‹ A la trace de DieuChapitre 2 sur 12 · I. R.

I. R.

PRÉFACE

Un grand livre, un livre promis à une longue carrière de bienfaisance, quelle émotion d’être le premier à l’avoir lu, à le tenir entre ses mains, d’assister à cette source! Et combien cette émotion est accrue quand l’auteur de ce livre est notre ami, que nous avons conversé familièrement avec lui, et qu’il tient à la fois à nous par ce qui lui fut attribué de passager et de temporel, et à Dieu par ce qui en lui désormais d’éternel a commencé!

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L’idée que nous voyons continuellement revenir, à travers toute espèce d’hésitations, d’amendements et de reprises, tout au long de ces feuillets empruntés à un journal de captivité dont j’ai mission de présenter au lecteur la liasse pathétique, c’est que Dieu, et la vérité religieuse dont Il est la source, ne sont pas des constructions de notre esprit, c’est qu’Il est un fait, une personne, une réalité en quelque sorte extérieure et concrète, se présentant à nous, s’imposant à nous avec l’autorité, le mystère, le sans-gêne, l’apparence illogique et pour nous presque scandaleuse des êtres et des phénomènes naturels. Une machine que nous avons montée nous-mêmes, nous pouvons indéfiniment la démonter et la remonter. Il en est de même des fictions philosophiques imaginées à la suite de Descartes par une série de fabricants fameux. Ça a une espèce d’air sur le papier de fonctionner. Ça présente une espèce de symétrie à la fois flatteuse et suspecte. Mais quand nous sommes placés devant un être réel, les choses ne sont plus aussi faciles. Qu’il s’agisse de Dieu ou d’un arbre, nous ne pouvons pas l’épuiser avec notre définition. L’essentiel nous échappe. Le signe n’est pas identique à la chose signifiée ni même aucunement adéquat. Ce n’est en vertu de rien qui soit exprimable par des mots que tel être existe, qu’il vit, et qu’il est cause d’autre chose. Un corps chimique lui-même, la science n’a jamais fini d’établir la liste de ses activités. Elle ne fait rien autre que de combiner des pièges, de lui inventer des moyens de révélation inédits. Au regard du _donné_, naturel ou surnaturel, l’esprit humain est investi de deux ressources. Il peut, de vérités dont l’évidence ou la réalité s’imposent à lui, sans que son intelligence puisse entièrement les embrasser ou les pénétrer, partir pour procéder par voie de déduction logique. C’est ce que font également la Science et la Philosophie Scolastique, qui est une interprétation quasi-grammaticale du réel. Ou bien il peut se placer au devant de ce connu-inconnu dans un état de fraîcheur, de bonne foi, de candeur, de virginité, de sincérité absolue, en même temps que d’attention passionnée. C’est l’attitude que préconise l’Écriture quand elle nous recommande de chercher, de balayer et nettoyer la chambre pour trouver la drachme égarée, de tendre les mains pour voir si par hasard nous arriverons à Le toucher[1]. C’est cette investigation psychologique, assez analogue (sauf le profond sentiment sous-jacent d’amour et de révérence) à la disposition du praticien qui capte un phénomène et du médecin ou de l’observateur puissamment attrapés à leurs sujets, dont Jacques Rivière essaye de nous décrire quelques procédés. Substituer par exemple à la pure déduction logique (non repoussée cependant et laissée à sa place éminente, et d’ailleurs aucun instrument n’est de trop), une espèce de description ou de topographie. Le lecteur regardera à ce sujet avec émerveillement les pages d’une finesse et d’une pénétration prodigieuses où Rivière a parlé de la _localisation_ des mystères.

[1] _Si forte attrectaverimus eum._

Pour mieux me faire comprendre, je vais me servir d’une parabole.

