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Chapitre 11 Manchots

Quand le gouvernement de la République française me conféra le très grand honneur de m’appeler à la présidence de la Commission supraparlementaire des Améliorations à fournir au sort des manchots,mon premier soin fut de diviser mon assemblée en deux sous-commissions : l’une devant s’occuper spécialement des infortunés privés d’un seul bras, la seconde destinée à surtout envisager le cas des bi-manchots, autrement dire les personnes que nature, maladies ou traumatismes dépossédèrent de leurs membres antérieurs.

Bien que conservant la direction générale des travaux de ces deux commissions, ce fut particulièrement à la bi-manchotie que je consacrai le peu qui me surnage d’intelligence, d’énergie et de dévouement à la cause des déshérités.

L’espace m’est ici, par dommage, trop parcimonieusement mesuré pour que je puisse, in extenso,reproduire le discours par lequel j’inaugurai nos travaux, véritable petit chef-d’œuvre de méthode ingénieuse et de fraternelle clarté, de style allural, et de mille autres mérites, tous d’une rare inoubliabilité.

Notre programme se résuma vite en ceci : faire rechercher, à la Bibliothèque nationale (par des petits jeunes gens pas chers) ce qu’on avait déjà tenté, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, en vue de l’amélioration du sort des manchots ; faire rédiger (par des petits jeunes gens bon marché) une substantielle compilation de ces travaux, mémoires, édits, décrets, dotations, etc., etc., servir chaud et tendre sa poitrine haletante vers quelques croix d’honneur bien méritées.

Nous ne fûmes pas, hélas ! longs à rester muets d’épouvante et d’horreur : depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, nul roi, nul empereur, nul pape, nul philanthrope privé, n’a songé jamais à tendre la moindre main miséricordieuse aux gens sans bras !

Nib de nib !… Nous étions frais !

La seule ressource nous restait de procéder par analogie et de rechercher, dans les systèmes appliqués aux autres déshérités ce que nous pourrions bien prendre à l’usage de notre petite spécialité.

Nous visitâmes des écoles où l’on élève des aveugles, et des établissements au sein desquels s’éduquent les sourds-muets.

Cette double inspection ne respira que la stérilité.

« Peut-être, nous avisâmes-nous, la visite de l’École Scarron se verra-t-elle frappée, pour nous, au coin d’un plus appréciable avantage ?

— Car enfin, observa notre honorable vice-président, qu’est-ce que c’est que les culs-de-jatte, sinon des manchots, des manchots par en bas ?... »

Ce qui nous frappa, à notre entrée à l’École Scarron, fut l’air d’extraordinaire bonne humeur de tous ces petits pensionnaires.

Précisément, c’était l’instant d’une récréation.

Il fallait les voir rouler à des vitesses vertigineuses, évoluer, virevolter, confortablement installés sur leurs coquettes et bien roulantes petites voitures à pneus !

Tous les jeux auxquels se livrent nos bébés jambus se voient exécutés avec la plus vive maestria par les jeunes élèves de l’École Scarron.

Notamment le football !

Quelques-uns de ces drilles, sur le sort de qui nous nous apitoyons, n’hésitèrent pas à nous éclater de rire au nez fort impertinemment.

« Mais, mon pauvre monsieur, haussa les épaules l’un d’eux, il me pousserait subitement la meilleure paire de jambes du monde que je n’hésiterais pas une minute à me la faire amputer !

— Les jambes, ajouta son voisin, c’est la mort des bras ! »

Et, ce disant, le jeune homme se retroussait la manche sur des muscles comme je n’en souhaiterais pas à mon pire ennemi.

« Tenez, fit un troisième, faites-en autant, les « cuissards ! »

Empoignant une corde qui pendait du troisième étage, il s’élevait, tel l’oiseau, dans les airs avec une célérité facilement explicable par la suppression du poids mort des jambes, jointe à la surprenante vigueur des biceps, entraînés par l’usage quotidien du fer à repasser.

Tout cela – je ne dis pas – était fort joli : mais quelle instruction à en retirer, pour le bien de notre mission ?...

Nulle, hélas !

Et nous en sommes, aujourd’hui, à cette maigre réforme de l’orgue de Barbarie, désormais accessible aux pires bi-manchots, grâce à un système de pédales assez semblable à celui dont se servent les rémouleurs.

Si quelqu’un de nos lecteurs voyait quelque amélioration plus profonde, merci d’avance !

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