3
Cette terre était la première découverte… (page 22).
Il y a à peine un peu plus de trois siècles qu’eut lieu la première découverte antarctique. Elle fut faite par un marin hollandais et elle est due, d’ailleurs, au hasard, qui fait souvent bien les choses.
On sait qu’à cette époque, les Hollandais venaient de nouer de fructueuses relations de commerce avec les Indes Orientales.
Il y avait eu plusieurs expéditions équipées aux frais des riches marchands d’Amsterdam, et qui avaient accompli avec succès le périlleux voyage des Indes par le Cap de Bonne-Espérance.
Il arriva que, stimulés par ces exemples, des négociants de Rotterdam voulurent à leur tour organiser des expéditions pour les Indes Orientales ; mais écoutant les conseils du célèbre géographe Pierre van der Hagen, ils s’associèrent sous la raison sociale « Compagnie de Pierre van der Hagen » et équipèrent, à leur tour, une belle escadre.
Ne voulant pas faire comme les bourgeois et les marchands d’Amsterdam, ils donnèrent l’ordre au chef de leur escadre de se rendre aux Indes, non plus par la route du Cap suivie jusqu’alors, mais par la route tracée par Magellan.
Àcette époque troublée, on armait — par précaution — en guerre toutes les expéditions commerciales et l’escadre de « l’Expédition des cinq navires de Rotterdam » avait embarqué un effectif de cinq cents hommes, marins et soldats placés sous le commandement supérieur de l’amiral Jacques Mahn et du vice-amiral Simon de Cordes.
C’était le plus petit des bâtiments de cette escadre, le yacht Blyde Boodschap qui devait faire la première découverte des terres australes. Ce navire, qui ne jaugeait que 75 tonnes, portait 56 hommes d’équipage, commandés au début de la campagne par Sebald de Weerdt (ou Weert).
Le 26 juin 1598, l’escadre mettait à la voile ; mais ce ne fut que le 6 avril de l’année suivante, après une pénible traversée, que les cinq navires arrivèrent au détroit de Magellan.
Le chef de l’escadre, Jacques Mahn, était mort en route, et avait été remplacé par le vice-amiral de Cordes qui, à son tour, avait été remplacé par Sebald de Weerdt.
Le yacht Blyde Boodschap avait alors reçu comme commandant Dirck Gherritz, marin expérimenté, qui avait déjà fait vaillamment les voyages au Japon, pour le compte de compagnies portugaises.
Le 8 avril, l’escadre franchissait le goulet du détroit de Magellan.
Des vents violents et contraires ne tardèrent pas à l’assaillir, et le vice-amiral décida d’hiverner dans le détroit. L’hivernage fut rude, et une centaine d’hommes environ périrent en cet endroit.
Enfin, le 3 août, l’escadre pénétrait dans l’Océan Pacifique.
Mais là, ne devait pas se trouver la fin des ennuis, comme on le croyait, et des tempêtes firent subir à la flottille de grosses avaries.
Le yacht Blyde Boodschap fut désemparé, et on ne parvint qu’à grand’peine à le remettre en état.
Un mois plus tard, le 10 septembre, une violente tempête dispersa la petite flottille, et le Blyde Boodschap, jeté violemment hors de sa route, se trouva seul et atteignit le 64 degré parallèle sud, où son commandant, Dirck Gherritz, aperçut avec étonnement une terre présentant des montagnes élevées couvertes de neige, « comme dans le pays de Norvège ».
Cette terre était la première terre découverte de celles qui font partie des archipels et des terres des régions du Pôle Sud.
Dirck Gherritz réussit à gagner une latitude plus clémente, et, quelques semaines plus tard, il parvenait dans la baie de Valparaiso ; mais il n’avait plus à son bord que neuf hommes encore valides.
De son côté, de Weerdt qui se trouvait sur le Troun, cherchait à regagner l’Europe. À quelque distance du détroit de Magellan, dans l’est du cap des Vierges, il découvrit, le 24 janvier 1600, trois petites îles qu’il plaça sur ses cartes par 50° 40′ sud, à environ 76 lieues du continent et auxquelles il donna le nom de Sebaldines. Ces îles faisaient partie du groupe qui devait, par la suite, recevoir les noms de Malouines et de Falkland.
Le premier géographe qui ait mentionné la découverte fortuite de Gherritz, est Gaspard van Baerle, qui joignit à la traduction latine qu’il publia, en 1622, de la Historia General de las Indias Occidentales de Herrera, un résumé des voyages faits au détroit de Magellan.
