‹ À travers champsChapitre 2 sur 20 · Chapitre 2

Chapitre 2

La forêt s’arrêtait là. Une large vallée, profonde pour le pays, lit d’un ancien fleuve aux jours du déluge, se creusait au pied de la descente : le torrent n’était plus guère qu’un large ruisseau, encaissé entre des rives sablonneuses, qu’il remplissait lors de la fonte des neiges. Quelques villages, avec leurs blancs clochers à toiture verte, marquaient le cours de l’eau bordée de grasses prairies inondées au printemps ; la nappe limpide courait sur un sable fin et grenu. Sans plus de cérémonie, la calèche y entra jusqu’à mi-roue d’abord, puis un peu plus.

— Je vais faire prendre un bain aux paquets de ma femme, dit Souratine ; voyez-vous le gué, Maxime Ivanovitch ?

— À gauche, répondit celui-ci.

En effet, le sol s’exhaussa rapidement, et le léger équipage, sorti des ondes comme un monstre marin, gravit au galop la pente opposée.

Les deux hommes étaient amis depuis longtemps, malgré la différence de leur âge. Leurs caractères n’avaient point la moindre ressemblance non plus, et pourtant ils s’entendaient parfaitement.

Bien qu’il n’eût guère plus de quarante ans, Souratine avait des cheveux gris ; c’était un de ces rêveurs qui ont beaucoup vu, pas mal souffert, lutté un peu – pas beaucoup, – et qui de leurs épreuves ont retiré une sorte de résignation placide, une mélancolie dénuée d’amertume. En voyant des gens heureux, il se disait : « La vie est facile pour ceux-là. Tant mieux ! » En voyant souffrir les autres, il pensait : « Moi aussi, j’ai souffert, j’ai résisté à mes chagrins, aidons-les à résister aux leurs. » Et il mettait au service de tous ce qu’il possédait de ressources morales et matérielles ; mais il n’aurait pas fallu lui demander l’action, l’énergie de la lutte ; cela dépassait ses moyens.

Maxime Orianof, au contraire, était plein de verdeur et de sève, actif, résolu, enthousiaste même, non pour la poésie pure, mais pour la poésie de la science et du labeur. Intolérant d’ailleurs, comme on l’est à vingt-quatre ans, il s’indignait que les hommes ne fussent pas devenus parfaits tout de suite, puisqu’on leur en avait enseigné le moyen. Par une inconséquence toute naturelle, il était loin d’être parfait lui-même, Dieu merci ! – rien d’insupportable comme les gens parfaits ; – et quand Souratine lui prouvait jusqu’à l’évidence qu’il faisait vingt fois par jour ce qu’il avait blâmé dans les autres, il répondait : « Fais ce que je dis et non ce que je fais. »

Il ne faudrait pas conclure de là qu’Orianof fut un moraliste bien rigoureux : sa sévérité se dépensait principalement en paroles. Quand les deux amis se rencontraient, leurs causeries étaient intarissables, et, quand après deux heures de discussion ils se retrouvaient à leur point de départ, Orianof se mettait à rire, pendant que Souratine, avec son sourire mélancolique et doux, lui disait : « Allons, allons, le seul bien réel, c’est pourtant d’être un peu aimé pendant qu’on vit, un peu regretté quand on ne vit plus. »

Pour être aimé et pleuré, quelques années auparavant Souratine s’était marié, ce qui n’est pas toujours un si mauvais calcul ; et il avait réussi à se faire tendrement aimer de sa femme. L’affection qu’elle éprouvait pour lui ne réalisait peut-être pas le type de l’amour vrai, mais Souratine était si bon dans la vie d’intérieur, si noble dans ses actions, si beau encore sous sa couronne de cheveux gris, que sa femme avait cru faire, en l’épousant, un mariage d’amour. Elle s’était trompée, – pas de beaucoup, il est vrai, – mais elle ne s’était jamais aperçue de son erreur, de sorte que les deux époux vivaient heureux, sans se demander si d’autres l’étaient plus ou moins qu’eux, ce qui est une des conditions essentielles du bonheur.

Pendant que les deux amis causaient, la troïka les emportait toujours à travers les collines boisées et les ravins sablonneux ; au détour d’un village, un paysage féerique s’offrit à leurs yeux.

Un grand cours d’eau, rivière navigable cette fois, coulait dans un lit encaissé. Plusieurs de ces barques vides qui remontent les fleuves au printemps pour aller prendre un chargement de foin ou de blé étaient amarrées à des piquets enfoncés dans le sol. Les mariniers, descendus à terre pour y préparer le repas du soir, s’agitaient autour des grands feux qu’ils avaient allumés ; les fumées bleuâtres s’élevaient dans l’air tranquille, rafraîchi par la rosée tombante. Le ciel était à peine assombri ; quelques pâles étoiles se montraient au zénith ; le couchant était rose encore, mais d’une nuance qui se fondait insensiblement dans le gris en approchant de l’extrême horizon.

Souratine arrêta ses chevaux au sommet du talus, et les deux hommes, silencieux, regardèrent le paysage. Suivant le fil de l’eau, une barque attardée passa lentement ; le cri de salut : « Avec l’aide de Dieu ! » retentit deux fois, échangé entre ceux qui se reposaient à terre et ceux qui voyageaient encore.

— C’est la patrie ! murmura Souratine.

Orianof ne répondit pas, mais il ressentit une émotion profonde. Par principe, toutefois, il prit un air indifférent.

q