PREMIÈRE PARTIE - I
PLANS ET NOTES
LE RESPECT DÛ A LA VÉRITÉ
Février 1916.
1º Il faut vouloir la vérité d’abord, quelle qu’elle puisse être. Dieu ne nous intéresse que s’il existe. S’il n’existe pas à quoi nous servira de l’avoir démontré? Mais s’il existe qu’importe que nous n’ayons pas pu le démontrer! Il ne faut pas le forcer. Il ne faut pas vouloir à tout prix qu’il existe. Ne rien admettre à cause de la fin. Ne prendre la vérité que quand elle se présente.
Il faut chercher Dieu en se demandant non pas comment y croire, mais s’il existe. La croyance viendra après et n’aura de valeur que dans ce cas.
De même qu’en ce moment pour le paysan, il ne s’agit pas de vouloir que le soleil paraisse dans les nuages, mais de savoir d’abord si oui ou non il paraît.
On gâche bien des choses en voulant aller trop vite. Pour ne pas laisser à l’erreur le temps d’élever la voix, on fonde la vérité aussi fragilement que l’erreur l’est elle-même. Combien d’apologies inefficaces parce que le lecteur voit tout de suite que l’auteur ne reculera devant aucun tour de passe-passe pour lui faire admettre ce qu’il a déjà dans la tête. Il perd confiance et tout est fini.
Ne pas croire que tout ce qui semble aller dans le sens de votre idée principale est bon pour l’établir. Cela peut lui faire autant de mal que de bien. Il vaut mieux amener des arguments moins décisifs, moins vrais, que d’autres éblouissants mais qui ne résistent pas à un second regard. Il faut que le lecteur puisse avoir confiance dans l’honnêteté de votre pensée, et même dans sa cruauté, dans une certaine disposition à faire de la peine s’il le faut, à voir les choses horribles, si elles sont horribles. Il faut qu’il vous sente prêt à abandonner tout votre système, au cas où il apporterait l’objection décisive, cruciale, qui en démontrerait la fausseté. Et il ne faut pas seulement que vous en ayez l’air, il ne s’agit pas seulement de lui donner une impression; il faut qu’en effet vous soyez prêt à tout lâcher, s’il le faut.
Car après tout la religion n’est intéressante que si elle est la vérité. Et si par hasard elle se trouvait ne pas l’être, il faut avouer que le premier devoir serait de s’en débarrasser. Impossible de comprendre ceux qui prétendent qu’il faut défendre la religion à cause de son utilité sociale, même si on n’y croit pas. Maurice Barrès. Quelle insulte à la Religion! J’aime mieux ses pires ennemis. Car enfin, si elle n’est pas vraie, la religion n’est rien qu’un fort détestable embarras.
Sans doute si on me démontrait la fausseté de la Religion, ce serait une désillusion, un désespoir terribles. Mais quoi? celui qui aime la vérité pour elle-même doit être prêt à tout subir. Ce n’est pas parce que je devrais devenir très malheureux que j’aurais le droit d’hésiter un instant.
(Des idées dans lesquelles j’ai plus confiance que dans les autres, donc qui méritent d’être conservées un moment contre l’apparence, pour voir si par hasard l’apparence ne finira pas par leur revenir).
Les catholiques, souvent parce qu’ils sont à l’intérieur de leur doctrine, mettent des ponts trop courts sur le fossé, pour ceux qui sont dehors. Comme ils ne se représentent pas une pensée différente de la leur, les moindres considérations leur paraissent propres à la persuader; ils ne voient pas qu’elles ne sont convaincantes que parce qu’ils sont déjà convaincus. C’est un redoublement de vérité, mais c’est parce qu’ils ont déjà la vérité, qu’elle peut être renforcée. La difficulté c’est d’ouvrir des yeux fermés, ou plutôt de faire changer la direction d’un regard.
Le premier devoir qu’enseigne le respect de la vérité, c’est donc de ne pas la prendre d’abord pour acquise.
(Ce respect de la vérité, tout le monde doit l’avoir, même le sceptique. Car il ne peut manquer de reconnaître que ce serait bien mieux, s’il pouvait savoir la vérité.)
2º Mais le second devoir c’est de la prendre pour acquise... Mesure à garder.--Ne pas attendre la vérité passivement, ne pas croire qu’il n’y aura vérité que quand elle s’imposera à nous. Ne pas rester dans l’attitude de celui qui ne veut croire que ce qui vient le trouver, que ce qui se recommande par une évidence particulière, par soi seul.