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Chapitre 20 Autour d’un phare

La nuit venait ; la falaise haute et droite qui reçoit les derniers rayons du soleil couchant brunissait comme la route ; le bruit sourd et régulier de la mer semblait grandir à mesure que l’obscurité s’accroissait. Deux promeneurs regagnaient leur demeure, du pas alerte et mesuré d’amis accoutumés à marcher ensemble. C’étaient bien deux amis ; c’étaient aussi deux amants, deux époux, mariés depuis trois ans, et plus heureux, bien plus heureux qu’au premier jour.

— Nous marchons peut-être bien vite ? dit Marcel Auvray en ralentissant soudain le pas.

Il tourna vers sa compagne son beau visage mâle, plein d’une tendre sollicitude.

— Non, répondit celle-ci avec un sourire heureux. Avec toi, tu sais que je ne me fatigue pas.

Marcel pressa le bras de sa femme contre sa poitrine, et ils continuèrent leur marche régulière et rapide.

— Tout bien considéré, fit-il au bout d’un moment, je crois qu’il ne pleuvra pas.

Une ligne d’un jaune terne éclairait le bas de l’horizon ; mais l’obscurité tombait déjà sur la mer ; la lame déferlait contre les rochers, roulant avec un bruit strident les galets amassés dans les petites anses de la falaise. Le vent s’engouffra dans le manteau de la jeune femme et le lui jeta sur la tête ; elle se débarrassa, en riant, des plis obstinés qui cachaient son visage ; son mari l’aidait ; quand il eut serré le vêtement autour du corps souple et élancé de sa compagne, il prit son bras et le pressa plus étroitement contre lui ; puis ils se remirent en route.

— J’ai eu tort de te laisser aller si loin, par ce vilain temps, dit Marcel tout en cheminant. Tu aurais mieux fait de ne pas sortir, ma chère Cécile.

— Les malheureux ne peuvent pas attendre, répondit joyeusement madame Auvray. Et puis j’aime le mauvais temps, – quand il n’est pas trop mauvais.

— Comment va ta protégée, au fait ? Je n’ai pas songé à te le demander.

— Elle va mal. Je crois bien que sa vie ne sera plus de longue durée. C’est une femme épuisée, usée par la souffrance ; – elle s’en ira comme une lampe qui s’éteint. Si tu savais, Marcel, continua la jeune femme en inclinant sa tête sur l’épaule de son mari, si tu savais comme cette femme m’aime !…

— Elle t’aime comme tous les pauvres aiment ceux qui les secourent, dit Marcel d’un ton de philosophe désabusé.

— Non, non, c’est très mal à toi de ne voir que ce côté égoïste et étroit de la reconnaissance. J’ai vu bien d’autres pauvres, des gens d’ici, – ceux-là m’aimaient comme tu le dis ; – ils aimaient le bienfait, et non la bienfaitrice ; mais Madelon m’aime pour moi, c’est moi qu’elle attend. Quand j’entre, ses yeux noirs, profonds, qui ont dû être si beaux, se fixent sur moi avec une expression étrange, qui m’a fait peur d’abord, tant elle scrutait profondément mes pensées au fond de moi-même ; puis j’ai aimé ce regard sérieux, tendre et si triste parfois… Je sens que cette femme m’aime, Marcel !

— Illusion d’une belle âme ! dit le jeune mari en pressant la main de sa femme. Mais je suis là pour modérer les débordements de votre imagination, madame. Croyez à vos protégés, à leur tendresse, à leur désintéressement ! Je veillerai à ce qu’on n’exploite votre charité que dans des limites raisonnables.

— M’exploiler, Marcel ! s’écria Cécile indignée. Madelon, m’exploiter ! quand j’ai si grand-peine à lui faire accepter quelques médicaments, un peu de bouillon, quelques douceurs… Je t’ai dit qu’elle s’était mise en colère un jour que j’avais laissé un peu d’argent auprès d’elle. « De l’argent ! de vous à moi ! s’est-elle écriée ; non, ma fille, reprenez votre argent, je n’en veux pas ! je ne peux pas l’accepter ! »

— Allons, fit Marcel, c’est une perfection, cette femme ! Voilà qui est entendu… C’est bien possible, ajouta-t-il en riant, vu qu’elle n’est pas du pays !

— Vous êtes un méchant ! dit Cécile avec une moue.

Marcel se pencha sur sa femme et l’embrassa au front.

— Je ne dirai plus rien ; mais avoue que je ne suis pas méchant, fit-il avec enjouement.

Cécile lui sourit.

La bande jaune avait disparu du ciel ; la silhouette des rochers se confondait avec les terres ; une frange d’écume indiquait seule la séparation des eaux et du sol. Soudain, à un détour de la route, Cécile tressaillit et s’arrêta brusquement.

— Le phare ! dit-elle. C’est singulier ; je l’ai toujours vu là, et je ne puis m’accoutumer à cette impression. Toutes les fois qu’il m’apparaît ainsi sans que j’y pense, je ressens un choc intérieur, comme une commotion électrique.

Le phare était là, en effet, devant eux, énorme, presque monstrueux. Comme ils marchaient sur la crête de la falaise, sa lanterne éblouissante se trouvait à la hauteur de l’œil et projetait partout, sur la mer toujours furieuse dans le raz, sur les roches sans cesse recouvertes par l’écume, sur les terres éloignées, sa lueur rougeâtre, immobile, implacable. Il était à plus d’une demi-lieue en mer et paraissait à portée de la main. Marcel ressentit le contrecoup de ce choc mystérieux.

— Je ne l’avais jamais vu si gros, murmura-l-il.

Ils descendaient rapidement la côte pour se rapprocher du rivage, et, à mesure qu’ils descendaient, le phare semblait monter. Quand ils furent en bas, Cécile poussa un soupir de soulagement.

— Je l’aime mieux ainsi, dit-elle ; là-haut, il m’a fait peur, oui, positivement peur !

— Peureuse ! fit Marcel en souriant. Voici notre maison, tranquillise-toi.

Leur maison les attendait, blanche, neuve, hospitalière ; les fenêtres de la salle à manger, bien éclairées, projetaient sur la route leur lueur engageante. Le joli jardinet qui précédait le logis exhalait une bonne odeur de réséda ; quelques dahlias rouges brillaient çà et là, frappés par un rayon égaré de la croisée…

— J’aime mieux cette maison que l’ancienne, dit Cécile en franchissant le seuil.

— Laquelle ?

— L’ancienne, celle où mon père s’était marié. Tu ne l’as pas connue ; il y avait bien des années qu’elle n’était plus habitée quand mon père est mort. C’est mon oncle qui a fait bâtir celle-ci à la même place. Je crois que ce sont les mêmes pierres qui ont servi.

— Cela ne fait rien, dit joyeusement Marcel en s’asseyant devant le souper fumant ; vieille ou neuve, notre maison n’est hantée que par de joyeux souvenirs, et c’est tout ce qu’il faut.

Au moment de s’asseoir, Cécile se dirigea vers la fenêtre.

— Nous aurons gros temps cette nuit, dit-elle. Regarde comme la mer saute par-dessus la jetée du petit havre ! On ne voit pas le phare d’ici.

— On en voit la lueur sur la mer, fit observer Marcel.

— Oh ! la lueur, c’est une belle et bonne chose… Les pauvres marins sont heureux de savoir où la trouver pour se préserver des écueils. C’est lui-même que je n’aime pas… cet œil immense qui vous regarde fixement.

Elle frissonna, sourit et vint s’asseoir en face de son mari, à cette table bien servie, où le linge blanc, la vieille argenterie de famille et les mets rustiques présentés dans la faïence grossière du pays donnaient la note exacte de ce bien-être campagnard fait de luxe véritable et de pauvreté apparente.

La nappe était à peine ôtée, qu’un bruit lointain se fit entendre, semblable au grondement du tonnerre ; le jeune homme prêta l’oreille et se dirigea vers la fenêtre. Au moment où il l’ouvrait, une rafale furieuse se précipita sur la côte, faisant craquer les arbres et gémir les toitures. La lampe s’était éteinte ; Marcel referma la fenêtre, non sans difficulté, et courut à sa jeune femme qui était restée pétrifiée d’épouvante.

— C’est un grain, lui dit-il, ne crains rien, Cécile.

Il sonna, la vieille servante apporta de la lumière, et le calme se rétablit à l’intérieur ; la tempête rageait au dehors ; la pluie fouettait les carreaux par moments, puis tout semblait s’endormir, excepté le rugissement sourd de la mer contre la haute falaise, jusqu’à l’instant où une nouvelle rafale s’abattait sur la côte.

— C’est par une tempête comme ça que votre pauvre mère est allée au ciel, madame Cécile, dit la vieille nourrice qui était restée avec ses maîtres auprès de la fenêtre à contempler les éclairs blancs jetés par les vagues furieuses sur le fond noir de la mer.

Marcel se retourna pour lui imposer silence, mais Cécile avait prévenu son mouvement.

— Ma mère ? dit-elle. Tu y étais, Vevette ?

— J’étais à la maison, moi ; la pauvre dame, elle, était allée se promener toute seule sur la falaise, comme ça lui arrivait souvent ; il est venu tout à coup, comme aujourd’hui, un grain qui a duré tout le jour et une bonne partie de la nuit. Le pied lui a-t-il glissé ? a-t-elle été surprise dans les rochers par la marée ? le vent l’a-t-il emportée ? Personne n’en sait rien ; toujours est-il qu’elle n’est pas rentrée, ni cette nuit-là, ni jamais.

— On n’a rien retrouvé ? fit Cécile, les yeux pleins de larmes.

— Quelques jours après on a trouvé sur le galet son châle trempé d’eau de mer… C’est votre père, mademoiselle… pardon, madame, c’est votre pauvre père qui a été malheureux cette nuit-là et les quatre jours qui ont suivi. Quand on lui a apporté le châle, il est resté tout debout, les bras pendants, à le regarder sans rien dire ; et puis, à la fin, il a ouvert la bouche :

— J’aime mieux cela, a-t-il dit ; au moins je sais ce qu’elle est devenue !