Il n’est probablement pas un de mes lecteurs qui ne connaisse cet admirable roman de Jules Verne, _L’Ile mystérieuse_. Des naufragés sont jetés dans une île inconnue où ils se croient seuls et abandonnés à leurs propres ressources. Puis, à des moments critiques, des secours leur arrivent on ne sait d’où. C’est un feu qui se trouve allumé, une caisse remplie d’outils qui échoue sur la grève, une corde qu’on jette du haut d’un rocher, des ennemis exterminés. Aucun de ces événements qui ne puisse en somme s’expliquer d’une manière à peu près naturelle et les esprits les plus grossiers de la troupe se contentent de bénéficier de cette collaboration occulte sans se tracasser pour en rechercher l’auteur. Mais non pas l’ingénieur Cyrus Smith. On le voit dans une gravure émouvante, suspendu, une lanterne à la main, au bout d’une échelle de cordes au fond d’un puits, surveillant cette eau noire d’où à certains moments lui ont paru émaner des bruits et des mouvements suspects. (C’est par là en réalité que tous les soirs le capitaine Nemo, émergeant de son ermitage sous-marin, vient se payer le régal de la voix humaine.) Puis les choses se gâtent et arrive le moment lamentable, redouté de tous les lecteurs de romans, de l’explication, si inférieure toujours à notre attente.

L’attitude de Rivière est analogue à celle de Cyrus Smith. Mais le mystère qui nous entoure est bien plus grand que celui au sein duquel sont tombés les cinq Robinsons du Pacifique, du fait de ce ballon que la tempête a arraché à ses amarres là-bas sur la place d’une ville assiégée. Et les signes dont notre apathie aimerait à se débarrasser sont de moins bonne composition que ces quelques épaves sur la grève, ces gestes équivoques qui, pour un moment, nous ont paru éclairer la face impassible du quotidien. Il ne s’agit plus d’une rêverie, mais de quelque chose bel et bien avant notre apparition formulé en lettres gigantesques sur la paroi d’une montagne, d’une certaine Absence proclamée depuis la Création du Monde par l’affirmation permanente des générations successives. Affirmée, circonscrite, définie, inévitable, irrécusable. Plus que cela, efficiente et _administrée_ par tout un corps d’intermédiaires officiels. Rivière est un de ces esprits sensibles qui sont appropriés de temps en temps pour réveiller notre attention au prodigieux intérêt d’une situation si étrange. Il y a un mur. Plutôt que de discuter indéfiniment sur sa construction et sur la nature des matériaux qui le composent, ne vaudrait-il pas mieux essayer de le franchir? Et précisément on nous dit qu’il y a moyen de passer. Il y a moyen de devancer la mort et le moment est venu d’utiliser enfin les instructions détaillées que nous avons reçues pour l’organisation d’une entreprise personnelle.

Mais je m’aperçois que ma parabole va nous mener trop loin. Rivière n’était pas un mystique, ce n’était même pas un philosophe. Comme je le lui disais quelquefois, et ma remarque paraissait lui faire plaisir, par l’honnêteté foncière de sa nature, par son souci d’objectivité, comme on dit, c’était surtout un savant. Il avait moins le besoin de l’explication que le goût du fait, et ses écrits sont remplis d’analyses, qu’il s’agisse de tempéraments particuliers ou de phénomènes généraux, d’une étendue, d’une délicatesse remarquables. Il a des grands observateurs la douceur, la sympathie, la patience, l’absence de parti-pris, l’art de questionner, l’habitation de son sujet. Mais il a aussi le besoin des conférences et des vérifications. Il ne s’arrêtera pas jusqu’à ce qu’il ait son compte. On peut dire que pour lui, dans un certain sens, une chose est «vraie» aussitôt qu’elle est complète, de même qu’un cheval existe quand il a quatre pieds et tout le reste de ses organes. Ce qui l’attire dans la foi chrétienne, c’est son homogénéité avec le réel, faite du même genre d’évidences, d’énigmes, de suggestions et de bizarreries, c’est sa sympathie avec l’événement. On sent que ça s’arrange, que c’est fait de la même étoffe. Les mystères s’expliquent moins par eux-mêmes qu’en expliquant tout le reste, comme une lampe se prouve moins par sa mèche que par sa lumière[2]. C’est ce que Rivière voulait montrer dans un des chapitres de son Apologie projetée: «Plus intéressant que de démontrer la foi chrétienne, ce serait d’induire en tentation pour y faire tomber, de la décrire avec assez de détail, d’en faire apparaître la merveilleuse cohésion avec assez de force pour que l’incroyant soit saisi de vertige et n’ait plus rien à faire que de s’y précipiter.» Un tel ensemble qu’il ne puisse plus lui échapper. En somme la religion catholique doit se prouver par une démonstration catholique, c’est-à-dire totale, et par cette totalité même. Elle est vraie parce qu’elle est catholique, c’est-à-dire complète, parce qu’elle est la clef et le couronnement de tout. Elle ne triomphe qu’en opposant à chaque moment à toute critique partielle sa masse indivisible.

