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Chapitre 3

Les chevaux reprirent leur course ; ils n’étaient guère qu’aux deux tiers de la route. Vers dix heures et demie, la lune se leva démesurée, au milieu des vapeurs de l’horizon ; à mesure qu’elle montait, sa clarté s’épurait, et, une demi-heure plus tard, elle rayonnait dans son plein sur les bois, sur les villages baignés de rosée. L’atmosphère était imprégnée de cette senteur pénétrante de la terre qui s’ouvre et qui s’est réchauffée pendant le jour.

— Nous n’arriverons pas avant onze heures, dit Souratine ; j’espère que ma femme ne m’attend plus.

— Je suis bien sûr que si, répondit Orianof. Je suis désolé d’être la cause de son inquiétude. C’est pour moi que vous vous êtes mis en retard.

— Du tout ; c’est pour les vaches et les moutons de Kozlychkine. Je n’ai jamais eu le courage de traverser de force un troupeau qui rentrait au bercail ; le bien-être des animaux est respectable tout comme celui des hommes.

Orianof fit un signe d’acquiescement et reprit au bout d’un instant :

— Tatiana Pétrovna se porte-t-elle bien ?

— Ma femme ? Oui, Dieu merci ! Elle m’a un peu inquiété ce printemps ; elle pâlissait, elle ne mangeait plus… mais avec les beaux jours la santé lui est revenue. Elle n’est jamais très rose pourtant, vous savez.

— Il y a presque deux ans que je n’ai eu le plaisir de la voir.

— Vous ne la trouverez pas beaucoup changée.

— De vingt-quatre à vingt-six ans, ce serait bien surprenant, répondit Orianof.

Souratine sourit, et un air de contentement paisible se répandit sur ses traits ; il secoua les rênes, et les chevaux pressèrent leur allure. Ils gravirent sans sourciller une montée abrupte, au milieu d’un petit bois de sapins, et s’arrêtèrent un instant pour souffler au haut de la colline.

— Comment ! nous voilà arrivés ? dit Orianof surpris. Je ne connaissais pas cette route.

— Je l’ai fait ouvrir l’été dernier, répondit le propriétaire. La descente est un peu roide, mais le coup d’œil dédommage.

Sur la colline opposée, dont un ravin étroit et profond séparait les voyageurs, s’élevait la demeure de Souratine, toute baignée en ce moment par les rayons de la lune. Les aulnes et les bouleaux remplissaient d’une masse obscure le ravin où bruissait un ruisseau, mince filet bavard que la lune semait par éclaircies de paillettes d’argent. L’odeur de la menthe sauvage montait avec la fraîcheur de l’eau. Les cimes des arbres arrivaient à peine au bas d’une terrasse étroite qui bordait l’abîme ; c’est là que le parterre endormi étalait ses plates-bandes aux couleurs presque distinctes, sous l’abondante clarté qui semblait les pénétrer.

La maison, peu élevée et d’une forme simple, était entourée d’une large véranda couverte et tendue de rideaux blancs bordés d’un galon. Des pilastres de bois grisâtre soutenaient la galerie, revêtus de plantes grimpantes qui laissaient courir leurs festons sur la blancheur des toiles où ils se détachaient en noir. Tout dormait ; on eût dit un palais abandonné par les fées.

Les chevaux descendaient avec précaution dans l’obscurité du ravin. Parfois une source jaillissait sous les herbes, traversait la route qu’elle marquait d’une rayure argentine, et s’en allait avec un bruit modeste rejoindre le ruisseau ; un rossignol à moitié endormi lançait de temps en temps une phrase isolée, et la calèche roulait sans bruit dans le sable humide. Tout était si doux, si calme, si frais, qu’on avait envie de parler bas pour ne pas réveiller la nature endormie.

— Vous avez fait rebâtir la maison ? dit Orianof.

— Mais non, répondit Souratine, c’est toujours la même.

— Que lui avez-vous fait, alors ? Elle est vingt fois plus jolie qu’autrefois.

— C’est une idée de ma femme. Elle a fait enlever ce vilain toit de planches qui couvrait le balcon et nous masquait le jour ; elle a mis à la place une douzaine de pièces de toile bise, elle a planté des haricots d’Espagne ; vous avez vu l’effet : la cause est prosaïque.

— C’est la poésie de la prose au clair de lune, dit Orianof au moment où la calèche passait, guidée avec précaution, sous une porte étroite. En fait de prose, vous n’avez pas élargi votre porte ; quelqu’un s’y cassera le cou un jour ou l’autre.

— C’est alors qu’on la fera élargir, répondit Souratine, et elle en a grand besoin, car elle est toute vermoulue. Faites-m’y penser demain ; il y a dix ans que je me dis cela deux ou trois fois par semaine et je l’oublie aussitôt.

La calèche s’arrêta devant un petit perron couvert et tendu de toile, comme le balcon, où brûlait une lampe. Un cocher et un domestique accoururent au bruit des roues ; l’un prit en main les chevaux couverts de sueur, en les calmant du geste et de la voix ; l’autre, après avoir salué son maître d’un air joyeux, s’empressa de débarrasser la calèche des innombrables paquets qu’elle contenait. Un gros chien, qui s’était bien gardé d’aboyer, vint fourrer son museau dans la main de Souratine ; dans cette maison, bêtes et gens se trouvaient bien, et le retour du maître faisait plaisir à tout le monde. Souratine caressa le chien, qui s’en alla d’un air affairé s’assurer que nul malfaiteur n’avait profité de sa négligence momentanée pour approcher les clôtures de trop près.

— Tatiana Pétrovna dort-elle ? demanda Souratine en entrant dans la maison.

— Je ne sais pas, monsieur. Madame s’est retirée chez elle il y a une demi-heure. Le samovar est prêt et le souper servi.

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