que j’avais dit: «Nous pouvons nous décourager, parce que Dieu a l’air de nous abandonner aux mains de ses ennemis. Mais préparons-nous à participer à sa résurrection!»
Je comprends que les Russes--comme T. me l’expliquait hier soir--fassent de Pâques la plus grande fête de l’année. Je comprends la bonne nouvelle: Christ est ressuscité! et le baiser sur la bouche, et cette foule pendant toute la nuit comme en plein jour, comme si quelque chose de formidable était arrivé.
Je me rappelle aussi Henri, comme il était touché par l’histoire du jardinier. Tenez-lui compte, mon Dieu, de cet émerveillement! Je disais ce matin: «Tenez-lui compte, pour lui pardonner, de tout le bien que je ne lui ai pas fait, de tout ce en quoi je lui ai manqué. Transportez sur moi le poids des fautes que je lui ai fait commettre par mon insuffisance, et donnez-moi la charge de les expier à sa place, à moi qui ai encore le temps.»
Mon Dieu, vous êtes ressuscité! Ne me quittez plus. Faites qu’un jour vienne, où vous ne me quitterez plus!
Je disais encore: «Mon Dieu, faites que je ne prenne pas pour une supériorité et un avantage, tout ce travail de mon esprit et cette ingéniosité qu’il montre à franchir pour vous atteindre un abîme _qui n’existe pas_. Car d’autres sont avec vous, sans se douter qu’on puisse en être séparé par quoi que ce soit. Et ce n’est que mon infirmité qui m’oblige à vous retrouver.»
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Comment pourrais-je inventer tout seul tant de joie? Si elle sortait toute de moi, pourquoi n’aurait-elle pas paru quand je désirais tant, quand je faisais tant d’effort pour l’obtenir? Pourquoi a-t-elle attendu pour paraître le jour de la Résurrection?
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«Ne soyez point comme ceux qui n’ont point d’espérance!»
_Saint Paul_, I _Thess._, IV, 12.
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Des choses qu’on n’ose qu’à peine remarquer. Pourquoi ces deux derniers jours ont-ils été si tristes, si voilés? Et pourquoi aujourd’hui de nouveau ce soleil si radieux?
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Mon Dieu, je vous remercie pour tant de joie!
8 avril 1917. (14e carnet, page 30).
TABLE DES MATIÈRES
AVERTISSEMENT 7 PRÉFACE 9