— Le malheureux ! murmura Marcel en prenant la main de sa femme.

Elle répondit à son étreinte. Ils comprenaient tous deux ce que pouvait être un pareil malheur.

— C’est qu’il aimait bien votre mère, le pauvre monsieur, reprit Vevette ; elle était choyée et fêtée ! Il n’y avait pas une dame du pays qui eût de plus beaux habits et de plus jolis bijoux. Il lui avait fait venir un piano, le premier qu’on eût vu par ici. On l’a vendu après lui… Ça lui a donné le coup de la mort, ce malheur-là ; jamais depuis il n’a été le même homme, et il n’a pas survécu de cinq ans.

Cécile rêvait tristement.

— Et moi, dit-elle, quand ma mère est morte, qu’ai-je fait ?

— Vous, ma chère dame ? Ah ! vous étiez si petite ! Vous n’aviez pas trois ans et demi ! Vous l’avez bien demandée, pendant quelques semaines, et puis… qu’est-ce que vous voulez… on oublie… Mais vous m’avez fait pleurer bien des fois quand vous me demandiez si votre mère était partie pour longtemps !

Vevette s’essuya les yeux avec son tablier, et voulut faire bonne contenance ; mais l’émotion la reprit, et elle fondit en larmes.

Cécile lui mit la main sur l’épaule ; elle pleurait aussi.

— Tu l’as remplacée, dit-elle, et je t’ai aimée presque comme si tu avais été ma vraie mère. Comme c’est singulier que pendant des années on ne pense pas à s’informer de ce qui vous touche de si près !

— Mon Dieu ! madame, reprit la vieille servante, on vous a mise en pension, vous n’êtes plus revenue par ici… Qui est-ce qui vous aurait parlé de tout ça ?…

Un coup de vent ébranla la maison. Vevette fit le signe de la croix.

— Voilà, dit-elle, comme l’autre maison, la vieille, a tremblé toute la nuit, cette fois-là… On aurait dit qu’elle voulait sauter à bas de la falaise pour aller chercher sa maîtresse.

— Et mon père ? dit Cécile, la main toujours serrée dans celle de son mari.

— Il a couru dehors presque jusqu’au matin ; on cherchait de tous côtés ; on avait allumé là, à la pointe, un feu énorme, avec tout ce qu’il y avait de bois dans la cour… Ça flambait haut comme la maison, et puis votre père l’a fait éteindre…

— Pourquoi ? fit Marcel étonné.

— Parce que Monsieur a pensé aux marins qui étaient en mer et qui auraient pu prendre notre feu pour le phare. « Nous n’avons pas le droit, disait-il, de causer du dommage aux autres dans notre intérêt. »

— Brave homme… murmura Marcel. Le phare existait déjà ? ajouta-t-il en s’adressant à la servante.

— C’était dans les premiers temps qu’on venait de le construire. Il n’y avait peut-être pas deux mois qu’il éclairait.

Cécile ouvrit une porte et se dirigea vers une fenêtre d’où l’on voyait le fanal.

La grande lueur fixe, blanche, monstrueuse et si singulièrement étouffée au sommet par les réflecteurs qui la renvoyaient à la mer, éclairait le raz, où les vagues faisaient rage. De grandes lames noires, frangées d’écume blanche, se précipitaient comme un bélier sur la colonne de granit et semblaient vouloir l’escalader. L’Océan paraissait s’acharner à détruire l’ouvrage des hommes ; un rêveur eût pensé que l’esprit du mal voulait à tout prix renverser cette œuvre du bien… De grands oiseaux de mer tournoyaient au-dessus de la lanterne, attirés par la clarté, et parfois frappaient la lanterne de leurs vastes ailes noires, avec des cris de douleur.

Cécile détourna son visage et le cacha sur l’épaule de son mari.

— J’ai peur ! dit-elle.

Il se hâta de l’emmener dans la salle à manger et ferma la porte derrière eux. Vevette retourna à la cuisine.

— Ces pauvres gens qui sont dans le phare, dit tout à coup Cécile, comme ils doivent être malheureux pendant la tempête ! Tu sais, Marcel, il paraît qu’ils sont quelquefois huit jours sans pouvoir aller à terre quand il fait gros temps.

— On est parfois bien plus longtemps à bord d’un vaisseau, fit observer le jeune homme en souriant.

— Oui, mais le phare est si près de la terre… Ce doit être étrange.

— Veux-tu que nous allions le voir un jour qu’il fera beau ? dit Marcel.

— Oh non ! S’il venait une tempête comme celle d’aujourd’hui pendant que nous y serions !

— Eh bien ! ensemble, ce serait très agréable ! Ce doit être charmant, la vie à deux dans un phare, bien isolés du monde entier, avec deux marins dévoués pour vous servir…

— Non ! non ! dit Cécile en secouant la tête, je ne l’aime pas.

Pendant cette conversation, Vevette, retournée à la cuisine, s’occupait des soins du ménage. Tout à coup la porte s’ouvrit doucement, et une tête d’entant passa par l’ouverture.

— Vevette ! dit-il à demi-voix.

La vieille servante se retourna en tressaillant.

— Qu’est-ce qu’il y a ? mon Dieu ! s’écria-t-elle.

— C’est pour la dame, un paquet, donnez-le-lui tout de suite.

L’enfant retira brusquement sa tête, jeta un paquet dans la cuisine et referma la porte.

Vevette, stupéfaite, ramassa le petit paquet recouvert de toile cirée, qui ne portait aucune suscription. Elle se dirigea vers la porte, l’ouvrit et essaya de voir quel chemin avait pris le petit messager ; mais la pluie l’aveuglait, la nuit était noire, – elle rentra dans la maison et, après une courte hésitation, se décida à porter le paquet à sa maîtresse.

Ce fut Marcel qui le lui prit des mains. La manière mystérieuse dont cet objet leur était parvenu lui inspirait une certaine méfiance. Il l’ouvrit avec précaution et tira d’une seconde enveloppe un manuscrit dont l’encre jaunie indiquait une date relativement ancienne. Il le retourna de tous côtés : la dernière feuille portait pour suscription ces mots : « À Cécile. »

— C’est bien singulier, dit Marcel. Qui peut t’envoyer un manuscrit ? As-tu des amis dans la littérature ?

— Pas que je sache, répondit la jeune femme.

— Voyons ce que c’est, reprit Marcel après un moment d’hésitation. C’est d’une écriture féminine… je vais t’en faire la lecture.

— C’est une histoire, alors ? fit Vevette avec dédain.

— Oui, ma bonne.

— Alors, je m’en retourne à la cuisine, dit la vieille servante. C’était bien la peine de me faire si grand-peur pour apporter une histoire ! Et à cette heure-ci, encore ! Et par un temps pareil ! Si je retrouve le petit chrétien qui me l’a apportée, il peut être sûr que je lui tirerai les oreilles.

Pendant qu’elle s’en allait en grommelant, Marcel avait feuilleté le manuscrit.

— Les dernières pages sont d’une autre encre, dit-il. Veux-tu que je commence par la fin ?

— Non pas, répondit Cécile. Il faut de l’ordre en tout ; commence par le commencement.

Elle prit un ouvrage d’aiguille, et Marcel lut :

« À ma chère Cécile. »

La jeune femme leva les yeux ; son mari lui montra son nom écrit de cette encre vieille et jaunie des vieux documents ; elle secoua la tête d’un air soucieux et reprit son ouvrage pendant que Marcel poursuivait sa lecture.

« J’écris mon histoire parce que je ne puis pas mourir sans avoir dit la vérité ; je ne puis pas mourir sans avoir obtenu le pardon que je n’ai pas mérité, mais dont le besoin me dévore. Il faut qu’avant de fermer les yeux j’aie tout révélé, et alors je m’en irai de ce monde, pour lequel je suis morte depuis longtemps, heureuse, oui, heureuse d’un bonheur que j’ai rêvé dix-huit ans.

« J’habitais une maison blanche au bord d’une falaise. J’avais vingt-huit ans ; j’étais mariée à l’homme le meilleur, le plus généreux qui ait jamais vécu. C’était un simple propriétaire campagnard ; il avait reçu de ses parents la maison que nous habitions ; il l’avait entourée d’un jardin, vraie merveille, où, derrière un clos de pommiers, à l’abri d’une haie de hêtres, croissaient le laurier et le myrte, aussi épais, aussi hauts que sur les bords de la Méditerranée. Il m’avait fait venir, à grands frais, des plantes exotiques, inconnues dans le pays ; et, dans une serre bâtie pour satisfaire un de mes caprices, les orchidées étalaient leurs fleurs étranges.

« Mon mari était de vingt ans plus âgé que moi ; cependant il avait l’air jeune, et, quand nous traversions le pays dans la petite voiture qu’il m’avait fait venir de Paris, nous entendions dire que nous faisions un joli couple. J’avais dix-neuf ans lors de mon mariage, et mon éducation de pension parisienne m’avait mal préparée à l’existence retirée que nous menions.

« Dans une pension, si sévèrement dirigée qu’elle soit, arrive toujours un écho des bruits mondains ; les couvents à la mode ne sont pas à l’abri de cette invisible infiltration de la vie du dehors ; mes amies, en rentrant, le dimanche, me racontaient ce qu’elles avaient vu : la promenade au bois de Boulogne, le dîner de famille, parfois la petite sauterie où se réunissaient les frères et les sœurs, les cousins et les cousines… Plusieurs de ces jeunes filles s’étaient mariées : j’avais obtenu, comme récompense de mes brillants examens de fin d’année, la faveur spéciale d’assister au mariage de l’une d’entre elles.

« L’impression de cette cérémonie me resta bien longtemps et eut, je le crains, une grande influence sur mon sort. Je ne pouvais oublier l’église pleine de fleurs, les femmes parées, les grands tapis d’un rouge sombre qui couvraient le dallage du chœur, les orgues puissantes, l’encens et, par-dessus tout, la fiancée, dans un voile de tulle comme dans un nuage, agenouillée auprès de son époux, si près, que la manche de l’habit noir frôlait à chaque instant le grand voile vaporeux… et lui, ce beau jeune homme de vingt-cinq ans, tout pâle, les yeux creusés par l’émotion, les fines lèvres tremblantes sous sa moustache noire… Ce fut une révélation de l’amour, l’amour au milieu des pompes mondaines ; et le désir de voir un pareil rêve se réaliser pour moi devint une part de ma vie, – la première peut-être.

« Au milieu de ces fantasmagories, la tante qui m’avait élevée depuis la mort de mes parents jugea qu’il était temps de me reprendre dans sa maison. Je rentrai dans un intérieur paisible, froid, rangé, presque monacal.

« Nous habitions Paris, et j’en étais moins près qu’au couvent. Plus de récits de fêtes, plus de babillages frivoles, le dimanche soir, dans l’ombre des dortoirs, mais la régularité d’une vie de province bien ordonnée. Ma tante habitait Paris depuis vingt ans, et n’avait jamais cessé de considérer ce séjour comme un exil. Elle parlait constamment de sa chère province, du jour fortuné qui lui permettrait d’y retourner finir son existence…

« Dans un intérieur comme celui-là, j’aurais dû étouffer mes vagues aspirations vers un milieu qui ne pouvait pas être le mien. Au contraire, je m’abandonnai plus que jamais aux rêveries qui faisaient un si grand contraste avec la réalité.

« Le salon de ma tante était le rendez-vous des gens de son pays, de passage à Paris ; toute sa province y défilait, compassée et sentimentale à la fois, avec des prétentions au bel esprit, qui me semblaient ridicules et insupportables. Un seul visiteur faisait tache par la netteté de son esprit, la rondeur de ses allures, sur ce petit monde nébuleux et gourmé tout à la fois. Cet homme, venu pour quinze jours, resta trois mois ; et finalement, un beau soir, en prenant son chapeau pour se retirer, il déclara à ma tante, en ma présence, qu’il ne quitterait Paris qu’en m’emmenant avec lui.

« Ma tante resta muette, les yeux grands ouverts ; et moi, plus rouge qu’une cerise, je baissai les yeux sur mon ouvrage.

« – Comment l’entendez-vous ? dit enfin ma tante, qui revint à elle.

« – J’entends l’épouser, parbleu ! répondit notre hôte, à moins qu’elle ne me trouve trop vilain et qu’elle ne veuille pas de moi… Qu’en dites-vous, mademoiselle ?

« Je ne savais que répondre. Ma tante me tira d’embarras en demandant un peu de temps pour réfléchir. Notre ami prit congé de nous et se retira.

« Ce n’était pas l’époux que j’avais rêvé ! Le mari de mes espérances avait une fine moustache noire et des yeux légèrement cernés… Ma tante me prouva catégoriquement que le prétendant qui s’offrait avait une jolie fortune, un aimable caractère, une bonne santé, et que j’aurai grand-peine à trouver mieux. – D’autant plus, ajouta-t-elle, que ta dot est bien au-dessous de l’éducation qu’on t’a donnée.

« J’acceptai.

« – Tu fais bien, me dit ma tante au sortir de la cérémonie. Ton mari n’est peut-être pas plus parfait que les autres hommes, mais il a une qualité rare : il est admirablement bon.

« Oui, il était bon ! Cette bonté fut mon supplice, car jamais je n’ai compris comment elle ne m’avait pas retenue au bord de l’abîme, comment j’avais pu concevoir la pensée de troubler le repos de cet homme si noble, si confiant, si bon !

« J’étais donc reine chez lui, ou plutôt chez moi, car tout m’appartenait. Je jouais à la bergère avec les moutons de nos falaises, que je faisais soigneusement laver. Mon mari s’étant moqué de moi, je jouai à la laitière, et je fis construire pour nos deux vaches une étable modèle où elles ne purent s’accoutumer. Rebutée de ce côté, je me fis établir une volière ; mais le vent de la côte, qui respectait nos arbustes, tuait mes couvées… Je commençais à m’ennuyer lorsque je devins mère. L’enfant que la Providence m’envoyait comme une consolation, comme un avertissement de devenir sérieuse, fut un nouveau hochet dans mes mains. Je voulus nourrir ma fille, cela me fatigua ; le médecin me conseilla de la remettre aux mains d’une nourrice étrangère… Il avait raison, car j’étais encore plus ennuyée que fatiguée, et je n’étais pas digne de donner mon lait de femme inconstante et frivole à l’enfant qui faisait la joie et l’orgueil de mon mari.

« Il était trop bon, lui ! Il eût dû me réprimander, m’obliger à remplir mes devoirs, exiger la résignation, la patience, le courage, toutes ces vertus maternelles qui étaient lettre morte pour moi… Il se contenta de sourire. – Elle est encore si jeune ! disait-il à ceux qui lui exprimaient leur étonnement.

« Oui, j’étais jeune ; mais bien d’autres, plus jeunes que moi, vivaient d’abnégation et de sacrifice à mes côtés. L’humble femme qui nourrissait ma fille à ma place, après avoir perdu son propre enfant, ne se plaignait pas de passer les nuits debout…

« Mais rien ne devait m’ouvrir les yeux jusqu’au jour de la chute, irréparable et mortelle.

« Ma fille grandissait ; elle avait déjà trois ans lorsque l’ennui me prit tout à coup : un ennui insurmontable, un dégoût profond de tout ce qui m’entourait dans ma maison. La bonté de mon mari m’apparut sous un nouveau jour, et je le trouvai bête. Lui, mon excellent mari, si intelligent, toujours accessible aux idées nouvelles, aux pensées élevées ! En revanche, le pays, qui m’avait paru jusque-là sauvage et inculte, prit à mes yeux une grandeur idéale. Je m’enthousiasmai pour les landes, pour les grèves, et je pris l’habitude de passer les belles journées dans la falaise ou dans les rochers que la marée laissait à découvert. Mon mari, d’abord inquiet de ces promenades hasardeuses, voyant qu’il ne m’arrivait aucun mal, finit par me laisser libre d’aller et de venir dans les roches.

« Avec l’horreur que m’inspirait désormais notre demeure ornée et embellie pour moi seule par l’homme envers lequel j’étais si ingrate, je me sentais disposée à trouver magnifique tout ce qui en différait. Les îles qu’on voyait au large, et qui se dessinaient en noir sur la mer rougie, lorsque le soleil était sur son déclin, m’apparaissaient comme une terre de promission. Je bâtissais des rêveries sans fin sur ces côtes escarpées ; j’y voyais une sorte d’Éden où rien n’était vulgaire, où les cris d’un enfant malade ne vous réveillaient pas la nuit, où le mari était un beau jeune homme aux cheveux noirs et bouclés… Oh ! ma folie, ma triste folie ! je l’ai payée, et je puis parler de ce temps d’erreur et de crime avec un cœur brisé et vraiment purifié par la douleur.

« Au premier mot de ma bouche, mon mari s’empressa de m’emmener visiter ces îles merveilleuses, et l’enchantement disparut. C’était merveilleux, en vérité, mais c’était la vie réelle : les rochers étaient semblables à ceux de nos falaises ; on y couchait dans des auberges, – et je voyageais avec mon mari.

« Je regrettai mes illusions, et je m’en pris à celui qui, bien sans s’en douter, me les avait fait perdre. Je finis même par m’apercevoir que si la vie me paraissait terne et maussade, c’était sa faute, à lui, le mari. Lui, plus âgé que moi, aimant ses aises là où j’aurais voulu l’élégance factice et empruntée des citadins ; lui, qui aimait l’enfant pour lequel j’étais indifférente et dont les caresses étaient un reproche muet à ma froideur ; lui enfin, qui était le mari de quarante-cinq ans, sérieux et raisonnable, là où j’aurais rêvé un jeune amant romanesque et sentimental !

« Au retour de notre voyage, désabusée de la nature, je me rejetai vers la société. Depuis longtemps, par un dédain qui contrariait mon mari, je n’avais rendu de visites dans le pays. En quinze jours, je fis le tour de la contrée et je mis nos chevaux sur les dents ; je poussai même jusqu’à la sous-préfecture. J’appris bien des nouvelles, mais elles n’étaient guère de nature à m’intéresser ; cependant je continuai à faire des visites et à en recevoir. Non que les visiteurs fussent de mon goût, mais, dans mon besoin maladif d’émotions, j’avais appris à aimer le soubresaut que me causait le bruit des roues en approchant de la maison. Il me semblait alors qu’il allait arriver quelque chose.Hélas ! il arriva quelque chose en effet.

« Un jour, la femme d’un des notables de la ville, ami de mon mari, nous arriva en calèche, accompagnée d’un jeune homme que je ne vis pas bien d’abord. En mettant le pied sur le marchepied, elle nous dit : « Je vous amène un hôte que mon mari vous envoie, M. Albert B…, ingénieur en second pour les travaux du phare. »

« Le jeune ingénieur était descendu, je le regardai, et je reculai involontairement. Il avait les yeux cernés et les cheveux noirs de mon rêve, et le regard qu’il jeta sur moi me fit battre le cœur d’une manière folle. On entra, on causa ; mon mari, enchanté d’avoir avec qui échanger quelques idées, s’était emparé du jeune homme, me laissant la visiteuse, qui, d’ailleurs, parlait pour deux, et je pus examiner notre hôte.

« Il était beau, jeune et intelligent. Sa venue dans notre maison apportait un élément nouveau. J’avais peur de lui, et cette crainte instinctive, au lieu de me garantir, me poussa plus sûrement vers le précipice. Je jouais avec ma crainte, me fondant sur elle pour m’empêcher d’aller plus loin… Quelle erreur ! Et quelle expiation !

