Chapitre 19
Maxime roulait à travers champs. