JOURNÉE DEUXIÈME. · Scène I.
Une chambre dans la maison de don Lope.
Entrent MANRIQUE et SYRÈNE.
manrique.
Syrène de mes entrailles, qui es, pour mon malheur, une vraie syrène, puisque tu charmes et tu abuses, reviens enfin de cette rigueur avec laquelle tu traites mes hommages ; car un modeste valet n’est pas à l’abri des flèches de l’amour. Accorde-moi de ta main une faveur.
syrène.
Que puis-je te donner ?
manrique.
Tu pourrais me donner bien des choses, si tu voulais ; mais je demande seulement de ta bonté, cette faveur de couleur verte qui fait de toi la dame de la Rosette ou l’écureuse de la Toison.
syrène.
Tu demandes un ruban ?
manrique.
Oui.
syrène.
Mais le temps est passé où un galant se contentait d’un ruban.
manrique.
Il est vrai ; mais si j’obtenais celui que j’implore, tu verrais comme je serais par lui inspiré ; les bons mots, les reparties, les plaisanteries couleraient de mon esprit comme de source, et je composerais aujourd’hui même mille cent et un sonnets en ton honneur.
syrène.
Pour me voir à ce point ensonnettée je te le donne. — Mais va-t’en, voici ma maîtresse.
Manriqne sort.
LÉONOR entre.
léonor.
J’y suis résolue, Syrène. Il faut enfin que je me déclare ; car je ne m’appartiens plus désormais, j’appartiens à mon époux. Va trouver don Louis, et dis-lui qu’une femme… — Tu n’as pas besoin de prononcer le nom de Léonor ; il suffit à un homme noble que ce soit une femme. — Dis-lui qu’une femme, comptant sur la loyauté à laquelle il est doublement obligé en qualité de militaire et d’Espagnol, le supplie de renoncer à son amour ; que l’on s’étonne de sa présence continuelle dans la rue, et que l’on ne souffre pas en Portugal la galanterie castillane… que je le prie de nouveau avec instance et larmes de s’en retourner en Castille, de ne pas me mettre mal avec mon mari ; que sa conduite me peine et m’offense, et que s’il persiste, il pourrait nous en coûter la vie à tous deux.
syrène.
Je le lui dirai ainsi, si je puis le voir et lui parler.
léonor.
Il ne sort pas de la rue. Mais ce n’est pas là qu’il faut lui parler ; tâche de le rencontrer en son logis.
syrène.
Vous vous exposez beaucoup, madame.
Elle sort.
léonor.
Il vaut mieux me risquer à cela que d’être compromise davantage. Il m’obéira, il m’écoutera sans doute.
Entrent DON LOPE, DON JUAN et MANRIQUE.
don lope.
Hélas ! honneur, quel sacrifice je te fais !
don juan.
L’armée d’expédition ne tardera pas à se mettre en marche.
don lope.
Il ne restera pas à Lisbonne un gentilhomme, un cavalier. Chacun s’empresse de se ranger sous les drapeaux… chacun veut être le premier à mériter par sa mort une louange éternelle.
manrique.
Ils ont certes raison ; mais je ne suis pas de leur avis, et je ne tiens pas à mériter par ma mort ni louanges, ni comédies, ni intermèdes.
don lope.
Tu n’es donc pas décidé, toi, à partir pour l’Afrique ?
manrique.
Il pourra se faire que j’y aille ; mais ce sera pour voir seulement, et seulement pour avoir par-devers moi de quoi conter. Quant à tuer, je ne veux pas enfreindre la loi dans laquelle je suis né et dans laquelle je vis. Car enfin cette loi ne dit pas : « Tu ne tueras ni Maure ni chrétien, » elle dit : « Tu ne tueras pas » en général ; et je m’y soumettrai fidèlement. Ce n’est pas à moi d’interpréter les commandemens de Dieu.
don lope.
Ma Léonor !
léonor.
Vous êtes bien long-temps sans me voir, mon cher seigneur. L’amour se plaint des instans que vous lui dérobez,
don lope.
Que vous êtes une vraie Castillane !… Trêve de vains complimens et de gracieuses flatteries. Nous autres Portugais, nous préférons au sentiment le langage de la raison, parce que celui qui aime comme il le dit, ôte du prix à sa manière de sentir. Si l’amour est aveugle chez vous, ma Léonor, il est muet chez moi.
manrique.
Et chez moi, enragé comme un démon.
don lope.
Il me semble, Manrique, que toujours, selon que je suis triste, toi tu es content et joyeux.
manrique.