« On me parla du phare. Ce travail gigantesque allait être terminé ; on achevait de poser la lanterne, et dans quelques jours on se proposait de l’inaugurer. Mon mari fut invité à assister à la cérémonie ; il accepta de grand cœur, et M. B…, se tournant vers moi, ajouta avec politesse :

« – Je regrette que les dames ne doivent pas assister à cette cérémonie ; sans cela, madame…

« Je rougis, je balbutiai une réponse et je trouvai un prétexte pour sortir.

« Le jeune ingénieur revint souvent. Le phare n’était pas loin de notre maison : un kilomètre seulement nous séparait du petit port où l’on s’embarquait pour s’y rendre. Albert venait dîner ou souper chez nous, suivant les heures de marée, avant ou après ses visites, qu’il avait soin de multiplier. L’inauguration eut lieu ; mon mari en revint enchanté, me faisant des récits qui piquèrent ma curiosité.

« – Si tu veux le visiter, me dit-il, rien de plus facile, nous irons ensemble.

« – Merci ! lui répondis-je sèchement.

« Je me rappelais la désillusion de notre voyage aux îles, et j’étais bien décidée à ne plus m’exposer à pareil désenchantement.

« Le phare prit tout à coup à mes yeux une importance prodigieuse. J’allais tous les jours m’asseoir dans la falaise sur un rocher d’où on le voyait presque à portée de la main, et je passais des heures en contemplation devant la colonne de granit, presque blanche encore, mais d’un blanc rosé tendre et doux que les rayons du soleil couchant transformaient en rose vif. J’aimais surtout l’heure où la lampe s’allumait pâle comme une étoile sur le ciel encore bleu ; la nuit venait peu à peu, assombrissant la côte ; l’étoile devenait un foyer éclatant dans l’obscurité croissante, et je ne sais pourquoi je me sentais émue à la pensée que cette œuvre de salut était l’œuvre des hommes.

« Des hommes ! non, car bientôt dans ma pensée l’image d’un seul emporta toutes les autres. Le phare, dans mon esprit troublé, devint l’ouvrage, la propriété de M. B… L’ingénieur en chef, que nous avions vu deux ou trois fois, était parti, appelé par d’autres travaux, laissant à son second la surveillance des installations définitives ; je m’enfonçai peu à peu dans mon rêve, et j’en vins à considérer Albert comme un être supérieur, une sorte de demi-dieu qui dispensait la lumière et le salut aux marins perdus sur la mer.

« Un jour qu’il avait quitté le phare de bonne heure, il se fit déposer sur les rochers et se dirigea vers notre maison par le chemin de la falaise. J’aurais dû le précéder au logis, – je l’attendis dans le creux du rocher où je venais de passer trois heures sans ennui.

« – Vous étiez là ? me dit-il en souriant.

« – Depuis bien longtemps, répondis-je sans penser à ce que je disais.

« – Alors, vous m’avez vu venir ?

« Je fis un signe de tête affirmatif.

« – Et moi, dit-il, en s’asseyant auprès de moi sur la pierre chauffée par le soleil, je suis venu parce que j’avais vu votre robe blanche se détacher sur la falaise, – parce que je savais que vous étiez là… Du phare où je travaille, je vous vois tous les jours avec la lunette d’approche ; je connais vos mouvements, vos habitudes, continua-t-il ; je vous vois quitter la maison, marcher de longues heures dans les rochers, et venir vous asseoir ici, d’où vous contemplez la mer, la mer toujours inquiète, toujours mélancolique, comme vous… et dont la plainte éternelle peut seule faire écho à celle de votre âme.

« Je fis un mouvement pour me lever, comme le commandait le devoir, mais un mouvement si faible qu’il n’eut pas de peine à me retenir. Ce pathos, qui eût dû me faire rire, faisait passer en moi un frisson délicieux.

« – Oui, continua-t-il en se rapprochant, vous êtes malheureuse parce que vous vivez dans un milieu qui n’est pas le vôtre. La nature vous avait créée plante de serre, et l’on a voulu faire de vous une bruyère des landes ; vous vous étiolez ici ; sous un autre ciel vous eussiez prospéré.

« Ces paroles traduisaient si bien ma pensée secrète, que je ne pus retenir mes larmes. Il me prit la main pendant que je détournais la tête.

« – Et moi, de ce phare où mon devoir me retient, je vous contemple, j’admire la grâce de vos mouvements, je m’afflige à voir la tristesse de votre démarche, je vis avec vous, je souffre avec vous parce que je vous aime…

« Il parla longtemps ainsi ; je le laissai dire. Toutes les pensées mauvaises de ma vie, toutes les velléités d’orgueil, de haine, de mépris pour mon entourage prenaient un corps en passant par sa bouche. Il avait compris ma faible et misérable nature, il avait deviné les paroles qui pouvaient me prendre, et il récitait, tout fait, ce roman qu’il avait probablement récité à d’autres, aussi faibles, aussi misérables que moi, et qu’il avait séduites comme il allait me séduire !

« Et dire que c’est avec cela qu’on nous prend, nous autres poupées de couvent ! Un monsieur qui parle bien, avec des cheveux lustrés et des ongles élégamment taillés, peut causer la perte d’une femme et la mort de son honnête et généreux mari ! Folie ! erreur et folie ! notre monde n’est fait que de cela !

« Je le laissai dire, je lui laissai prendre et baiser mes mains, quand j’aurais pu, d’un léger mouvement, l’envoyer rouler en bas de la falaise ; je revins vers la maison avec lui, je rencontrai ma fille et je l’embrassai. – Oui, j’osai l’embrasser ! et je parlai sans contrainte avec mon mari.

« Je ne me sentais pas criminelle. Nous n’avions causé que d’amitié, cette amitié ambiguë qui parle comme l’amour, en attendant qu’elle agisse de même. Il m’avait répété cent fois qu’il aimait et estimait mon mari, bien que le pauvre homme fût incapable de me comprendre ; que son affection discrète et dévouée n’avait pour but que de me donner cette part de sympathie sans laquelle la lumière même du jour est sans prix à nos yeux… Il m’avait si bien leurrée, que je me trouvais innocente. Que m’avait-il dit que je ne me fusse répété cent fois ? De nous deux, le serpent tentateur n’était pas le plus coupable. N’était-ce pas moi-même qui l’avait méprisablement tenté ?

« À partir de ce moment, je le retrouvai dans les roches, d’abord rarement, puis presque tous les jours. Le temps était changeant, les approches de l’équinoxe occasionnaient des sautes de vent imprévues ; parfois nous nous réunissions par un temps serein, et, moins d’une heure après, les vagues venaient nous couvrir d’écume jusque dans notre abri de la falaise. Je trouvais une volupté extrême à voir la mer en furie à quelques pieds de nous, et moi, blottie dans ses bras, je me sentais aussi en sûreté que dans ma maison. Tout ce que les romans malsains que j’avais dévorés avaient laissé de levain dans mon esprit fermentait et faisait monter à mon cerveau l’écume des passions mauvaises. Il le savait bien, le misérable ; il n’attendait que l’occasion pour s’assurer d’une proie dont il était déjà maître.

« Un jour, il vint à notre cachette plus tard que de coutume ; mes nerfs excités par l’attente se détendirent à sa vue, et je me jetai dans ses bras en pleurant. Au lieu de me rassurer, il me serrait sur son cœur en silence. Effrayée, je levai les yeux, et je vis sur son visage l’expression d’une profonde douleur.

« – Qu’y a-t-il ? mon Dieu ! m’écriai-je.

« – Il faut que je parte, me répondit-il d’une voix altérée. Le phare fonctionne parfaitement, les deux mois d’essai sont expirés, je suis appelé à d’autres travaux. Je pars après-demain pour Paris.

« Je m’affaissai sur le rocher. J’aimais éperdument cet homme ; je l’aimais avec ma tête, j’en conviens, mais, à ce moment-là, j’étais incapable de m’en rendre compte.

« – Et moi ? murmurai-je, désolée.

« – Vous ? vous m’oublierez, répondit-il d’une voix stridente. Vous ne vous souviendrez plus de moi avant la fin de l’année.

« – Oh ! fis-je, blessée au cœur.

« – Certes ! m’avez-vous jamais aimé ? Ai-je reçu de vous une seule preuve d’amour ? N’avez-vous pas opposé sans cesse à ma tendresse les obstacles que vous suggérait non votre pudeur, mais votre égoïsme ? On n’aime pas, quand on aime comme vous… Je vais souffrir dans mon exil… mais vous !…

« Il détournait amèrement la tête ; c’est moi qui le contraignis à me regarder, à nouer ses bras autour de moi ; c’est moi qui cherchai ses lèvres avec les miennes !

« Je vous écris tout cela, Cécile, pour que vous sachiez bien jusqu’à quel point un homme peut être fourbe et une femme peut être folle. Que cette cruelle leçon serve d’exemple à celles qui n’ont pas encore failli !

« Il voulait me quitter.

« – Adieu, dit-il, je ne vous verrai plus.

« – Pas ainsi, m’écriai-je, pas encore. J’ai mille choses à vous dire ! Nous devons nous revoir, – nous ne pouvons nous séparer ainsi, – vous m’écrirez, il faut nous entendre…

« Il me montra du geste la marée descendante, qui laisserait son canot à sec dans quelques instants et lui couperait la possibilité de retourner au phare sans que sa présence fût connue au village.

« – Écoute, m’écriai-je affolée en m’accrochant à lui, il faut que je te voie encore…

« – Vous ne m’aimez pas, répondit-il froidement.

« – Où tu voudras, quand tu voudras… mais je ne puis te quitter ainsi.

« Le triomphe se peignit sur son visage, il m’étreignit dans ses bras.

« – Ah ! tu m’aimes ! s’écria-t-il avec transport.

« Il était si beau en ce moment que je perdis complètement la raison…

« – Demain, reprit-il, à la marée haute, je viendrai te chercher en bas, avec le canot, et je t’emmènerai au phare.

« – Au phare ? dis-je avec une délicieuse angoisse.

« – Oui, au phare : là, je suis le maître et nous serons seuls. Les deux matelots qui le gardent me sont absolument dévoués : d’ailleurs, j’en renverrai un à terre. Le règlement porte que deux hommes doivent habiter le phare, j’en serai un pour ce jour-là. J’apporterai une cape cirée, tu t’envelopperas, et nul n’en saura rien.

« – Mais, fis-je, non sans inquiétude, pour revenir ?

« – Au bout de trois heures, après la marée haute, le courant se rétablit, il sera environ cinq heures du soir, je te ramènerai ici, et tout le monde croira que tu as passé la journée dans la falaise, comme d’ordinaire.

« L’admirable ordonnance de ce plan ne m’inspira point la pensée qu’il était trop parfait pour n’avoir pas été conçu d’avance, tant j’étais aveuglée ; j’acquiesçai à tout et je laissai partir M. B…

« Je rentrai au logis comme dans un rêve ; mon mari s’était fait à mes airs absorbés ; il m’en raillait bien un peu, mais avec cette bonhomie qui le rendait si sympathique aux yeux de tous, si vulgaire aux miens. Je prétextai d’ailleurs un mal de tête, – c’était une excuse dont je m’étais souvent servie depuis deux mois, et je me retirai.

« Je me demande parfois d’où vient que rien ne vous avertit, rien ne vous arrête au bord du précipice ; est-il possible que l’homme doive ainsi rouler vers l’abîme, et que rien ne lui ouvre les yeux ! Mais c’est à nous de nous garder nous-mêmes ; sans cela, à quoi bon la conscience ?

« J’allais commettre une faute ; pourtant je ne pensais pas à l’adultère ; mais l’adultère, suivant la parole de l’Écriture, était déjà commis dans mon cœur. J’avais tellement vécu dans le rêve que je n’avais plus conscience des réalités. Ce n’était pas le démon des sens qui me poussait à ma chute, c’était celui de l’orgueil. Je m’étais crue supérieure à ceux qui m’entouraient… De quelle humiliation n’allais-je pas payer ma faute !

« Le jour vint, puis midi sonna ; j’assistai au repas de famille avec l’apparence du calme, puis je revêtis une robe de couleur sombre et je me dirigeai vers la falaise. Mon mari m’arrêta sur le seuil.

« – Je crains que le temps ne se gâte, me dit-il doucement.

« Je jetai un coup d’œil aux nuages qui filaient rapidement vers le nord-est.

« – Je ne crois pas, répondis-je.

« – Enfin, ajouta-t-il en souriant, si la pluie te surprend, tu connais le chemin de la maison. Va, mon enfant, me dit-il ; et il posa un baiser sur mon front.

« J’aurais dû me précipiter à ses genoux, lui crier : – Défends-moi contre moi-même !… Je n’en fis rien. Cependant, une bonne pensée me vint. Je remontai à la hâte dans ma chambre, je me jetai à genoux devant la croix, et je priai Dieu de me permettre de revenir pure au logis conjugal. Pure ! et j’étais déjà perdue !

« Je rencontrai ma fille, – je ne la cherchais pas. Je l’embrassai à la hâte, et je m’enfuis en courant vers la falaise.

« Il m’attendait comme il l’avait dit. J’endossai la grosse cape de matelot, et vingt minutes après, nous abordions au pied du phare. Je montai en courant les quelques marches qui conduisaient à la plate-forme ; puis, à l’abri du parapet, je regardai craintivement dans la direction de notre maison. Un homme que je reconnus pour mon mari, à sa tournure et surtout au large chapeau de paille qui faisait tache blanche, allait et venait dans le jardin… J’eus peur et j’exprimai mon inquiétude.

« – Ne crains rien, me dit en riant M. B… Quand bien même il regarderait par ici, il ne pourrait pas se douter que c’est toi qu’il voit.

« Cette aisance d’esprit, ce tutoiement familier me causèrent un certain malaise. La circonstance était trop grave pour prêter à rire, et le mot « toi » me sembla trop sacré pour être employé à la légère ; mais M. B… m’entraînait dans l’escalier, et l’étonnement me fit oublier cette impression désagréable.

« Nous montâmes rapidement l’escalier tournant, étroit, aux marches hautes, qui me donnait le vertige ; arrivée au premier palier, je vis une porte donnant dans une petite pièce ; je voulus entrer, mais M. B… m’entraîna vivement plus haut. Au second palier, je me sentais épuisée, il m’enleva dans ses bras et me porta jusqu’au troisième étage.

« Une petite cabine, étroite comme dans un vaisseau, était éclairée par une fenêtre taillée dans l’épaisseur du phare. Les murs et le pavé de granit me firent penser à un sarcophage, une étroite couchette s’enclavait dans le mur entre la fenêtre et l’entrée…

« – Voici mon royaume ! dit M. B… en refermant la porte.

« J’entendis le bruit des pas du matelot décroître dans l’escalier tournant. Je regardai autour de moi ; la mer apparaissait par la fenêtre, non pas bleue comme la veille, mais presque noire.

« – C’est à cause de la hauteur, me dit évasivement M. B… Tu es à moi ! fit-il avec passion en me serrant dans ses bras.

« – Non ! non ! m’écriai-je, je veux m’en retourner tout de suite.

« – C’est impossible, répondit-il sans se troubler ; la marée ne le permettra pas avant trois heures.

« Trois heures ! je frémis ; je le savais pourtant. Qu’avais-je donc espéré ? Jouer avec le feu ! Il était trop tard, et mon heure était venue… M. B… à mes pieds me suppliait ; l’élément romanesque qui avait eu tant d’importance dans ma vie conspirait contre moi ; je luttai quelque temps, et enfin je tombai vaincue.

« Pendant que je pleurais ma défaite, la honte que je sentais déjà, le remords de la chute m’étreignit douloureusement le cœur. M. B… essayait de me consoler, mais les larmes ne voulaient pas s’arrêter.

« – Ramenez-moi chez moi, lui dis-je ; là seulement je pourrai réfléchir et me calmer…, ici je souffre, j’ai honte !…

« – Dans une heure, répondit-il, pas avant, nous pourrons partir. Et il retomba à mes pieds avec des protestations d’amour qu’en ce moment-là je dus croire sincères.

« Je l’écoutais, me forçant à l’entendre, mais, au fond, préoccupée de la manière dont j’allais saluer la maison conjugale, quand j’entendis tout à coup un bruit formidable, et le phare trembla sur sa base.

« – Qu’y a-t-il ? m’écriai-je, et je me précipitai vers l’étroite fenêtre.

« La mer affolée, toute noire à quelques mètres et complètement blanche d’écume sur les rochers, se précipitait avec des coups furieux sur le soubassement du granit. La frêle coquille de noix, qui nous avait amenés avait disparu.

« – Qu’est-ce que cela veut dire ? cria M. B… dans l’escalier du phare.

« La voix du matelot nous arriva lointaine, et comme sortant d’une cale de vaisseau.

« – C’est un grain, monsieur, répondit-il, ne craignez rien, j’ai sauvé le canot.

« M. B… poussa un soupir de soulagement.

« – Attendez-moi, me dit-il, je vais aux informations.

« Il disparut dans la spirale du granit, et moi, misérable, désespérée, je restai près de la fenêtre, les mains pendantes, avec un frisson d’horreur qui me passait sur le corps de temps en temps.

« L’attente, courte en réalité, me sembla interminable. Au bout d’un instant, M. B… reparut très pâle et très ému.

« – Je suis désolé, me dit-il, les éléments sont contre nous… C’est un grain qui ne sera pas de longue durée, mais il n’est pas probable qu’avant quelques heures la mer soit navigable.

« – Quelques heures ! m’écriai-je, mais il fera nuit… Il faut que je retourne au logis sur-le-champ !

« M. B… haussa les épaules, plus de chagrin que de pitié.

« – Je n’y puis rien, dit-il avec l’expression d’un regret véritable. Voyez vous-même !

« Je regardai encore la mer : le vent semblait vouloir la retourner sens dessus dessous. Elle s’avançait, rapide, avec des ondulations de serpent, sur les grands rochers, puis reculait tout d’un coup, et, ramassant toutes ses forces, se précipitait comme un bélier sur la porte du phare.

« Celle-ci résista pendant quelques assauts, puis on l’entendit gémir, et, après un choc plus violent que les autres, elle céda avec un bruit formidable de madriers brisés et de ferraille tordue.

« – C’était une bonne porte en cœur de chêne, dit le matelot qui nous avait rejoints : ça fait la seconde que la mer nous prend depuis deux mois. Je crois bien, monsieur, qu’il faudra renoncer à en avoir une.

« – Pensez-vous que la tempête dure longtemps ? demandai-je à cet homme.

« Son regard erra de l’ingénieur à moi ; il hésita un instant et finit par dire :

« – Je ne sais pas.

« M. B… se dirigea vers la partie supérieure du phare. Je le suivis machinalement : il ouvrit une porte, et la tempête me souffleta en plein visage. Le vent s’engouffra aussitôt dans l’escalier comme dans un tuyau d’orgue, et une clameur longue, désespérée, s’éleva vers le ciel, comme celle de mon honneur perdu.

« J’étais sur le balcon. L’ouragan m’arrachait mes nattes et m’en fouettait le visage ; je me cramponnai à la balustrade de fer, sans quoi j’eusse été enlevée comme une plume. Quel spectacle ! La mer furieuse me semblait acharnée contre moi ; elle venait venger mon mari et laver ma souillure dans ses flots purificateurs ; j’eus envie de lâcher le balcon et de lui dire : – N’attends pas davantage, prends-moi ! L’instinct de la conservation me retint.

« – Rentrons, me dit M. B…, en me prenant la main pour m’entraîner.

« Je résistai en secouant la tête ; j’avais porté mes regards vers notre maison. Le vent arrachait les toitures de chaume des cabanes du village, les arbres se courbaient jusqu’à terre sous l’effort de l’ouragan, le bétail se hâtait vers les étables, des tourbillons de paille et de poussière passaient de temps en temps comme des nuages entre la terre et moi… Je vis un homme sortir de la maison et regarder vers la falaise en abritant ses yeux de sa main. C’était mon mari ; il me cherchait des yeux… Ma fille vint à son côté ; il s’inclina vers elle pour la caresser, la fit rentrer dans la maison et se remit à scruter la falaise… Mon cœur se brisa.

