Chapitre 4 Réputation usurpée
« Et le Bon Dieu, mon cher monsieur Bénévol Mansuet, qu’en pensez-vous, du Bon Dieu ? »
La question n’était pas achevée, que nous assistions au plus inattendu des spectacles inoubliables.
Une lueur de haine venait de fulgurer l’atmosphère, si calme d’habitude, des yeux amènes de M. Bénévol Mansuet.
Un affreux rictus tordait la bouche, la bonne bouche avenante de notre ami, cependant qu’un tremblement nerveux agitait ses mains, ses mains blanches de prélat doux.
« Le Bon Dieu ! rugit-il, le Bon Dieu ! Ah ! il est joli votre Bon Dieu !… Le Bon Dieu, mais c’est un… »
Ici un mot que, désirant ne point, même indirectement, froisser les convictions religieuses, peut-être, d’une partie de notre clientèle, nous nous empressons de n’insérer point.
Animé, lui-même, de ce sentiment, M. Bénévol Mansuet s’était vite ressaisi, et, tout honteux de son emportement :
« Mais, pardon, s’excusait-il, je serais au désespoir… »
Et toute sa physionomie reflétait les remords d’avoir pu causer une peine, même légère, à l’un des membres de l’assistance.
« Ne regrettez rien, mon cher Bénévol, ne regrettez rien du tout. Pas un de nous qui ne professe, sur le terrain religieux, le plus intégral peaudeballisme.
— Et même, renforça Jules, notre peaudeballisme**se panache de la plus âpre frénésie. Si, je ne dis pas un catholique, je ne dis pas un chrétien, je ne dis pas un être professant une religion quelconque, si le plus pâle spiritualiste se permettait de pénétrer ici, apprenez qu’il serait reçu à coups de barres d’anspectsur la figure. »
Ainsi rassuré sur notre faible cultisme :
« Le Bon Dieu, mes amis, poursuivit M. Bénévol Mansuet, est le seul être actuellement vivant pour lequel j’éprouve quelque aversion.
— Qu’a-t-il fait, pour cela, le Bon Dieu ?
— Ce qu’il a fait ?… Ce qu’il a fait ?… Mais quand ce ne serait que l’Univers, que la Nature !
— La Nature ?… Que dites-vous, Bénévol ?… Mais c’est beau, la Nature !
— C’est beau, mais c’est triste.
— Étrange pessimisme !
— Combien légitime, ce pessimisme !… Citez-moi quelque chose d’aussi effroyablement désolant, d’aussi impitoyable, d’aussi féroce que cette charmante petite organisation qui s’appelle la Nature, l’autophageNature…
— Comment ! la Nature boulotte des voitures automobiles ?
— D’abord, oui, elle en boulotte comme elle boulotte tout, mais ce que je veux dire par autophage,c’est que la Vie des Êtres ne se propage et s’éternise qu’avec le concours de la substance des autres.
Et comment ?
— Ah ! oui, on peut le dire, et comment ! car cette substance, sauf de rares exceptions, sert à repaître les autres, alors qu’elle est encore à l’état vivant, pantelant, sensible.
— Pourtant vrai !
— Tenez, moi qui vous parle, il y a une chose que je ne pardonnerai jamais au Bon Dieu : c’est l’impossibilité où je me trouve de manger un malheureux œuf à la coque sans éprouver les plus atroces remords.
— Ah ! par exemple, voilà qui est particulier !
— Pour obtenir des œufs à la coque, il faut faire bouillir de l’eau. Or, en faisant bouillir de l’eau, songez-vous à la torture de ces millions de pauvres petits microbes brusquement élevés à la température de cent degrés centigrades, caloriqueauquel nul entraînement préalable ne les a disposés ?
— Depuis le temps que l’humanité fait bouillir de l’eau, ils doivent avoir l’habitude.
— Ah ! mes bons amis, veuillez ne pas sourire… Que diriez-vous au spectacle de plusieurs millions de chevaux plongés dans une spacieuse marmite remplie d’une eau maintenue pendant quelques minutes à l’état d’ébullition ? Oui, que diriez-vous ?
— Un cri d’horreur s’échapperait sans doute de nos poitrines.
— Et vous auriez raison… Eh ! bien, qui vous dit qu’un simple bacille ne jouit pas de la même sensibilité que le cheval, ou même l’homme ?
— En effet.
— Oh ! oui, pourquoi le Créateur a-t-il imaginé cette regrettable organisation, où la souffrance coule à pleins bords, alors que les instants de plaisir y sont si rares ?
— Et si courts…
— En conséquence, vous voudrez bien, mes bons amis, m’excuser si, tout à l’heure, je me suis laissé aller à quelques propos un peu vifs à l’endroit du Bon Dieu.
— Nous partageons votre réprobation, monsieur Bénévol Mansuet.
— D’ailleurs, il serait malséant de tenir trop ardente rancune au Bon Dieu. Accordons-lui les circonstances atténuantes. Songez, messieurs, qu’il n’a mis que six jours pour créer l’Univers, et dame ! six jours pour venir à bout d’une tâche de cette importance, c’est un tantinet court. Ne vous semble-t-il pas, en effet, bien difficile d’accomplir, en un laps aussi limité, quelque chose d’un peu réussi comme Univers ? »
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