Chapitre 12 Ménageons jusqu’à la susceptibilité des météores
« Alors, mon cher Bénévol, vous n’aimez pas La Fontaine ? »
M. Bénévol Mansuet jeta sur l’assistance un regard doucement circulaire :
« Si j’étais certain que, parmi ces dames et ces messieurs, ne se trouve aucun descendant du grand fabuliste, ou tout au moins quelqu’un professant pour sa mémoire un culte profond, peut-être alors me hasarderais-je à dire mon opinion. »
Chacun de nous ayant affirmé qu’on s’affectait de ces mânes comme, environ, de celles de Colin-Tampon :
« Eh bien, proclama Bénévol, ce mythographe eût mérité de passer à la postérité sous le sobriquet du « Méchant La Fontaine » !
Puis, effrayé de tant d’audace :
« Si j’ose m’exprimer ainsi », atténua-t-il.
Car M. Bénévol Mansuet, dans sa crainte de froisser les sentiments d’autrui, s’appliqua à n’employer que des expressions médianes.
Volontiers, c’est ainsi qu’il chanterait :
Il était un moyen navire (bis)
Qui n’avait que fort, fort, fort peu navigué (bis)
Bénévol Mansuet n’aime pas La Fontaine, parce que La Fontaine semble, dans ses récits et moralités, se réjouir des malheurs assaillant sans relâche tant de pauvres bêtes qui n’en peuvent mais, telle, pour exemple, cette infortunée Cigale creveuse de faim par inépargne.
« Votre sollicitude, cher monsieur Mansuet, s’étendrait-elle aux végétaux ?
— Parfaitement, mon jeune ami. Je trouve, entre autres, quasi détestable cette histoire du Chêne expiant une fort légère vanité d’un déracinage effroyable, sur lequel La Fontaine insiste avec une volupté visible :
Du bout de l’horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. L’arbre tient bon ; le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts
Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.
« Vraiment, chers amis, la main sur le cœur, dites-moi si le Chêne méritait pareil châtiment ?
— Excessif, en effet, mais si bien dit ! Ce La Fontaine avait tout de même beaucoup de talent.
— Le talent n’est rien sans la bonté, messieurs, et le désir de faire plaisir aux gens.
— Pourquoi le Chêne, aussi, cherchait-il à humilier ce pauvre petit Roseau ?
— Le Chêne n’a jamais cherché à humilier le Roseau. Son langage, au contraire, respire la meilleure compassion. Écoutez-le :
Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage
Vous n’auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l’orage.
« Dites-le-moi, messieurs, est-ce là d’un mufle le langage ?… Allons ! bon, voilà que je parle en vers, moi aussi. Non, mesdames, non, messieurs. Ce Chêne, je m’y connais, était un brave homme de Chêne.
— Alors, à la place de La Fontaine, c’est le Roseau que vous auriez déraciné ?
— Pauvre cher petit Roseau du Bon Dieu !...Oh ! que certes non pas !
— Alors ?
— Je ne sais pas, moi… J’aurais cherché quelque solution moyenne… Comme une association entre ces végétaux…
— Une association ?
— Oui, au moyen du greffage, vous savez qu’on obtient des plantes qui participent des qualités de leurs deux ataves, des hybrides, comme on dit… Grâce à ce procédé d’union intime, j’aurais créé le Chêne-Roseau (quercus arundinensis),nouvelle espèce possédant la robustesse bien connue du Chêne, alliée à la légendaire souplesse du Roseau… Ainsi, tout le monde eût été content.
— Sauf l’Aquilon.
— Vous avez raison : je vais chercher une autre solution, donnant satisfaction à la susceptibilité fort légitime de ce pauvre Ouragan. »
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