« – Pardonne-moi, pardonne-moi ! m’écriai-je en tombant à genoux, le front battant sur les barres de fer de la balustrade. Ô cher mari, le meilleur, le plus vénérable des hommes, pardonne-moi ! Je suis punie !

« La pluie s’abattit furieusement sur nous. M. B… me fit rentrer, et je retournai à cette cabine sombre, que j’avais considérée dès en entrant comme un cercueil.

« – Je veux partir, lui dis-je en tournant vers lui mes yeux dilatés par l’horreur.

« Il se mit à genoux devant moi et me demanda pardon.

« – C’est donc impossible ? lui dis-je en me tordant les mains.

« Il secoua la tête. Je me laissai retomber sur la chaise.

« L’obscurité était venue bien vite, une nappe de lumière tomba sur la mer bouillonnante et pénétra jusque dans la chambre de granit. Le matelot venait d’allumer le phare.

« – Ma fille ! m’écriai-je soudain.

« Jusque-là j’avais bien peu pensé à ma fille ; l’image de mon mari avait dominé le péril de toute la hauteur de l’époux offensé ; mais à cette heure où l’enfant rentrait d’ordinaire après sa promenade, je crus sentir ses petites mains tirer sur ma robe pour obtenir le baiser habituel, et je sentis que j’aimais mon enfant. Mes larmes ruisselèrent de nouveau, mais cette fois plus amères encore. Il me semblait mener le deuil de tout ce que j’avais aimé.

« M. B… essaya de me calmer, mais ses caresses, pour lesquelles je venais de perdre tout mon bonheur, me firent horreur ; elles m’avaient coûté trop cher.

« – Misérable ! lui dis-je, vous m’avez perdue, et vous ne m’aimez pas ! Si vous m’aviez aimée, vous n’auriez jamais pensé à me faire courir ce danger ! Vous n’aimiez que vous-même, et votre caprice d’un moment a brisé mon existence !

« Il baissa la tête, sentant la justesse de mon reproche. Cet homme n’était pas méchant ; mais la vie mondaine, qui m’avait gangrenée, l’avait aussi perverti.

« La nuit était tout à fait venue, l’humidité pénétrait nos habits, la pluie qui cessait par instants reprenait en rafales furieuses. Nous avions froid, il fallut monter dans la lanterne pour nous réchauffer au feu du phare.

« Quelle nuit ! les oiseaux tourbillonnaient autour du brasier avec des cris sauvages ; leurs grands coups d’aile faisaient parfois voler des éclats de cristal, et en bas l’Océan recommençait sans cesse son escalade furieuse contre le phare ; les lames sautaient jusqu’à moitié de sa hauteur et retombaient en pluie d’écume. Vers neuf heures, je vis un fanal s’élever près de notre maison ; il brûla une heure, puis s’éteignit. Était-ce pour moi qu’on l’avait allumé ou pour quelque barque en détresse ? »

À cet endroit du récit, Marcel s’arrêta. Sa femme, qui ne travaillait plus depuis quelque temps déjà, le regardait en silence.

— C’est bien étrange, fit Marcel.

— Continue, répondit Cécile, qui joignit les mains.

« Vous qui lirez ceci, comprenez ma torture et mes angoisses. Pendant la nuit, nous entendîmes plusieurs fois le canon d’alarme. Vers deux heures, dans le raz blanchissant, nous vîmes passer une forme noire, éclairée à deux ou trois reprises par la lueur d’un coup de canon. La masse confuse alla se perdre sur quelque écueil, et les cris de l’équipage agonisant furent étouffés par ceux de la tempête. Mais qu’était la plainte des mourants auprès de ma lente agonie, à moi ? Le ciel blanchit, le jour se leva dans un ciel tourmenté, et ce jour ne m’apporta point ma délivrance.

« J’avais pensé et souffert, pendant ces longues heures, tout ce qu’on peut souffrir sans tomber foudroyé. Revenir à la maison, après cette absence de vingt-quatre heures, était impossible. Si je savais dissimuler, je ne savais pas mentir. Hélas ! pourquoi mon mari ne m’avait-il jamais demandé la cause de mes longues stations à la falaise ? je lui eusse peut-être avoué mes rêves ! Mais à cette heure, où j’avais l’esprit troublé par tant d’angoisses, échafauder une histoire invraisemblable, répondre à toutes les objections imprévues, rougir et trembler sous l’œil de l’époux outragé ? Jamais !

« Et quand, dans sa confiance aveugle, il eût cru à mon mensonge, ou quand, devinant la vérité, il eût daigné feindre de me croire, – quand même je lui eusse tout avoué, et quand sa bonté surhumaine eût pardonné et enseveli dans le silence de l’oubli ma faute déjà châtiée, – comment vivre en sa présence avec cet opprobre sur moi ? Comment reparaître dans ce pays ? Comment expliquer non à un seul, mais à tous, ma disparition mystérieuse ? Mon mari ne devait pas être soupçonné d’infamie, et, en voyant s’écouler les heures qui me séparaient de plus en plus de mon foyer, je pris une résolution immuable.

« – Ils me croient morte, dis-je à M. B… lorsque le soir de ce second jour commença à rembrunir le ciel. Tant mieux ! désormais je suis morte pour eux comme pour le reste du monde..

« – Mais je vous aime ! s’écria cet homme au désespoir, je vous aime !

« – Et moi, je vous hais ! lui répondis-je ; je vous hais d’une haine implacable, car vous m’avez tout volé, et je ne suis plus qu’un spectre.

« – La vie peut être encore bonne pour nous, me dit-il en se faisant humble ; je vous appartiens corps et âme ; mon existence et ma fortune entières sont à vous. Je renoncerai à tout, et nous irons vivre quelque part, en Italie, là où sont heureux ceux qui s’aiment !…

« – Vous ? m’écriai-je. Après le châtiment terrible que la Providence a suscité contre moi, j’unirais ma vie à la vôtre ? Jamais ! vous n’êtes pas même un étranger pour moi : vous êtes le mauvais ange, et je vous hais !

« – Moi aussi, je suis puni, dit-il en passant la main sur son front. Veux-tu que nous mourions ensemble ? reprit-il en s’approchant de moi. Dis un mot, et cette mer impitoyable va recouvrir nos deux corps.

« – Non ! lui répondis-je ; la vie sera notre châtiment. Vous vivrez pour savoir que vous m’avez ruinée, perdue, tuée au monde des vivants ; mon image vous hantera jusqu’à la dernière heure, et si Dieu est aussi juste pour vous qu’il l’est pour moi, vous vivrez longtemps, toujours malheureux, toujours maudit par moi !

« La tempête dura trois jours et demi. Vous qui me lisez, dont l’âme est pure, vous ne pourrez jamais comprendre ce que ces trois jours et demi ont renfermé de tortures. Vous ne pouvez vous imaginer ce qu’était cette odieuse nécessité de vivre avec un homme qu’on déteste et qu’on méprise, dans un espace si resserré qu’on y a à peine assez d’air pour respirer.

« La nuit, cette effrayante chaleur de la lampe monstrueuse ; le jour, le souffle glacial de la tempête, l’odeur étouffante de l’essence qui servait de combustible, et surtout cette société abhorrée que nous ne pouvions nous empêcher de rechercher, quelle misère et quelle torture ! Nous avions peur de la solitude ; mieux encore valait nous retrouver, pour échanger des paroles amères, que de rester isolés en face de cette mer acharnée à nous nuire. Si je ne devins pas folle, c’est que mon châtiment était ailleurs. Mais lorsque au bout du troisième jour la tempête s’apaisa, mes yeux s’étaient creusés, j’avais des cheveux blancs, et la teinte bistrée de la jaunisse avait dénaturé mon visage.

« Lorsque la mer eut repris assez de calme pour permettre de lancer le canot, M. B… frappa à la porte de ma cellule.

« – On pourra partir dans une heure, me dit-il ; que comptez-vous faire ?

« – Envoyez votre matelot savoir ce qui se dit dans le pays, lui répondis-je. C’est là-dessus que je baserai ma conduite.

« Il s’inclina sans répondre. Une heure après, le matelot quittait le phare. Il revint promptement. On me croyait morte. L’opinion générale était que la tempête m’avait surprise dans les rochers, mais mon mari se refusait à croire que j’eusse péri sans laisser aucun vestige.

« – C’est bien, dis-je à M. B…, je suis morte en effet, et mon mari le saura bientôt. Partons.

« – Où allez-vous ? me demanda-t-il.

« – À Paris.

« J’avais sur moi quelques pièces d’or, quelques bijoux ; je refusai obstinément toute aide de la part de cet homme odieux. La nuit était tombée lorsque nous abordâmes. Personne ne s’inquiétait de nous ; la barque du phare allait et venait sans que personne s’en mêlât. J’avais revêtu la grosse cape. Au moment de toucher terre, je trempai dans l’Océan mon manteau et mon châle, dont j’avais fait un paquet, et je les déposai sur la grève, un peu au delà de la limite de la haute mer.

« – Que faites-vous ? me demanda M. B…

« – J’assure mon mari de ma mort, lui répondis-je.

« Je me tournai vers cette maison qui avait été la mienne, et où j’avais apporté un deuil prématuré.

« – Mieux vaut le deuil que le déshonneur, pensai-je.

« Je portai ensuite mes regards vers le phare qui m’avait été si fatal, et sa clarté éblouissante entra comme un glaive dans mes yeux arides. Je détournai la tête avec horreur.

« – Je veux passer auprès de ma maison, dis-je à M. B…, je veux la voir une fois encore.

« Il voulut me dissuader, mais j’étais bien décidée.

« – Attendez-moi là, lui dis-je, ce ne sera pas long.