Avec le dix-huitième siècle, devaient commencer des découvertes sérieuses et les hardis pionniers du Pôle Sud devaient devenir assez nombreux.
En tête, se présente un Français, Bouvet, qui, en 1739, découvrit l’île qui porte son nom.
Puis vinrent deux autres Français, Marion et Crozet, qui, en 1772, rencontrèrent, au cours de leur exploration, un nouveau groupe d’îles qui a également gardé le nom de ses découvreurs.
Le quatrième de ces pionniers que nous avons à citer est encore un Français, le capitaine Kerguelen.
En 1772, il découvrit dans l’Océan Indien austral, la grande île à laquelle il a donné son nom.
Ainsi, on le voit, c’est par quatre noms de voyageurs français que s’est ouverte, à l’avant-dernier siècle, l’ère des découvertes dans les parages des régions antarctiques et que se sont marquées les premières étapes vraiment sérieuses.
Après eux, devait venir un anglais célèbre, le capitaine Cook, qui, de 1773 à 1775, entreprit dans l’Océan Austral, avec les deux navires Adventure et Resolution, trois croisières restées célèbres dans les fastes géographiques.
Dans la première de ces croisières, en janvier 1774, il atteignit vers le sud-ouest de la Terre de Feu le 71° 10′ de latitude, ce qui pouvait paraître extraordinaire pour l’époque.
Le grand navigateur fut vivement ému par la vue des paysages polaires, qui firent une profonde impression sur sa vive imagination.
Il décrivit, à son retour, et cela avec perfection, la formation des glaces et leur puissante action. Il eut le pressentiment qu’il existait, par delà, d’autres terres qui furent effectivement découvertes après lui dans la vaste zone mystérieuse.
Mais sa relation écrite n’était certainement pas faite pour encourager le zèle des futurs voyageurs en ces contrées désolées. Il osa même écrire : « Le danger qu’on court à reconnaître une côte dans ces mers inconnues et glacées est si grand, que j’ose dire que personne ne se hasardera à aller plus loin que moi, et que les terres qui peuvent être au sud ne seront jamais reconnues. »
Cook se trompait, et cela heureusement pour la science et la géographie !
Un Russe ouvre la liste des explorateurs célèbres du XIX siècle. Bellingshausen, de 1819 à 1821, fit un important voyage de circumnavigation dans les mers australes. Il compléta les découvertes de son grand devancier en découvrant les deux petites îles d’Alexandre et de Pierre I.
Àson tour, un baleinier anglais, nommé Weddell, atteignit en 1823, à l’aide de ses deux navires Beaufoy et Jane, le 74° 35′ parallèle.
Ce fut un heureux résultat qui exerça une espèce de réaction momentanée contre les idées de Cook.
Il avait trouvé un passage libre dans la mer de Georges IV (longitude 34°) et dans lequel il avait réussi à s’engager.
On rechercha longtemps ce passage dans les mêmes parages.
Un autre Anglais, Biscoe, en 1830-1832, tenta avec les deux navires Lively et Tula qu’il commandait, des découvertes dans les hautes latitudes du Sud.
Il découvrit les terres Adélaïde, Enderby, Graham.
En 1833, le capitaine Kemp, un Anglais encore, atteignit à l’aide de son schovner Magpie, la terre à laquelle son nom est resté attaché. La terre de Kemp se trouve par le 57° de longitude.
Au cours des deux années 1838, 1839, deux Anglais, les capitaines Balleny et Freeman, à la tête des navires Scott et Sabina, découvrirent les îles Balleny, la côte Clarie, et ramenèrent l’attention des géographes et des hydrographes sur la question, qui paraissait oubliée, des régions antarctiques.
Leur voyage devait avoir un grand retentissement, car ces voyageurs allaient être cause de la reprise de recherches nouvelles.
En effet, à partir de ce moment, les marines françaises, anglaises, américaines, allaient glorieusement rivaliser pour faire de nouvelles découvertes, et, à la même heure, trois grandes expéditions nationales allaient lutter pour de nouvelles explorations.
L’expédition française, composée de deux navires, le Zélé et l’Astrolabe, fut commandée par le célèbre Dumont d’Urville, qui, on le sait, a fait le tour du monde et est mort dans un accident survenu sur le chemin de fer de Saint-Germain.
De son premier voyage, en 1837, l’amiral Dumont d’Urville n’avait rapporté qu’un seul important résultat : la découverte de la Terre Louis-Philippe.
Au cours de son second voyage, il découvrit la Terre Adélaïde, la Côte Clarie (qui avait déjà été aperçue par des Anglais), ce qui ajoutait des découvertes vraiment importantes à la géographie des régions antarctiques.