Dites-moi, je vous prie, monseigneur, lequel vaut mieux de la tristesse ou de la joie ?
don lope.
La joie, cela est clair.
manrique.
Eh bien ! pourquoi voudriez-vous que je laisse le meilleur pour le pire ? Vous qui êtes triste, ce qui n’est pas bon, c’est vous qui devez changer et devenir joyeux. Il est bien plus raisonnable que vous passiez, vous, de la tristesse à la joie, que moi de la joie à la tristesse.
Il sort.
léonor.
Vous êtes triste, seigneur ? — Mon cœur a donc à se plaindre ou j’ai à me plaindre de mon cœur, puisqu’il ne partage pas votre chagrin ?
don lope.
Des devoirs que mes ancêtres m’ont transmis avec le sang, et auxquels m’obligent les lois divines et humaines, m’appellent et me troublent dans cette douce paix où je laisse reposer aujourd’hui mes lauriers héréditaires. Le fameux don Sébastien, notre roi, — que puisse-t-il vivre de longs siècles a l’imitation du phénix — se prépare à porter la guerre en Afrique. Il n’y a pas un cavalier qui demeure en Portugal ; tous se sont réveillés à l’appel de la gloire. J’aurais désiré l’accompagner à cette expédition ; mais me voyant marié, je n’ai pas voulu m’offrir avant d’en avoir obtenu la permission de votre bouche, ma Léonor. Ce sera un plaisir et un honneur que je vous devrai.
léonor.
Ayant à me confier un tel projet, il était nécessaire que vous me donnassiez par vos paroles la force et l’énergie qui me manquent… Vous conseiller de partir, mon cher seigneur, ce serait prononcer moi-même mon arrêt de mort. Allez sans que ma bouche vous le dise, car la volonté ne saurait vous refuser ce que le dévouement vous accorde… Mais non ; afin que vous voyiez si j’estime votre inclination guerrière, je ne veux plus que ce soit l’amour, mais le courage qui m’inspire. Donc, ainsi que vous le devez, servez dès aujourd’hui don Sébastien, — de qui le ciel prolonge les jours ! — car le sang des nobles est le patrimoine des rois. Je ne veux pas qu’il soit dit que les femmes sont craintives et qu’elles affaiblissent la vaillance des hommes, lorsqu’elles devraient au contraire l’exciter… Voilà ce que mon cœur vous conseille, quoiqu’il vous aime tendrement ; mais il vous parle comme si vous étiez un autre, et il ne sent que trop que c’est à vous qu’il parle ainsi.
Elle sort.
don lope.
Avez-vous jamais vu une pareille valeur ?
don juan.
En vérité, elle est digne que la renommée la célèbre au loin.
don lope.
Et vous, que me conseillez-vous ?
don juan.
Moi, don Lope, je vous conseillerais autrement.
don lope.
Parlez.
don juan.
Celui qui vit dans les loisirs de la paix, heureux et tranquille, après avoir déposé ses armes glorieuses, à quoi bon nettoierait-il la poussière qui les couvre ?… Il eût été juste que je me fusse offert pour cette expédition, moi, don Lope, si mes malheurs ne me condamnaient à la retraite ; mais je suis forcé de me tenir à l’écart, parce qu’il ne sied pas à un coupable de se présenter aux yeux de son roi… Si telle est mon excuse, la vôtre, — c’est vos anciens services… La réputation que vous avez acquise vous suffit… Ne partez pas, mon ami, non, ne partez pas ; croyez-m’en, quoiqu’un homme vous retienne et qu’une femme vous encourage.
Il sort.
don lope.