« Je me mis à gravir la falaise en courant. Je n’avais nulle crainte d’être reconnue, sous ces habits et à cette heure. J’atteignis la maison, et, le cœur palpitant, je m’approchai de la fente des volets. Que de fois les petits mendiants étaient venus nous regarder ainsi le soir ! et c’était moi, la maîtresse de ce logis, qui venais, comme une mendiante, guetter le repas de famille !

« Mon mari était assis à la table de la salle à manger, changé, vieilli au point d’être méconnaissable, mais moins changé que moi cependant. Ma fille, vêtue de noir, dormait sur la table : elle avait appuyé sa tête blonde sur ses deux bras repliés, en attendant que sa nourrice, qui desservait le souper, pût aller la coucher. Mon cœur se fendit, j’appuyai mes lèvres sur le mur, et je pleurai comme une orpheline.

« Le chien, qui m’avait reconnue sans doute, agitait au bout de sa chaîne et poussait des gémissements de joie. Je voulus m’écarter, mais je n’en eus pas la force.

« – Il y a quelqu’un là, dit la voix de mon mari près de la fenêtre, et aussitôt il ouvrit le volet.

« J’eus si peur que je n’osais bouger. – S’il me reconnaît, pensais-je, il va me tuer !

« – C’est une pauvresse, dit-il ; il faut faire l’aumône à ceux qui n’ont pas de pain, continua-t-il, comme se parlant à lui-même. Heureuses les misères qu’on peut soulager ! Tenez, ma bonne, ajouta-t-il en me présentant par la fenêtre le reste du pain de famille.

« J’avançai la main, j’effleurai ses doigts glacés, et je pris le pain de l’aumône. La fenêtre se referma, et je tombai à genoux, le cœur saisi d’une souffrance pire que la mort.

« Serrant ce pain contre moi, je repris le chemin de la grève. M. B… m’attendait, fort inquiet.

« – Qu’avez-vous là ? me dit-il en me prenant le bras pour me soutenir.

« – Le dernier pain à moi que je doive manger en ce monde, lui répondis-je ; mon mari m’a fait la charité, ma fille porte mon deuil… Allons, je ne dois pas être un fardeau pour vous non plus. Hâtons-nous.

« Nous prîmes des chemins détournés, et, quand le jour vint, nous roulions en chemin de fer vers Paris.

« Il voulait s’occuper de moi, me chercher un logement, assurer mon existence… Dans la cour de la gare, je profitai d’un moment de presse pour le perdre, et je ne le revis plus.

« J’ai péché, mais vous qui me lisez, chère et chaste Cécile, trouvez-vous que je sois assez punie ? Eh bien ! ce châtiment n’était rien auprès de ce qui m’attendait. »

Marcel déposa le cahier sur la table et réfléchit longuement. Cécile le regardait, les yeux pleins de larmes.

— Pauvre femme ! dit enfin le jeune homme, elle a bien souffert.

Par-dessus la table, Cécile tendit la main à son mari, qui la garda dans la sienne.

— Quelle étrange histoire ! reprit la jeune femme ; si c’est un hasard…

Elle n’osa achever sa pensée.

— Il faut savoir la fin, dit Marcel en reprenant le cahier. Voyons où tout cela va nous mener.

« Il fallait vivre, continuait le manuscrit, et je ne savais rien de ce qui fait vivre. Je ne vous dirai pas quels travaux j’entrepris, ni de quel pain je me nourris pendant de longues, bien longues années. Dans une mansarde de Paris, si étroite que je croyais revoir la cellule du phare, je passai des hivers sans feu toujours, parfois sans pain ; mais cela n’était que juste et raisonnable. Pourquoi avais-je failli ? Eût-il été équitable que ma chute me procurât le bien-être ? Non, cela était fort bien, et je le trouvais bon.

« Pendant plusieurs mois je n’osai sortir qu’à la nuit, tant je craignais de rencontrer M. B… Pour les autres personnes qui m’avaient connue, j’étais sans inquiétude : qui eût pu reconnaître dans la femme flétrie, blanchie, à la démarche incertaine, la jeune propriétaire de la maison blanche ? J’avais eu la jaunisse en arrivant à Paris ; j’avais passé des semaines sur un lit fiévreux dans l’étroite mansarde dont j’ai parlé, et pendant ce temps je m’étais fait un plan d’existence. Un morceau de journal qui avait enveloppé quelques provisions m’apporta un jour le récit de ma fin tragique :

« La malheureuse victime laisse une petite fille de quatre ans à peine ; l’époux est inconsolable. »

« Ces lignes banales me causèrent une joie pleine d’amertume. J’étais encore aimée, j’étais pleurée ! Mon mari pensait à nos jours de félicité avec regret et avec douceur à la fois. Sans doute ce passé, qui me rongeait le cœur comme un cancer, était pour lui une source de souvenirs heureux ! Que je l’enviais de me pleurer ainsi, sans arrière-pensée ! Que n’eussé-je pas donné pour être morte en réalité, et digne de ses larmes ! Mon enfant fût venue avec son père s’agenouiller tous les jours sur ma tombe, toujours couverte de mes fleurs préférées…

« Comme je les aimais, ces deux êtres pour lesquels j’avais été si indifférente ! Comme leur souvenir m’était devenu cher ! Je vivais avec eux par la pensée. Le matin, quand le froid soleil d’hiver dorait d’un or pâle les toits qu’on voyait au-dessous de ma fenêtre, grelottante, parfois affamée, je me représentais la chambre tiède, située au levant, où ma fille ouvrait les yeux à cette heure, et je me perdais en une longue prière pour le bonheur de cette enfant jadis dédaignée… Je croyais voir son père se pencher sur son petit lit, lui prodiguer les soins dont j’avais été avare. Que n’aurais-je pas donné pour pouvoir les servir, remplir auprès d’eux les plus bas emplois de la domesticité, – pour respirer le même air, et obtenir d’eux, en passant, une bonne parole ! Rêve insensé ! – J’étais morte pour eux.

« J’appris à travailler : j’appris à gagner de mes mains, devenues calleuses, le dur pain du labeur mal payé. J’appris à supporter les rebuffades, à tolérer les moqueries, à dévorer les affronts, car il fallait bien gagner ma vie, – ma triste vie ! Je devins habile ensuite, et le premier emploi du peu d’argent que je vis dans mes mains fut un abonnement au journal de notre sous-préfecture.

« Là, de temps en temps, j’apprenais ce que faisait mon mari ; son nom se trouvait sur toutes les souscriptions charitables. Partout où quelque travail nécessitait une dépense gratuite de temps et d’intelligence, j’étais sûre de le voir mentionné… C’était là l’homme que j’avais trouvé banal et inintelligent ! Je vis un jour qu’il avait dirigé un sauvetage sur nos rochers, et que la croix de la Légion d’honneur avait été sa récompense… Je n’avais plus le droit de m’en enorgueillir, mais je remerciai Dieu de l’avoir fait ce qu’il était.

« Ce journal fut pendant longtemps toute ma joie, puis un jour, en le parcourant, je restai frappée au cœur par ces mots : « M. X… qui avait eu le malheur de perdre sa jeune femme il y a cinq ans, par un affreux accident, n’avait jamais pu se consoler de sa perte. Après avoir langui quelques mois, il vient de s’éteindre, laissant orpheline une fille qui, dit-on, va être placée, par les soins de sa famille, dans un de nos meilleurs pensionnats. Tous ceux qui ont connu cet homme de bien s’associeront à nos regrets. »

« J’étais veuve, et c’est moi qui avais tué mon mari. Mon abandon l’avait tué aussi certainement que l’eût fait la connaissance de ma faute. Il me sembla alors n’avoir jamais souffert quand je comparai les angoisses du passé avec ma torture présente. Je crus un instant que je succomberais à l’excès de ma souffrance, mais je n’eus pas ce bonheur.

« Ma fille me restait encore, et je croyais bien que je la verrais mourir aussi. Son enfance délicate l’avait prédisposée à tous les maux. Je sentis qu’il me fallait la voir à tout prix. Je ne craignais guère d’être reconnue dans le pays ; – la tombe, en se refermant sur mon mari, m’avait scellée plus profondément que jamais dans l’oubli.

« Je réalisai tout ce que je possédais, et je quittai Paris. J’arrivai un matin de bonne heure à la sous-préfecture, et je partis à pied pour notre maison blanche. La route était longue ; pour moi, ce fut un véritable chemin de croix. À chaque détour je revoyais un arbre, une pierre, témoin des jours heureux ; par cette route j’avais fait mon premier voyage, alors que mon mari m’avait amenée, nouvelle épousée, vêtue d’habits de fête, avec un joyeux avenir devant moi… Qu’avais-je fait de mon voile nuptial ?

« J’arrivai, cependant, les pieds meurtris, et le cœur saignant. Quand je fus sur la place, devant l’église, je restai indécise, ne sachant de quel côté tourner mes pas. Sous quel prétexte me rendre à la maison blanche ? Ne serais-je pas arrêtée, interrogée, comme une rôdeuse vulgaire ?

« Pendant que j’hésitais, je vis venir à moi une femme proprement vêtue, et une petite fille en grand deuil. C’était ma fille !

« Je ne sais comment je fis pour rester debout, ni comment j’eus le courage de les suivre. Elles passèrent devant moi, franchirent la pierre d’ardoise qui ferme l’entrée de nos cimetières et se dirigèrent vers un monument entouré d’une grille de fer toute neuve. La pierre était blanche, les fleurs venaient d’être plantées. Je me glissai derrière ma fille, m’appuyant aux tombes pour me soutenir.

« La nourrice, car je la reconnus à l’instant, elle n’était pas changée, elle ! sa vie pure et régulière lui avait conservé sa fraîcheur, – la nourrice guida l’enfant vers la grande pierre blanche et l’aida à disposer tout autour les fleurs dont elles étaient chargées.

« Ma fille s’agenouilla, fit une prière muette que ses larmes terminèrent et baisa pieusement le nom de son père, gravé en lettres d’or sur le monument ; puis passant sur l’autre face, elle se mit à genoux et recommença son offrande… Je la suivis là aussi, et je lus sur la pierre :

À la mémoire de ma chère et honorée femme

Madeleine X...,

morte le... octobre 18...

