Chapitre 30 La question du cartonnage des routes
Quoiqu’il en coûte à notre légitime amour-propre, tranchons le mot, à notre stupide vanité, n’hésitons point à combler d’aise un brave homme, qui nous demande avec des larmes dans la plume, l’inserce de la suivante :
« Monsieur le rédacteur,
« Sans doute, par cette manière de badinage qui vous est habituelle, vous avez récemment préconisé, dans Le Journal, le collage sur le sol de feuilles de papier, afin d’éviter la poussière, ce fléau des routes.
« Or ce procédé, qui, décrit par vous, a dû faire sourire maint de vos lecteurs, est beaucoup plus voisin de la pratique que vous semblez le croire.
« Employé par moi depuis plus de dix ans, tant sur ma propriété de Lussan que dans le parc du château de Vassenoy, il nous a donné les résultats les plus merveilleux et les plus durables.
« Il ne s’agit pas, comme vous le décrivez, du collage de plusieurs épaisseurs d’affiches électorales, mais d’un revêtement en pâte de carton-pierre, laquelle, une fois sèche, donne une piste parfaitement unie, absolument inaltérable et dure comme la pierre, mais d’une dureté élastique et mate des plus favorables au roulement des véhicules de toutes sortes.
« La grande allée qui de la route accède au château de Vassenoy a été cartonnée, par mes soins, en 1894 : elle n’a pas bougé depuis, malgré la moyenne de dix voitures par jour qui la sillonnent.
« Toutes les allées importantes de mon parc de Lussan ont subi le même traitement en 93. Résultat identique.
« Je pourrais vous citer vingt autres expériences analogues.
« L’administration des ponts et chaussées, à laquelle j’ai soumis mon système, m’oppose l’objection de la dépense excessive qu’entraînerait l’application du procédé.
« À cela, je répondrai que les frais d’établissement, à vrai dire, élevés, pourraient aisément se récupérer, d’abord par l’économie résultant de l’entretien des routes et de la suppression des cantonniers, agents voyers, etc… (à la grande joie, je pense, de votre ami Rouvier).
« Et puis, quel magnifique emplacement, désormais, pour la publicité !
« Traitées par mon procédé, les routes offrent une surface gris perle apte à recevoir, dans de larges proportions, des inscriptions de toutes sortes, réclames payantes, renseignements voyers, touristiques ou autres.
« Aux abords des villes, principalement, cette publicité routière ne manquerait pas de produire sérieux profit.
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« Oserai-je compter, monsieur le rédacteur, sur l’insertion de la présente ?
« En y consentant, vous me feriez un plaisir dont vous ne pouvez vous faire idée, et si jamais vous passez dans notre pays, etc., etc…
« Signé :R. Vincendeau,
« Officier de cavalerie en retraite,
« Maire de Lussan. »
Tous mes compliments, colonel, mais votre truc en carton n’est rien auprès d’un autre que je vais avoir incessamment l’honneur de présenter à notre honorable clientèle.
Petite Correspondance.– M. V. P. – Tout cela est bien de votre faute. Si vous ne vous étiez pas vanté, auprès de votre médecin, d’être notaire, alors que votre véritable profession consiste à, dans les fêtes foraines, avaler des étoupes enflammées, M. le docteur Pelet, qui est un praticien infiniment prudent, ne vous aurait pas ordonné des cachets de carbure de calcium, et vous auriez, de la sorte, évité cette explosion stomacho-buccale et ce commencement d’incendie suivi d’une légère gastrite. Ça vous apprendra à bluffer, mon cher.
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