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Chapitre 19 Oui, décidément réformons l’orthographe

Sur une sommation tout à fait**formelle d’un groupe de lecteurs réunis en syndicat (on n’en finira donc jamais, avec ces n… de D… de syndicats !), me voilà dans l’affreuse nécessité d’exposer ici mon opinion sur une question du jour qui me répugnait le plus, à savoir si l’on doit continuer à respecter l’orthographe comme une vieille tante à héritage, ou bien si l’on pourra désormais lui tailler sans crainte ce que certains membres mal éduqués de l’armée française dénomment irrévérencieusement une basane.

Il y a du pour, il y a du contre, comme dit Jules Lemaître, ou plutôt comme il disait jadis, avant d’être devenu le gaillard résolu que l’on sait.

Les sages partisans du « statu quo » ont mille fois raison ; mais combien, également faut-il approuver les hardis novateurs, et les suivre des deux mains dans la voie bénie de la simplification !

Ah ! si l’on pouvait trouver un moyen terme, un ingénieux truc qui nous permît de violer la vieille douairière sans cesser néanmoins de la tant vénérer !

Espérons que l’ingéniosité de MM. les préposés triomphera de cette réelle difficulté.

Tout d’abord, une remarque s’impose.

Les interviewers qui se sont occupés de la question n’ont songé qu’à une chose : se présenter chez les grammairiens, les gros universitaires, les littérateurs et Mme Sarah Bernhardt, afin d’extorquer à tous ces messieurs et à la grande artiste leur opinion sur l’épineux sujet.

Mais les gens véritablement intéressés à la réforme de l’orthographe, personne, que je sache, dans la presse, ne s’est dérangé pour aller cueillir leur avis.

Et ces gens ?...demandez-vous sur un ton de mépris, qui est-ce ?

Ces gens, saluez, messieurs, ces gens ne sont autres que nos seigneurs les lecteurs tous membres affiliés à cette puissante société secrète dont on connaît mal les statuts et qui s’appelle le Public.

Or, le lecteur – et cette considération tranchera le nœud du conflit – le lecteur du journal, de la livraison, de la brochure et même du volume relié, a tout intérêt à ce que les écrivains adoptent résolument et jusqu’en ses dernières conséquences la réforme de l’orthographe, dont les principes fondamentaux sont la suppression de toute lettre inutile, le remplacement du prétentieux « ph » par un simple « f » et autres modifications de même nature.

Il est difficile de se rendre un compte même approximatif, à moins d’avoir beaucoup pâli sur la question, de la place que pourront gagner les littérateurs, du jour où ils se décideront à écrire « téâtr » au lieu de « théâtre », « lètr » au lieu de « lettre » et « filandreu » au lieu de « philandreux ».

Environ trente pour cent !

Voulez-vous un exemple ?

Tenez, je prends la première phrase qui me passe par la tête et je vais la transcrire successivement des deux façons :

En vieux jeu, d’abord

« Quel chouette banquet que le banquet des vingt mille maires ! »

Et maintenant en « modern style » :

« Kel chouett bankè ke le bankè dé vintmil mer ! »

Hein ! qu’est-ce que je vous disais ?

Vous tirez vous-même les conséquences avantageuses d’une telle réforme.

Avec la même superficie de papier et le même nombre de lignes, le lecteur jouira d’un tiers de substance en sus.

Les romans de 300 pages n’en compteront plus que 200, et, au lieu de les payer 3 francs, on les aura pour quarante sous !

Si vous trouvez que cela n’est rien, vous !

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