Bienheureux ceux qui pleurent,

car ils seront consolés !

« – Adieu, papa ! adieu, maman ! murmura ma fille en posant aussi sur mon nom ses lèvres tremblantes ; et elle s’éloigna, caressée et consolée par sa nourrice.

« Moi, prosternée dans l’herbe, je n’avais plus ni voix ni larmes, et je demandais à Dieu de mourir. »

— Marcel ! s’écria Cécile qui se leva toute droite, Marcel, c’était ma mère !

Le jeune homme la prit dans ses bras, essayant de la calmer ; mais l’agitation de Cécile ne dura qu’un moment. Elle se rassit.

— Je me rappelle parfaitement cette scène, dit-elle, c’était la veille de mon départ pour le pensionnat… Continue, vite, vite. Chère et malheureuse mère, quand est-elle morte ? Combien de temps a-t-elle souffert ? Lis vite, je t’en prie !

Marcel reprit sa lecture, et Cécile, tremblante, se blottit à son côté pour lire avec lui et tromper son angoisse. Elle pensa à lui prendre le manuscrit des mains, pour courir à la dernière page,… puis une terreur indicible la saisit : elle n’osa anticiper sur le dénouement, qu’elle sentait proche et fatal, de cette confession douloureuse.

« La nuit venait, je cherchai un asile et je me dirigeai vers l’auberge ; là, en causant avec l’hôtesse, j’appris que ma fille partait le lendemain pour C… Mon mari avait laissé dans ce pays le souvenir ineffaçable de son intelligente bonté ; pour moi, j’étais oubliée…, c’était ma faute, je n’avais pas su me faire aimer.

« Mon existence avait désormais un but : vivre auprès de ma fille et la voir le plus souvent possible. Je pensai à me rapprocher d’elle, à m’offrir comme servante dans la maison qu’elle habiterait, à m’en faire chérir, à obtenir de temps en temps une caresse de sa main compatissante… Je renonçai à ce rêve. C’eût été une douceur que je n’avais pas méritée ; ma punition était de passer inconnue auprès de mon enfant et délaisser ceux qui en étaient dignes recevoir ses tendresses.

« Je vécus à C… comme j’avais vécu à Paris, pauvre, inconnue ; la malignité de la province ne trouva rien à dire sur mon compte. Je ne parlais à personne, je ne voyais personne que pour mes travaux ; le dimanche seulement j’allais à l’église, et je voyais passer ma fille au milieu de ses compagnes. Pendant les neuf années qui suivirent, je l’étudiai ainsi, et j’arrivai ainsi à reconnaître, par l’expression de sa physionomie, ce qui se passait en elle, si la semaine avait été bonne ou mauvaise, si elle avait été grondée ou punie… Je vécus concentrée en elle, toujours mordue au cœur par l’âpre désir de l’attirer à moi, et toujours châtiée par l’impossibilité de me nommer sans lui révéler ma faute.

« D’autres savent trouver des prétextes, inventer une histoire, tromper un mari… Je n’avais jamais su mentir, et si bas que je fusse tombée par ma faute, au moins puis-je lever les yeux vers le ciel et implorer mon pardon, car je n’ai point connu l’hypocrisie.

« Ces longues années de pénitence eurent des jours heureux. Je vis ma fille se développer, croître en beauté et en sagesse ; je la vis faire sa première communion, on la citait pour sa modestie et sa bonté ; – elle passa ses examens d’institutrice, et je la suivis à la faculté, dans la ville éloignée où elle se rendit pour cette circonstance. Depuis deux ans j’économisais dans l’attente de ce jour, je montai dans le train qui l’emportait. J’étais dans la salle au moment où elle étonna toute l’assemblée par l’à-propos de ses réponses, et quand son succès fut assuré, n’osant affronter son regard innocent, je m’enfuis dans une église pour y cacher mes larmes, pour y exhaler ma joie en prières. Depuis bien longtemps l’église était mon lieu de refuge ! »

— Pauvre, pauvre mère ! sanglota Cécile en cachant son doux visage sur l’épaule de son mari.

« Quelque temps après, j’appris que ma fille allait se marier. Je brûlais de voir l’homme qui allait lui donner son nom. Serait-il digne d’elle ? L’aimerais-je, cet inconnu ! Serait-il pour elle un mari plus sévère, moins follement bon que le mien ? Malgré tous mes efforts, je ne pus l’apercevoir qu’à la sortie de l’église.

« La voix publique chantait ses louanges, l’impression qu’il me fit répondait à tant d’éloges. Il était beau et bon, noble et ferme ; je pensai qu’elle serait heureuse, et je le bénis dans mon cœur.

« Le jeune couple resta un instant sur le parvis, avant de monter en voiture. Ma fille distribuait ses aumônes… Au milieu des mains tendues vers elle, je tendis la mienne, – me souvenant du pain donné jadis par son père. Une pièce de monnaie tomba entre mes doigts, et toute la nuit je l’arrosai de mes larmes.

« Les jours ont passé depuis, apportant le bonheur de la vie domestique à mon enfant adorée. Je n’ai osé la suivre, – la maison blanche était pour moi trop dangereuse ; ce voisinage m’eût fait perdre le courage de me taire. Mais avec ma fille, mon soleil était parti. J’ai vécu deux ans et demi encore, m’affaiblissant de plus en plus…

« Cécile, mon enfant pure et sans tache, toi qui gardes à ton foyer l’honneur du mari, le respect du devoir, as-tu deviné ta malheureuse mère ? La trouves-tu assez punie ? Crois-tu qu’à sa dernière heure tu puisses lui faire l’aumône de ton pardon ? Crois-tu que par dix-neuf années de deuil et de repentir j’aie mérité de sentir tes lèvres me donner le baiser de paix ? J’ai failli, – mais j’ai tout expié ! Seras-tu moins clémente que Dieu lui-même ? Et vous, vous qui l’aimez, que je n’ose appeler mon fils, serez-vous impitoyable ? défendrez-vous à la fille irréprochable de dire adieu à sa mère criminelle ? Cécile, viens, je t’attends, mais je n’ai plus bien longtemps à attendre, mes heures sont comptées… ta charité m’a déjà donné bien des joies… la vieille Madelon que tu secours avec tant de douceur est ta mère, qui se meurt et te tend les bras. »

Cécile s’était levée et mettait déjà son châle. Marcel, sans proférer une parole, alluma la lanterne des courses de nuit et prit son pardessus.

— Allons ! dit-il en ouvrant la porte.

Le vent s’engouffra dans la maison, mais les époux n’y prirent garde. Vevette était couchée depuis longtemps ; nul ne soupçonnait leur entreprise. Ils marchaient vite, sans se parler ; au bout d’une demi-heure, ils arrivèrent devant une humble maisonnette dont la fenêtre jetait une vague lueur sur la route. Marcel leva le loquet, la porte s’ouvrit, Cécile entra et tomba à genoux près du lit.

La chambre était propre, quoique bien pauvre. Quelques fleurs d’automne dans un vase, une serviette blanche sur la petite table, près du chevet, donnaient cet aspect riant, seul luxe de la pauvreté. Une veilleuse de porcelaine, apportée jadis par Cécile, éclairait faiblement le lit.

Le visage jauni qui reposait sur l’oreiller se tourna vers la porte, et, au moment où Cécile s’agenouillait, Madeleine se leva sur son séant, jeta ses bras autour du cou de sa fille et retomba évanouie.

Elle revint bientôt à elle, grâce aux soins de Marcel.

— Ma fille ! ma fille ! s’écria-t-elle. Enfin, je puis te nommer ma fille ! Tu m’as pardonné ?

— Oh ! mère ! fit Cécile oppressée. Je vous aime.

— Tu m’as pardonné, dis ? Et vous ? ajouta-t-elle en se tournant vers Marcel.

Celui-ci fit un signe de paix sur la tête de la pauvre mère.

— Nous allons vous emmener, mère, murmura Cécile ; vous ne nous quitterez plus, nous serons si heureux tous les trois ! Vous oublierez vos peines…

Madeleine fit un geste de dénégation. Ses yeux noirs s’assombrirent.

— Non, dit-elle, les minutes qui me restent à vivre s’écoulent ; je ne t’aurais pas fait venir si j’avais dû vivre. J’avais bien peur que mon messager n’arrivât trop tard ! Je suis heureuse, ajouta-t-elle d’une voix faible, parfaitement heureuse. Donne-moi ta main.

Elle glissa ses doigts décharnés dans la main tiède et souple de sa fille, ferma les yeux et parut s’endormir.

La tempête s’était calmée au dehors, le ciel devint plus clair à l’orient, et dans le village les coqs chantèrent. La mourante ouvrit les yeux.

— Il fait beau, n’est-ce pas ? dit-elle. Donnez-moi de l’air…

Marcel ouvrit la porte. La rosée avait couvert les gazons ras et brunis d’un lacis de perles, le ciel se dorait, la fraîcheur du matin apportait la joie… Le soleil qui se levait, entrant glorieusement dans la cabane, illumina la douce figure de Cécile.

— Voilà mon rêve réalisé, dit la mère dont la respiration devenait haletante ; mourir par un beau soleil, avec ma fille près de moi… Embrasse-moi !

Cécile serra longuement sa mère dans ses bras.

Celle-ci ne paraissait pas souffrir, mais elle respirait de plus en plus lentement. Une inquiétude se peignit tout à coup sur son visage.

— Ma fille, dit-elle en entrecoupant ses mots de longs silences, j’ai ton pardon… mais ton père ?… aurait-il pardonné ?

Les yeux de la mère s’emplissaient d’ombre, et ses mains serraient convulsivement le drap.

— Soyez en paix, dit Cécile en étendant la main : au nom de mon père, je vous pardonne !

La pauvre pécheresse respira longuement : un calme suprême s’étendit sur ses traits, et elle cessa de souffrir.

Les obsèques eurent lieu le lendemain, à la tombée de la nuit, sans pompe, comme il convient à une humble femme de village.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.