[2] «C’est d’abord pour comprendre que je suis devenu chrétien.» (_Carnets_.)

«Sympathie avec l’événement». Pour éclairer ces mots, il me semble qu’il y a quelques accents à ajouter à la théorie d’ailleurs admirable que Rivière a établie de la Providence et de la Prière, développant en somme ce texte de saint Paul: _Omnia_ (avec le chrétien) _cooperantur in bonum_. Et Saint Augustin ajoute: _Etiam peccata_. Quand on compulse, ne serait-ce que par prélèvements sommaires, l’énorme dossier que constitue la question de la Liberté humaine, on est frappé du fait suivant: à mesure qu’on s’élève dans la série des êtres (et je crois pour ma part qu’une certains liberté n’est nulle part absente et que ses racines, ne serait-ce que sous les noms de résistance et d’inertie, se trouvent entrelacées aux fondations mêmes de la nature), on s’aperçoit que les causes ou les motifs qui les font se déplacer ou agir sont de plus en plus multiples et compliqués. Une pierre subit avec une passivité relative des lois dont la physique et la mathématique suffisent à nous donner des images rudimentairement exactes à la façon de ces géométries naïves qu’emploient les enfants pour dessiner; cet ovale est la panse d’un bonhomme, un rectangle et voilà un chien ou un cochon. A mesure que les êtres deviennent plus distincts, on s’aperçoit qu’ils ne «marchent» plus seulement de par derrière, qu’ils sont attirés par devant comme par un vide qui les précède: on s’aperçoit que les besoins seuls, les attractions, demeurent inéluctables et qu’un certain choix est laissé au sujet pour y répondre par des moyens de plus en plus variés au milieu d’un ensemble de coopérations et d’obstacles de plus en plus nombreux et changeants. Un mollusque n’a à faire face qu’à des problèmes élémentaires, tandis que la vie de chaque carnassier est une espèce de roman personnel. Dans le cas de l’homme enfin la situation est devenue plus complexe encore et l’estimation instinctive des cas particuliers ne suffit plus. L’appréhension du général, la vue de la cause permanente, deviennent indispensables pour les démarches les plus simples de la vie. L’organe du général est l’intelligence et son instrument est la liberté: qui permettent à l’Homme de s’arranger et de se rétablir au milieu de ce tumulte qui l’entoure et qui a cessé d’être un clapotis confus pour devenir un courant, un rythme et un drame. Il exerce une activité autonome dans un milieu soumis à des nécessités de plus en plus invariables qui se superposent jusqu’à ce cercle pur où règne la seule mathématique. L’homme est libre au milieu d’un monde qui ne l’est pas. Il a à concerter son propre mouvement avec une multitude de mouvements qui ne dépendent pas de lui. Il a sous ses pieds au milieu d’une multitude de compagnons un parquet en marche. Il collabore avec une Providence qui, à la manière d’une pente, entraîne les événements, qui règle le sens et le rythme de leur progrès, mais qui ne se passe pas pour la réalisation de ses desseins de son intervention de Volontaire et qui traite avec lui par un système délicat de refus et de provocations[3].

[3] «Je suis sûr que si chacun regardait les événements de sa vie comme moi, du point de vue de ce qui lui était nécessaire, il y verrait une conduite, une préméditation de chaque instant qui lui révélerait la main de Dieu avec une clarté éclatante. Mais on ne voit rien parce qu’on regarde toujours du côté du bonheur. Saisissant de voir combien la vie de chacun est étroitement concertée, comme elle est jouée, et dans un mouvement de plus en plus rapide, de plus en plus serré, à mesure qu’elle s’approche de la fin. Dans l’enfance il y a du lâché, du gratuit, de l’aventure. Mais à mesure qu’on vieillit, tous les coups portent: plus rien n’arrive qui ne précipite l’âme dans sa destinée, qui ne l’emballe, qui ne l’expédie dans son sens.» (_Carnets_.)

