‹ À outrage secret, vengeance secrèteChapitre 1 sur 6 · Scène II.

Scène II.

Un terrain au pied d’une montagne.

Entrent DON BERNARD, DOÑA LÉONOR et SYRÈNE.

don bernard.

Reposez-vous, belle Léonor, au pied de cette montagne couronnée de fleurs, où le printemps a convoqué sa cour ; reposez-vous là quelques instans en attendant l’arrivée de don Lope, votre heureux époux, — et chassez loin de vous cette affliction. Je la conçois bien d’ailleurs, la vue du Portugal vous fait ressouvenir que vous avez quitté la Castille.

léonor.

Illustre don Bernard d’Almeyda, mon affliction, soyez-en persuadé, ne procède pas d’ingratitude… Je sens aussi vivement que je le dois l’honneur que mon sort m’a procuré… mais, vous le savez… il y a souvent des larmes qui viennent de la joie.

don bernard.

Vous vous excusez, madame, d’une manière si flatteuse, que, ne serait-ce que pour cette excuse, je vous serais reconnaissant de votre faute, si c’en est une de pleurer… Je vous laisse un moment, afin que vous soyez plus libre de vous distraire de cette mélancolie. Asseyez-vous là, vous serez à l’abri de cet ardent soleil. Que le ciel vous garde !

Il sort.

léonor.

Il s’en est allé, Syrène ?

syrène.

Oui, madame.

léonor.

Personne ne nous écoute ?

syrène.

Nous sommes seules.

léonor.

Alors que ma douleur s’échappe en liberté hors de mon sein ; que mes peines cruelles s’exhalent de mon âme qu’elles tuent, et que mes larmes éteignent, s’il est possible, le feu dévorant qui me consume.

syrène.

Que dites-vous là, madame ?

léonor.

Laisse-moi, Syrène.

syrène.

Songez au péril, à l’honneur.

léonor.

Comment ! toi qui connais mon chagrin, c’est toi qui me réprimandes de la sorte, c’est toi qui me reproches mes pleurs, c’est toi qui me conseilles de me taire !

syrène.

J’écoute votre inutile plainte, et…

léonor.

Ah ! Syrène, quand donc une plainte est-elle inutile ? Lorsqu’un oiseau timide, enlevé de son nid par une main impitoyable, a été renfermé dans la cage qui doit lui servir de prison, il se plaint en des chansons mélodieuses, et par là il allège l’ennui de sa captivité. De même ma plainte à moi me soulage.

syrène.

Fort bien ; mais qu’en espérez-vous ? que prétendez-vous désormais ? Don Louis est mort, et vous, vous voilà mariée !

léonor.

Ah ! Syrène, hélas ! dis plutôt, dis que je suis morte avec don Louis ; car si le destin m’a contrainte à ce mariage, tu m’y verras sans plaisir, sans joie, toujours triste, toujours sombre, et, pour ainsi dire, plutôt morte que mariée. Ce que j’ai aimé une fois, je puis le perdre ; mais l’oublier, je ne puis. Eh quoi ! l’oubli pourrait venir là où l’on a vu l’amour ! Non, non… une femme au cœur noble n’oubliera jamais ce qu’elle a aimé, ou elle n’a pas aimé, si elle oublie. Rappelle-toi tout ce que j’éprouvai quand je reçus la nouvelle de sa mort. Si depuis je me suis mariée, tu sais à quelles considérations, à quels ordres j’ai cédé… — Mais il faut, ma fierté me le commande, il faut que je prenne ici congé de mon amour… Ô mon amour ! séparons-nous ; vous m’avez accompagné un assez long espace, et vous ne pouvez me suivre jusqu’aux autels de l’honneur.

Entre MANRIQUE.

manrique.

Trois fois heureux, moi qui arrive ! vingt fois heureux, moi qui accours ! cent fois heureux, moi qui débarque le premier pour être le premier à baiser l’empreinte de ce pied sous lequel naissent des fleurs, comme s’il était le printemps de l’été. Et puisque me voilà, je baise de nouveau tout ce qu’il m’est permis de baiser sans offenser mon Dieu.

léonor.

Qui êtes-vous ?

manrique.

Le moindre des valets de mon maître, le seigneur don Lope, mais non pas le moindre parleur ; et je l’ai devancé pour vous annoncer qu’il venait.

léonor.

Il ne montre guère d’empressement… (Elle lui donne quelques pièces de monnaie.) Voilà pour votre peine… Et en quelle qualité servez-vous don Lope ?

manrique.

Est-ce qu’un homme qui a un caractère aussi gentil pourrait être autre chose que gentilhomme ?

léonor.

Vous, gentilhomme !

manrique.

Oui, madame, — de la gaieté. — Je suis le valet par excellence, le prototype des valets, propre à tout, bon à tout : quand je garde la maison de mon maître, son majordome ; quand j’attends de lui quelque habit, son chambellan ; son maître d’hôtel, quand je prends pour moi le meilleur morceau ; son secrétaire peu discret, quand je confie ses secrets à nos voisins ; son écuyer intrépide, lorsque, pour ne pas aller à pied, je sors sur le cheval sous prétexte de le mener promener ; son intendant, quand je lui compte quelque chose ; son caissier, en même temps, quand je compte aux autres quelque chose de sa part ; son chef d’office, quand je détourne par hasard une pièce d’argenterie ; son pourvoyeur, quand je fais danser l’anse du panier ; et enfin son cocher, quand je le conduis à ses amours. Et après, madame, permettez que je vous dise que je remplis toutes ces charges sans me plaindre, et que je me contente de murmurer pour chacune séparément.

léonor.

C’est bien.

Sur un geste de Léonor, Manrique s’éloigne. — Léonor et Syrène causent bas à l’écart.

Entrent DON BERNARD, DON LOUIS et CELIO.

don louis, à don Bernard.

Je suis marchand, et les diamans sont ma partie… On dit que les diamans sont des grains bruts que le soleil durcit, perfectionne et embellit de ses rayons au fond de la mine embrasée… Je passe de Lisbonne en Castille. J’ai aperçu dans le village voisin la merveille du ciel sous les traits d’une dame que vous accompagnez. Le bruit public m’a appris aussitôt que c’est une nouvelle mariée ou qu’elle va pour se marier. Comme ma marchandise n’est jamais mal venue des dames, et que tous les mariages commencent par des présens de parures et de joyaux, je voudrais vous montrer quelques-uns des miens, qui sont en vérité aussi brillans que des étoiles… pour voir si l’occasion elle désir me procureront quelque bénéfice, chemin faisant.

don bernard.

Vous avez eu là une bonne idée et vous êtes venu à propos. Cette dame est fort triste ; j’ai envie de lui offrir un bijou pour essayer de l’égayer un peu. Attendez-moi là, je vais d’abord la prévenir.

don louis.

Eh bien ! seigneur, en ce cas, veuillez, je vous prie, lui porter, comme une preuve de ma sincérité, ce diamant. Dès qu’elle l’aura vu. Je ne doute pas, seigneur, qu’elle ne vous permette de m’amener à ses pieds.

don bernard.

C’est une pierre rare… quelle belle eau ! quel éclat ! quels feux ! — Attendez, je reviens… (Il s’approche de Léonor.) Il arrive ici, divine Léonor, un marchand entre les mains duquel vous verrez des bijoux de prix et fort beaux. Je voudrais, si cela peut vous être agréable, vous en offrir quelques-uns, à votre choix. Voici un diamant qu’il m’a demandé de mettre sous vos yeux comme échantillon. Tenez, regardez-le.

Il lui donne le diamant.

léonor, à part.

Que vois-je ? Ciel !

don bernard.

Eh bien !

léonor, à part.

Je n’ose le croire.

don bernard.

Désirez-vous que je vous l’amène ?

léonor, à part.

Hélas ! ce diamant est le même que., (À Syrène.) Dis-lui de venir, Syrène.

don bernard.

C’est moi qui irai, madame.

Il s’éloigne.

léonor.

Oh ! que l’amour me délivre de ce charme ! Ce diamant que tu vois, Syrène, est le même que je donnai autrefois à don Louis de Benavidès. Oui, ou mes larmes m’aveuglent, ou c’est le même. Il faut que je sache aujourd’hui par quelle suite d’accidens il est revenu en mes mains.

syrène.

Prenez garde, madame ; calmez-vous… les voici qui arrivent.

Don Louis devance don Bernard.

don bernard, à part.

Ce marchand est bien pressé de vendre. Ils sont tous les mêmes.

don louis, à Léonor.

C’est moi, madame…

léonor.

Âme de ma douleur ! réalisation de mes rêves !

syrène.

Prenez garde, madame, et taisez-vous. Je vois maintenant le motif de votre surprise.

Don Bernard s’approche.

don louis.

C’est moi, madame, qui profite de l’occasion que me présente la destinée, et qui espère trouver un placement que j’ai désiré si long-temps. Je porte avec moi les bijoux les plus beaux, les plus curieux. J’apporte entre autres une constance dont vous serez contente, si je ne me trompe, car il me semble qu’elle ferait bien sur votre cœur… J’apporte aussi un amour en diamans. On dit ordinairement que l’amour est fragile ; j’ai composé celui-ci des pierres précieuses les plus dures, afin que le mien ne fût pas comme les autres… J’apporte de plus un cœur dans lequel il n’y a rien de faux ; et parmi ces bagues, il en est une de celles que l’on appelle souvenir… J’avais aussi un joyau formé d’une émeraude et d’un saphir ; mais on m’a volé en chemin l’émeraude, et l’on ne m’a laissé que le saphir, malheureusement. Et c’est pourquoi je me suis écrié dans mon chagrin : « Comment m’a-t-on enlevé l’espérance, et ne m’a-t-on laissé que la jalousie ! » Si votre beauté y consent, je m’estimerai heureux de vous montrer ma constance, mon souvenir, mon cœur et mon amour.

don bernard.

Ce marchand a de l’esprit ; il joue sur le nom de ses bijoux afin d’engager à les voir.

léonor, à don Louis.

Bien que je ne doute pas que vos bijoux ne soient aussi curieux que vous le dites, vous êtes arrivé mal à propos pour me les montrer… J’aurais eu du plaisir à les voir, je l’avoue, si vous étiez venu plus tôt ; mais vous êtes venu trop tard… Que penserait-on de moi, si, lorsque je suis mariée et que j’attends mon noble époux, j’occupais ici, non pas ma tristesse, mais mon esprit, à contempler ce cœur, cet amour et cette constance ?… Je ne veux pas les voir, parce qu’il ne convient pas que j’aie l’air de déprécier vos joyaux à cause que vous me les avez montrés en un mauvais moment… Et reprenez votre diamant, quoique, je ne l’ignore pas, son éclat et sa pureté égalent l’éclat et la pureté du soleil… Ne m’accusez pas d’humeur ou de caprice ; n’accusez que vous-même, qui vous êtes présenté à moi si à contre-temps.

On entend du bruit dans l’éloignement.

manrique.

Voilà là-bas le seigneur don Lope, mon maître !

don louis, à part.

Hélas ! y a-t-il une disgrâce pareille à ma disgrâce, une douleur pareille a ma douleur ?

léonor, à part.

Ôsort funeste !… que ne puis-je me soustraire à une entrevue aussi cruelle !

manrique.

Mon maître s’approche.

don bernard.

Je vais à sa rencontre.

manrique.

Que chacun ici se taise. Je veux écouter de mes deux oreilles la première sottise qu’il dira ; car un prétendu à qui sa dame plaît et qui la voit face à face ne doit pas manquer de lui dire des sottises.

Il sort.

don louis, à Léonor.

Ôfemme légère, oublieuse et changeante ! ô femme la plus femme des femmes ! que me répondrez-vous qui puisse justifier votre changement et votre oubli ?

léonor.

Que j’ai cru à votre mort, que j’ai pleuré sur vous, et qu’on m’a livrée à un autre. Mais je ne vous ai pas oublié pour cela. Et à présent que je vous retrouve, si je n’étais mariée, s’il m’était permis de disposer encore de moi, vous verriez si je suis si légère et si changeante !… je ne le connais pas, cet homme ; je l’ai épousé par procuration.

don louis.

Àmerveille !… mais ce n’est pas par procuration que vous avez désolé mon avenir, que vous m’avez enlevé l’âme, que vous m’avez donné la mort… Vous aviez raison de dire que vous m’avez cru mort ; j’étais absent, cela revient au même ! Bien souvent, lorsqu’un amant n’est plus là, près de la femme qu’il aime, c’est comme s’il n’était plus de ce monde.

léonor.

Je ne puis, je ne puis, hélas ! vous répondre. Voici mon époux, mon ennemi. Puisque vous m’accusez d’infidélité, en parlant à lui, c’est à vous que je parlerai.

