Chapitre 18 La question de la Loire
Vif fut mon dépit quand brusquement d’irrémissibles tâches me prohibèrent toute participation au XIe Congrès de la Loire navigablelequel se déroule en ce moment, sous l’avisée présidence de notre éminent confrère nantais M. Maurice Schwob.
Rien de ce qui touche à la Loire ne saurait rester indifférent au cœur des bons Français, cette Loire, cette vieille Loire témoin de la majeure partie de notre histoire nationale.
Loire immortelle de nos aïeux !
Depuis un laps de temps que je ne saurais préciser, l’illustre fleuve, jadis si florissant, a perdu dans la plus grande partie de son cours le sens de la navigabilité, et les meilleurs esprits s’unanimisent à déplorer que, sur mille points divers, d’inoubliables ponts aient été jetés d’une rive à l’autre pour que nul, hélas ! désormais bateau ne passe dessous !
Que de millions gaspillés en pure perte !
Entre autres causes, ce regrettable état de choses résulte de ce que la Loire a vu, graduellement, remplacer son eau par du sable fin, substance dont les savants s’accordent à constater le bas flottantiel.
Le remède gît donc entier dans ce programme :
Moins de sable ;
Plus d’eau.
Ou tout simplement :
Beaucoup plus d’eau que de sable.
Pullulent les projets :
Adduction dans le lit de la Loire d’une portion de l’eau du Rhône ;
Mesures sévères contre le déboisement ;
Etc., etc., etc.
Hâtons-nous, avant la fermeture de ce Congrès, d’exposer nos idées sur ce vital problème.
Tout d’abord, il est sacrilège de prétendre que la Loire manque d’eau. C’est effrayant, au contraire, comme il y a de l’eau dans la Loire. Seulement, c’est une eau peu sérieuse et cohésive point. Au lieu de mettre sa coquetterie à se totaliser, au long de son cours, à former une brave rivière bien rassemblée, non, Mlle la Loire s’amuse, telle la petite folle de l’Écriture, à se ramifier, se disperser, s’épandre, se diffluer, se multifider, à s’éperdre. Et partout dans ce sable oiseux et vain vous ne contemplez que flaques, mares, et même véritables étangs inaptes à la moindre batellerie.
Empressons-nous donc – et tout est là – de faire rentrer dans un lit unique ces masses d’eau si stupidement gâchée.
Ainsi qu’aux bains publics, côté des hommes, côté des femmes, instaurons à la Loire côté du sable côté de l’eau. Et vous m’en direz bientôt des nouvelles, mon vieux Schwob !
Double avantage, d’ailleurs.
N’aurons-nous pas créé deux Loires ?
L’une navigable ;
L’autre carrossable.
Car autant le sable se montre peu flottatoire, autant sa roulance aux véhicules est enviable, surtout quand on prend la précaution de lui offrir quelque cohésion par un léger arrosage au collodion (un litre et demi environ par mètre carré).
Et comme motodrome, citez-moi meilleur, gens spéciaux !
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