«Vous croyez à la Science parce qu’elle rassemble beaucoup de faits. A plus forte raison, vous faut-il croire à la religion, puisqu’elle les rassemble tous.» (_Ibid._)

Il est plus facile de se rendre compte du rôle et de l’efficacité de la prière, si on se représente l’événement non pas comme le résultat obligatoire d’une série d’opérations mécaniques, mais comme le rendez-vous à un point de l’avenir de beaucoup de forces conviées par le but et douées de degrés divers d’autonomie, ou plutôt comme un résultat à atteindre par des moyens variés, comme une proposition en accord avec le site exerçant sur notre liberté une séduction latente. Ce n’est qu’une fois fixées que les lignes avec la figure apparaissent dans une soumission obligatoire à la géométrie. Une descente générale. La descente par mille chemins sur tout le périmètre d’un bassin des eaux créées vers leur source éternelle. La réponse à une invitation dont le nom chez le minéral est poids, chez l’animal instinct, et dans l’âme de l’homme illuminée par la raison et par la foi amour[4]. La forme essentielle de la prière est: «Que votre volonté soit faite»[5]. Par elle nous communiquons à la Volonté divine, mais aussi, comme le remarque Rivière profondément, la Volonté divine épouse la nôtre[6]. Elle arrive chez nous avec sa lumière et son efficacité. Nous avons cessé d’être une résistance pour devenir une collaboration. Il y a un point de la Création où Dieu est librement, volontairement et consciemment accepté. Nous concluons un accord avec ce qu’il y a de mieux et par conséquent avec ce qu’il y a de mieux aussi pour nous. En désirant le bien, nous lui permettons sur ce point de réaliser le mieux. Nous bénéficions de toutes les coopérations bienfaisantes que notre appel à Dieu, notre mouvement direct vers Dieu, nous permet autour de nous de déterminer et de canaliser. Nous constituons le puissant noyau d’un accord: _Sicut Creator, ita moderator... Velut magnum carmen ineffabilis modulatoris._ (Saint Augustin). La prière est l’épanouissement suprême de notre liberté qui se rattache elle-même par ses plus secrets filaments aux _tropismes_ des végétaux ou des insectes et aux réactions des corps chimiques.

[4] _Amor meus pondus meum._

[5] _Fiat Voluntas Tua._--Le _Fiat_ de la Création et participant à sa puissance.

[6] «Il nous demande un peu de notre faiblesse pour assouplir ses volontés, pour leur donner plus de délicatesse et d’appropriation au détail. Il nous emprunte ce qu’il n’a pas le droit de posséder lui-même parmi ses qualités: la partialité, la préférence pour ceci ou pour cela, les considérations sentimentales. C’est le sens de ces prières que nous sentons qu’il réclame, qu’il veut avoir de nous.» (_La mentalité du Chrétien vue de l’intérieur._)

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Parmi les maquettes de Jacques Rivière, celle dont l’étude a été poussée le plus loin et qui se dégage le mieux dans son ensemble est l’étude qu’il a intitulée: _Le Catholicisme et la Société_. Il y développe des idées qui paraîtront subversives à beaucoup de gens, mais qu’il était plus nécessaire aujourd’hui que jamais d’exposer. D’opposer, dirons-nous, plutôt que de poser, non pas comme la vérité absolue, mais comme l’antithèse nécessaire d’une thèse par elle-même non moins déficiente qu’on voit avec regret prendre chez certains publicistes la valeur d’un principe et d’un fait incontestables. Que de platitudes, que de tirades nauséabondes n’avons-nous pas dû absorber sur la valeur sociale du Christianisme, sur le secours qu’il apporte à l’ordre établi et à la sacro-sainte «tradition», sur l’apaisement qu’il fournit aux employeurs et aux propriétaires, sur son alliance naturelle avec les Autorités Constituées! De quel ton incroyable de condescendance consent-on à lui faire sa place à côté d’Auguste Comte parmi les Cariatides qui sont appelées à soutenir le trône de la Déesse Nation! Pour certains esprits l’ordre social n’est pas une cote mal taillée, un compromis précaire et médiocre dont les injustices ne sont que trop visibles, mais qui se justifie pratiquement en tant qu’il sert tout de même Dieu, par la paix telle quelle qu’il apporte au plus grand nombre et par les humbles facilités qu’il donne pour l’affaire, seule importante, du salut: la Conservation, le bien de celui qui a, est pour eux le principe premier, une chose si sûre et si belle que c’est à elle que la Religion emprunte le plus clair de sa vertu et de sa vérité. Et certes il y a là vers la Foi une route qui n’est pas complètement inadmissible puisqu’elle a pu tenter certains originaux du genre de Ferdinand Brunetière, mais il n’en est guère de plus répugnante.