Don Louis se retire vers l’extrémité de la scène

Entrent DON LOPE, DON BERNARD et MANRIQUE.

don lope, à Léonor.

Lorsque la renommée vantait chez nous votre rare beauté, ô Léonor ! je vous aimais de confiance, je vous consacrais sur sa foi toute l’idolâtrie de mon cœur. Lorsque ce cœur qui vous aimait et vous adorait ainsi, vous contemple avec ravissement, il dédaigne la vaine image qu’il s’était formée de vous ; car la réalité dépasse mille fois ce qu’il imaginait. Vous seule pouviez faire dignement votre éloge. Heureux celui qui parvient à vous obtenir, et plus heureux encore s’il réussit à vous apprécier ! Mais comment pourrait-il être coupable d’un oubli ? comment celui qui vous aimait avant de vous avoir vue pourrait-il vous oublier ?

léonor.

J’ai contracté cet engagement avant que de vous voir ; vivant ou mort, j’appartenais à vous seul… je n’aimais que votre ombre ; mais c’était votre ombre, et cela me suffisait… Heureuse mille fois si je pouvais vous aimer ainsi que mon cœur s’en était flatté ! ma vie eût acquitté par là notre dette commune, malgré tous les périls… Mais lorsque, craintive et tremblante, je vous regarde, si je ne récompense pas un amour si généreux, voici mon excuse : — Il faut vous plaindre de vous et non de moi ; car, bien que je vous aie choisi depuis long-temps pour époux, il est impossible que je vous aime autant que je le dois.

don lope, à don Bernard.

Àcette heure, mon oncle et seigneur, permettez que je vous presse dans mes bras.

don bernard, embrassant don Lope.

Ce seront des liens éternels de parenté et d’amitié. — Ne tardons pas davantage. J’ai hâte pour vous d’arriver à Lisbonne ; allons nous embarquer.

don lope, à Léonor.

La mer va être orgueilleuse aujourd’hui de porter sur ses flots une seconde Vénus.

manrique, au parterre.

Et puisque voilà le galant et la dame glorieusement mariés, pardonnez, noble assemblée ; l’histoire finit ici.

Don Lope, don Bernard, doña Léonor et Manrique sortent. — Don Louis et Celio demeurent seuls.

celio.

Maintenant, seigneur, que vous savez ce qui en est, ne pensez plus à elle, revenez à vous, soignez votre santé, votre vie. — Il n’y a plus de remède maintenant.

don louis.

Si fait, Celio, il y en a un.

celio.

Lequel ?

don louis.

La mort.

celio.

Eh ! seigneur…

don louis.

Oui, la mort, puisque Léonor s’est jouée de mon amour, puisque Léonor s’est mariée à un autre ! Et cependant il me reste encore au fond du cœur je ne sais quelle vague espérance. En parlant à son époux, elle s’excusait auprès de moi de son changement, de son oubli.

celio.

Quelles folies dites-vous là, seigneur ?… elle s’excusait avec vous ?

don louis.

Oui, il me semble l’entendre encore. Je n’ai pas perdu un seul mot. Écoute, et tu verras si ses paroles s’adressaient à moi. — « J’ai contracté cet engagement avant que de vous voir. Vivant ou mort, j’appartenais à vous seul. Je n’aimais que votre ombre ; mais c’était votre ombre, et cela me suffisait. Heureuse mille fois si je pouvais vous aimer ainsi que mon cœur s’en était flatté ! ma vie eût acquitté par là notre dette commune, malgré tous les périls. Mais lorsque, craintive et tremblante, je vous regarde, si je ne récompense pas un amour si généreux, voici mon excuse : — « Il faut vous plaindre de vous et non de moi ; car, bien que je vous aie choisi depuis longtemps pour époux, il est impossible que je vous aime autant que je le dois. » Oui, Celio, c’était à moi, à moi seul que ces paroles s’adressaient. Et puisqu’elle s’est excusée ainsi sur son inconstance, quand même ma folle espérance ne serait qu’un poison ou un poignard doré, peu m’importe !… Vive Dieu ! j’aime mieux que le plaisir me tue que la douleur, et au lieu de mourir de jalousie, j’aime mieux mourir d’amour… Que ma destinée s’accomplisse ! le but auquel j’aspire m’enhardit et m’enflamme ! Dût-il m’en coûter la vie, j’aimerai Léonor !

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