Dieu me protège !… Puissé-je me donner moi-même un conseil prudent, si, dans des circonstances aussi délicates, un homme peut se conseiller !… — Que ne puis-je me partager en deux parties pour trouver, d’un côté du moins, le repos qui me fuit !… — Mais non : que ne puis-je plutôt séparer mon être physique de mon être moral et sensible, afin que d’une part ma bouche pût se plaindre à loisir sans que mon cœur le sût, ou que mon cœur pût se rassasier à son gré de sa douleur, sans que ma bouche la révélât !… Ne puis-je, sans assister à ce débat cruel, m’accuser seul avec moi-même, et seul avec moi-même me défendre !… — Devenu lâche aujourd’hui autant que j’étais jadis intrépide, j’ai honte et je rougis de moi… — Eh quoi ! est-ce bien moi qui pense et parle de la sorte ?… Ah ! faut-il que l’honneur ait cent yeux pour voir et cent oreilles pour entendre ce qui le blesse, et qu’il n’ait qu’une langue pour se plaindre de ce qu’il a vu et entendu ?… Que n’est-il aveugle et sourd, au contraire, et plus puissant à s’exprimer, s’il est vrai que souvent un cœur infortuné, fatigué par un si rude assaut, se brise et éclate comme une mine en fureur ?… — Plaignons-nous donc maintenant, plaignons-nous. — Mais je ne sais par où commencer… Moi qui ai toujours vécu irréprochable dans la guerre et dans la paix, je ne m’attendais pas à être jamais offensé, et j’ignore le langage de la plainte. Il ne prend pas de précautions celui qui croit n’avoir rien à craindre… — Ma langue oserait-elle dire ce que j’ai ?… Ah ! qu’elle se retienne ; qu’elle ne prononce pas, qu’elle n’articule pas mon affront, car elle serait bientôt châtiée par ma mort. Étant moi-même l’offenseur et l’offensé, je vengerais moi-même mon injure… — Qu’elle ne dise donc pas que j’ai de la jalousie… — Le mot m’est échappé ; je n’ai pu le retenir, et je ne puis le renvoyer au fond de mon sein d’où il est parti, ce mot fatal qui, comme un poison mortel, me consume et me dévore… Jamais serpent n’a péri dans son propre venin, et c’est ma bouche, à moi, qui a distillé le venin qui me tue… — Moi, jaloux, ai-je dit !… Que Dieu me soit en aide ! Quel est ce cavalier castillan qui, planté devant ma porte et cloué devant ma fenêtre, se montre à moi incessamment comme une vivante statue ?… Il la suit partout, dans la rue, à la promenade, à l’église, toujours tourné vers elle, de même que l’héliotrope vers le soleil, comme s’il voulait aspirer et boire les rayons de mon honneur… Pourquoi, — Dieu me soit en aide ! — pourquoi Léonor m’a-t-elle accordé si aisément la permission de m’éloigner ? et d’où vient que non seulement elle m’a accordé cette permission, mais que, d’un visage joyeux, elle m’a tenu des discours tels qu’ils m’obligeraient à partir, alors même que je n’en aurais pas eu le dessein ?… — Et pourquoi enfin, — Dieu me soit en aide ! — pourquoi don Juan de Silva m’a-t-il dit, lui, de ne pas partir, de rester ?… N’eût-il pas été plus convenable, plus conforme à la raison, que mon ami et mon épouse eussent exprimé chacun l’avis contraire ? N’eût-il pas mieux valu qu’ils eussent changé de rôle, que don Juan m’eût excité et que Léonor m’eût retenu ?… Oh ! oui, cela eût été beaucoup mieux, mille fois mieux ! — Voilà les charges ; — voyons la justification… ; car si l’honneur veut condamner justement, il ne doit pas se décider sur des motifs aussi frivoles… N’est-il pas possible, après tout, que Léonor m’ait donné ce conseil parce qu’elle est prudente et noble, parce qu’elle a le cœur haut et bien placé, parce que, moi restant ici, ma renommée en souffrirait ?… Oui, cela est possible, puisqu’elle dit qu’elle est affligée du conseil qu’elle me donne… N’est-il pas possible également que don Juan m’ait conseillé de demeurer dans la seule pensée que rien ne me force à partir et que mon départ déplairait à Léonor ? Oui, cela encore est possible… Et n’est-il pas possible aussi que ce galant ait arrêté ses vues d’un autre côté ?… Et même, en mettant la chose au pis, en supposant que ce soit elle qu’il sert, elle qu’il attend, qu’il regarde, qu’il aime, en quoi donc ces prétentions m’outragent-elles ? Léonor est celle qu’elle est, et moi je suis celui que je suis, et personne n’a le pouvoir de ternir sa réputation ou ma renommée… Mais si fait, hélas !… je m’abuse… Le nuage qui passe devant le soleil ne l’éclipse pas pour cela ; mais il le tache, il le trouble, et à la fin, — à la fin l’obscurcit… — Eh bien ! honneur, as-tu d’autres subtilités à m’opposer encore ? as-tu d’autres peines pour me tourmenter, d’autres frayeurs pour m’entourer, d’autres soupçons pour me tuer ? — Non. — Eh bien ! tu ne me tueras pas, si la s’arrête ton pouvoir ; car je saurai procéder en secret, sagement, prudemment, avec attention et vigilance, jusqu’à ce que je touche à ces circonstances solennelles qui décideront de ma vie ou de ma mort. Mais en attendant qu’elles arrivent, secourez-moi, grand Dieu ! secourez-moi !
Il sort.