Là-dessus Rivière remarque, après beaucoup d’autres, que l’Église s’accommode avec indifférence de tous les régimes pourvu qu’ils lui laissent la liberté de suivre sa vocation divine. Mais il ne peut s’empêcher de mettre le doigt sur un fait très significatif: c’est que, depuis son institution, l’Église Catholique n’a pas cessé, sur tous les points du globe et à tous les instants de sa durée, d’avoir des difficultés avec toutes les formes de la Société et de l’État, même de celles qui paraissaient lui emprunter leurs principes constitutifs. Qu’il s’agisse des Empereurs Romains ou Byzantins, ou des Princes Barbares, ou des chefs féodaux, ou des communes, ou des Rois-Très-Chrétiens, ou de la Révolution, ou de l’Empereur Napoléon, ou de Louis-Philippe, ou de Victor-Emmanuel, ou de la République française, ou des Czars, ou des bolchéviks, ou des souverains protestants, ou des Chinois, des Indiens, des Japonais, des Arabes, des Turcs, des Peaux-Rouges, des sauvages de l’Afrique et de l’Océanie, il y a toujours eu quelque chose qui ne collait pas et qui finissait par des disputes, des persécutions et des martyres. On dirait qu’il se passe pour la Société la même chose que pour l’individu et que l’idée de la perfection soit comme un principe rongeur qui ne lui laisse plus de repos. Mauvais qualificatif! Disons plutôt un levain qui ne cesse de travailler notre paresse intérieure, un principe de mouvement, d’acquisition, d’architecture et de vie, mais aussi un principe de mécontentement. «Le Règne de Dieu est en nous.» Il s’obtient, non pas comme le supposent les tyrans, les faiseurs de systèmes et de constitutions, par une superposition de matériaux inertes ou par une juxtaposition ingénieuse d’organes mécaniques, mais par une sorte d’_échappement_ continuel ou de sacrifice fait au poids ou à la tension intérieurs. Les sociétés chrétiennes sont toutes quelque chose de travaillé. Nous avons à nous arranger continuellement avec quelque chose qui vit. Il n’y a qu’à comparer l’histoire des Sociétés Orientales, cette série monotone de relèvements et de ruines, de dynasties l’une à l’autre exactement pareilles, avec la vie de la civilisation chrétienne pour comprendre ce que je veux dire. Rivière n’a donc pas complètement raison de dire que l’idée d’évolution et de progrès est étrangère à l’esprit chrétien. Ce sont simplement des mots impropres pour exprimer le fait du développement tel que le définit Saint Augustin: _Aperitur quod clausum erat et cognoscitur quod latebat._ Il faut que le plan de Dieu se déroule.

Il est donc évidemment inexact de dire qu’il y a dans le Christianisme un principe antisocial. On devrait dire plutôt qu’il contient un principe architectural si énergique et si vaste qu’aucune Société actuelle n’est capable de le contenir et de l’abriter complètement, de fournir à notre âme cette habitation permanente dont elle a besoin.

Et cela même n’est pas complètement vrai. Jacques Rivière ne méconnaît pas, au cours de ses pages qui sont (comme celles mêmes que je viens de couvrir), non pas des affirmations mais des propositions, les questions que se pose un esprit en marche vers la vérité, il met au contraire parfaitement en évidence les principes profonds de paix sociale _actuelle_ que constituent des idées comme celles de la fraternité en un Père commun, de communion à une table unique, d’acceptation du présent et d’attention au futur, et d’un ajournement général de nos satisfactions personnelles. Aucun gouvernement ne trouvera les chrétiens révoltés, mais ce qui est pis il les trouve foncièrement indifférents. Il éprouve une sourde irritation de sentir qu’il y a dans une âme chrétienne quelque chose qui n’est pas à lui, quelque chose qui n’est pas pour lui et qui foncièrement lui échappe[7]. Il se sent percé et jugé au plus profond de son essence provisoire. Il n’est pas pris au sérieux. Il sent qu’il n’est plus vraiment le souverain, mais une espèce d’intendant ou d’économe, de préposé aux intérêts matériels dont on accepte les services avec une résignation qu’il n’est pas toujours difficile de confondre avec le mépris. Il fonctionne dans une atmosphère d’ironie. Au-dessous même des formes provisoires de l’État, ces grands principes naturels sur lesquels reposent les Sociétés, honneur, famille, patrie, propriété, la Religion ne les accepte pas sans réserve et sans contrôle, elle sait combien facilement ils peuvent s’affoler, elle dit qu’elle est plus grande et plus forte qu’eux, elle nie leur caractère _a priori_, elle croit que c’est de Dieu seul qu’ils tirent leur caractère auguste et qu’aucune relation humaine ne saurait prévaloir contre le lien sacré qui unit la créature à son Créateur. Quand une pareille idée a été introduite dans les Sociétés Orientales, toutes édifiées sur l’idée despotique de la famille, on comprend qu’elles aient frémi jusque dans leurs bases. Mais le rôle du Christianisme a toujours été de faire paraître, à côté de son éternelle fraîcheur, de son éternelle nouveauté, aussi bien les traditions les plus chenues que les inventions les plus récentes de la mode quelque chose de vétuste, de caduc et d’artificiel. Le voisinage de l’Éternité est dangereux pour le périssable et celui de l’universel pour le particulier. Et comme les fidèles le chantent chaque dimanche devant le «Soleil»:

Et antiquum documentum Novo cedat ritui[8].

Voilà le principe secret de lutte, mais aussi de renouvellement qui, sans qu’elles le sachent toujours, est le remède et le salut des Sociétés Chrétiennes, et leur permet de survivre à leurs formes momentanées.

[7] «Or il est ici une vérité dont il faut se souvenir et que M. de Morny vient de rappeler avec une juste insistance au Conseil général du Puy-de-Dôme: c’est que rien d’important ne peut se faire en France sans l’autorisation préalable de l’Administration. Si l’on ne peut, comme le dit fort bien M. de Morny, remuer une pierre ou creuser un puits sans l’aveu de l’Administration, à plus forte raison ne peut-on sans son aveu constater un miracle ni fonder un pélerinage. Quiconque s’est occupé des affaires religieuses... sait parfaitement que l’Autorité Administrative a, non pas un moyen, mais dix, non pas un article de loi, mais vingt ou trente qui lui confèrent la toute-puissance en ces matières.» (Prévost-Paradol dans le _Journal des Débats_ à propos des miracles de Lourdes.)

[8]

Vetustatem novitas Umbram fugat veritas Noctem lux illuminat.

(Hymne du T.-S. Sacrement).

Un point encore sur lequel la pensée de Rivière me paraît mériter d’être expliquée, c’est quand il parle du peu de goût du Catholicisme pour les «réformes» dans le domaine social. En réalité il agit là comme dans le domaine moral où il préfère toujours une méthode positive à celle des interdictions. Le principe de la morale chrétienne a été posé par Saint Augustin quand il promulguait sa fameuse maxime: _Ama et fac quod vis._ Il s’agit de planter un principe si puissant qu’il accapare et informe peu à peu toutes les forces de l’âme, comme le levain qui s’empare de la pâte; il élimine en construisant. Et de même à l’égard des abus sociaux; il préfère à une opposition directe soit une espèce de soutirage des passions pernicieuses, soit le développement d’institutions ou de vertus incompatibles avec le désordre, qui attirent à elles la vie et l’intérêt. C’est en somme l’application de la recommandation de l’Apôtre: _Non œmulari in malis, sed vincere in bono malum._