L’expédition américaine eut lieu en 1839-1840. Elle avait à sa tête le commandant Wilkes, qui avait sous ses ordres trois bâtiments et fit avec eux deux grandes expéditions au milieu de nombreuses difficultés. Il se rendit, d’ailleurs, dans les régions déjà visitées et explorées par le capitaine Balleny et l’amiral Dumont d’Urville.
Au cours de sa seconde expédition, l’explorateur américain découvrit la Terre de Wilkes.
James Ross, le célèbre explorateur anglais, devait voyager à son tour dans les régions antarctiques de 1839 à 1843.
Il avait, d’ailleurs, déjà fait ses débuts d’explorateur dans les mers glaciales du Nord, où il était sous les ordres de son oncle, le commandant John Ross (1829-1833).
La croisière anglaise de l’expédition, dont il avait le commandement et qui était composée des deux navires l’Erebus et la Terror, devait être des plus heureuses et des plus fertiles.
Elle fit la découverte de la Terre Victoria ; elle dépassa successivement les latitudes atteintes par Cook et Weddell. Ross découvrit les deux célèbres volcans qui reçurent les noms des deux navires dont nous venons de parler.
Au cours d’une seconde expédition excessivement périlleuse, James Ross atteignit enfin 78° 10′, latitude extrême qui ne devait être dépassée qu’en 1900 par le Norvégien Borchgrevink.
Enfin, une troisième fois, le célèbre explorateur anglais devait encore se diriger vers le Sud.
Cette suite de croisières des mers avoisinant le Pôle Sud est restée sans rivale.
James Ross devait aussi s’illustrer dans les régions arctiques à la recherche des restes de l’expédition de sir John Franklin, en 1848. Ce sont ces recherches des restes de Franklin qui l’ont surtout rendu célèbre.
Àla suite de Ross, mentionnons l’Anglais Nares, qui, trente années plus tard (en 1873-1874), reprit la suite des voyages vers le Pôle Sud. Il commandait le Challenger, qui fit de nombreuses et remarquables études au point de vue de l’hydrographie, de la botanique et de la zoologie, et enrichit les sciences naturelles de nombreux documents nouveaux.
Depuis une quinzaine d’années, les baleiniers ont étendu leur terrain de chasses aux mers antarctiques. Les baleiniers écossais ont été les premiers à donner l’exemple.
En décembre 1892, un de leurs bâtiments, l’Active, a trouvé de nombreuses baleines. Le docteur Donald a raconté qu’à plusieurs reprises l’Active avait heurté plusieurs de ces cétacés qui sont abondants et peu farouches dans les eaux qui avoisinent l’île de Joinville et celle de Dundee.
Un jour, on n’aperçut pas moins de trente de ces animaux. Une autre fois, le docteur Donald vit un balénoptère long de 25 mètres sauter hors de l’eau comme un saumon.
En 1893, le Jason faisait un nouveau voyage dans les terres australes sous la direction du capitaine Larsen.
Le 9 décembre, Larsen découvrait une île qu’il appela Veiro (Île du Temps). L’après-midi du même jour, il passa auprès d’une île qu’il nomma l’Île Robertson en l’honneur de l’un des propriétaires du navire sur lequel il naviguait.
Le surlendemain, 11 décembre, l’atmosphère s’étant éclaircie, il avait la chance de découvrir encore un îlot volcanique qu’il baptisa Lurdenberg Sukkestop.
Débarquant sur la banquise en compagnie de son second, et chaussé de « skis », Larsen et son compagnon atteignirent l’îlot. Ils rencontrèrent de nombreux phoques, et, en ayant tué plusieurs, ils trouvèrent dans l’estomac de quelques-uns les restes d’un poisson ressemblant au merlan.
Tel était l’état des découvertes australes lorsque le commandant de Gerlache résolut de faire une expédition sur le Belgica.
De Gerlache, avec le Belgica (1898-1899), explora le Shetland, le sud de la terre de Graham, et donna une impulsion nouvelle aux explorations de ces régions si peu connues, si mystérieuses, et qui sont cependant si attrayantes.
Nous raconterons plus loin, avec détails, les principaux faits de cette expédition remarquable qui a excité l’enthousiasme du grand géographe Élisée Reclus.
« Tout d’abord, dit-il, constatons le fait qui devra de siècle en siècle ramener le nom de la Belgica parmi ceux des navires qui visitèrent les terres australes : M. de Gerlache et ses vaillants compagnons sont parmi tous les hommes les premiers qui aient hiverné dans la zone glaciale du Sud au-delà du cercle polaire.