Enfin il y a un point sur lequel cette fois je ne suis plus du tout d’accord avec Rivière: c’est quand il attribue aux chrétiens (j’emploie partout ce mot bien entendu comme lui-même en tant que synonyme de catholique), une résignation, une soumission, une indifférence à leur droit, que l’Histoire ne nous montre précisément pas. Il n’y a pas de professeur au bout de la rue Soufflot qui ne soit en état de lui démontrer au contraire combien la théologie a aiguisé et délié le sens juridique. L’idée qui domine la théorie chrétienne sur cette question, c’est celle de l’_Intendance_, c’est l’idée que chez un homme rien, et pas même son corps et son âme, ni à plus forte raison sa famille et ses biens, ne lui appartiennent, que tout est à Dieu et pour Dieu à qui il devra rendre des comptes exacts. Si tout cela lui appartenait il pourrait se montrer conciliant et coulant. Il y a même des gens plus nombreux qu’on ne croit qui, par indolence naturelle, seraient disposés à faire abandon de tout ce qu’on veut. Mais précisément parce que rien ne lui appartient, le chrétien, quand il n’a pas opéré une démission générale et préalable entre les mains de son Créateur et reçu décharge, le chrétien ne peut rien céder si ce n’est pour des raisons fortes et par une espèce de dispense. Il ne s’agit pas de convenance momentanée, il s’agit d’une responsabilité éternelle. C’est pourquoi, au rebours de toutes les théories socialistes, le chrétien est-il tellement attaché à toute la matière de ses droits civiques, à ses biens, à ses enfants, à sa patrie. Ce n’est pas lui qui dépend de tout cela, c’est tout cela qui dépend de lui. C’est lui et non pas un autre à qui Dieu a donné charge de tout cela. Il transpose dans le domaine des intérêts matériels, sanctifiés par leur but, cette obstination inflexible dont son Église à travers tous les siècles, depuis Saint Laurent et Saint Thomas Becket jusqu’aux martyrs de la Révolution et depuis Innocent jusqu’à Pie, n’a cessé de lui donner des exemples exaltants. Que l’on compare la servilité abjecte des Églises schismatiques et protestantes à l’égard de tous leurs tyrans[9] avec l’intrépidité des grands papes et l’on comprendra quels peuvent être les sentiments des hommes qui depuis leur enfance ont reçu de pareilles leçons et qui ont été élevés à cette école de liberté chrétienne. Le reste est du Tolstoï.

[9] Servilité qui n’a d’égal que leur pusillanimité pitoyable à l’égard des théories les plus extravagantes, depuis Darwin jusqu’à Freud, qui se présentent à elles avec le caractère de la dernière mode.

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Je sens bien que mes lecteurs, quand ils auront lu le livre que j’essaye d’ouvrir par cette introduction insuffisante, reviendront à moi avec une espèce de reproche. Jacques Rivière, qui était-ce? Ils voudraient que j’essaye de le leur expliquer et de quelle manière en détail s’arrangent cette œuvre et cette vie. Je ne peux pas. Des éléments essentiels me font défaut. J’ai toujours vécu à l’étranger à d’immenses distances matérielles de Rivière dont je n’ai vu le visage et entendu la voix que peu. Notre correspondance fut fréquente aux premières années de sa vie littéraire, puis, devenue inutile, elle cessa. Dieu seul qui accroît les âmes connaît le secret et le détour de ces voies qui ne sont pas nos voies. Tout ce que je peux dire est que la vie de Jacques Rivière me paraît une de celles qui ne s’expliquent pas seulement par elles-mêmes, mais par l’enseignement bon ou mauvais qu’elles comportent, parce qu’elles sont le type en qui se réalisent et s’informent une foule d’autres, qu’elles ont une valeur de parabole. Elle est la meilleure illustration de cette Providence dont il n’a cessé de sentir la main sur lui, de cette Providence humble, douce, toujours présente et toujours inattendue, infiniment patiente, ingénieuse et artiste, dont il a si bien parlé. C’est elle qui a conduit cette âme de bonne volonté à travers le pèlerinage de l’Intelligence depuis la confusion de l’adolescence jusqu’à ce jour de Noël 1913 où par un acte à quoi la noble délibération du jugement avait plus de part que l’exigence du sentiment, il vint s’agenouiller aux pieds du saint curé de Clichy[10]. La guerre éclate aussitôt et c’est elle alors qui loin des livres, loin du monde, loin de tous les siens, lui ménage dans la souffrance et la captivité, cette longue retraite, ce sévère tête-à-tête avec Dieu, cette directe opération sur l’âme par la voie de la chirurgie, plus encore que de la médecine, cette période de pression et de suppression, de purgation et de taille. Quand il sortit d’Allemagne, Jacques était prêt. Toute sa destinée pendant les huit années qui suivirent ne fut plus que la constatation, une espèce de maniement comme d’un manuscrit qu’on s’applique à relire une dernière fois, une espèce de constatation testamentaire de ces choses qu’au fond de lui-même il avait déjà abandonnées. Il n’avait pas complètement échappé à la mort en 1914, il avait été simplement l’objet d’une mesure d’ajournement et son livret comportait le fatal fascicule. Quelques jours de permission et de répit jusqu’à la convocation individuelle du 14 février 1925.

[10] L’abbé Daniel Fontaine, apôtre des chiffonniers et dernier confesseur de Huysmans.

«Mon Dieu, je vous remercie pour tant de joie!»

Paul Claudel.

Château de Lutaine, juin 1925.