» Pendant treize longs mois ils ont vécu, ou plutôt ils ont réussi à garder le souffle et le mouvement, dans la grande prison de glace, dans la banquise qui dérivait de çà et de là. N’ayant pas eu la chance de trouver, soit la mer libre, soit un promontoire favorablement situé, qui leur permît de passer le long hiver en de meilleures conditions d’économie vitale, il leur fallut rester dans leur navire, mordus par la mâchoire de glace, entendre sans cesse le craquement des flardes entrechoquées, la rumeur sourde de tout cet univers de fraisis cristallin qui se brise et se regèle, participer jusque dans la moelle des os à tous les chocs que subissait la membrure du navire, travailler constamment à le dégager des situations périlleuses, lui éviter le heurt des blocs et des monts de glace, et s’accommoder le moins mal possible à ce va-et-vient de la dérive, qui les promena en ligne brisée sur un espace de 2 000 kilomètres. »
En 1900, à son tour, un Norvégien résolut de suivre l’exemple montré par de Gerlache.
Borchgrevink, dont nous relatons d’autre part le voyage, se mit à la tête de l’expédition anglaise de la Soulthem-Cross, la Croix du Sud, qui, par terre, dépasse de quarante milles (78° 50′) la latitude que James Ross avait atteinte dans les mêmes parages.
C’était lui qui détenait alors le record vers le Pôle Sud. Son expédition endura aussi parfois de dures souffrances, et les explorateurs ne durent souvent leur salut qu’au hasard.
En août 1901, un vapeur, le Morning, chargé de ravitailler l’expédition anglaise de la Discovery, quittait l’Angleterre.
Le 23 janvier de l’année suivante, il attaquait la banquise antarctique dans le sud de la Nouvelle-Zélande, et, après une lutte gigantesque, arrivait enfin à cette terre Victoria, ce morceau du continent antarctique découvert, il y a près de quatre-vingts ans, par l’Anglais Ross.
Au cours de l’été antarctique, on fit de périlleuses expéditions en traîneau, et, une fois les reconnaissances terminées, les explorateurs s’installèrent pour l’hivernage.
Au prix d’efforts inouïs, ils parvinrent ensuite à atteindre, au cours d’une exploration, le 80° 17′ de latitude sud. Ils avaient dépassé Borchgrevink, qui n’était arrivé qu’à 78° 50′.
Comme nous l’avons déjà vu dans les pages précédentes, une question importante pour la science a été résolue par les récents voyages dans les régions australes.
Les observations faites (comme cela a été fait d’ailleurs aussi dans les régions boréales) ont confirmé ce fait que la terre a connu des froids plus intenses et que les glaces étaient jadis plus nombreuses auprès des pôles.
« Les observateurs, a dit un jour Élisée Reclus, au cours d’une conférence, les observateurs ont aussi mis hors de doute un fait capital dans l’Histoire géologique moderne de notre globe. Les terres qu’ils ont visitées portent toutes les traces d’une extension antérieure des glaciers.
» Les rivages de la Terre de Feu présentent en maints endroits des roches montonnées et des moraines provenant de glaciers disparus ; l’île des États, qui n’a pas un seul champ de glace, offre sur tout son pourtour les marques d’un ancien revêtement de neiges et de névés ; enfin, des terres antarctiques elles-mêmes se trouvent évidemment dans la période du recul des glaces.
» La calotte australe eut aussi des âges plus « glaciaires » que de nos jours, de même que la calotte boréale et probablement à la même époque. »
Aussi, la théorie qui prétend que les ossements ont été amenés là par un cataclysme, est aujourd’hui repoussée par tous les savants.
Un examen attentif démontre que l’époque glaciaire fut d’un caractère tout différent, en Europe par exemple, de celui qu’elle a eu en Asie et en Amérique, et que, tandis que des glaciers recouvraient les montagnes des îles britanniques et les plaines de l’Allemagne, des forêts de pins ombrageaient les îles de l’Océan antarctique, et les éléphants se multipliaient et pâturaient sur les bords d’un océan dont les vagues ne roulaient aucun glaçon !
Beaucoup de choses, d’après les savants de la nouvelle expédition, nous prouvent que l’Archipel antarctique a été submergé dans une période géologique très récente ; en effet, nous savons que des coquillages fossiles, de l’espèce de ceux qui vivent dans les eaux environnantes, se trouvent à des hauteurs assez grandes sur toutes les îles de l’Océan antarctique.
(Docteur Cook.)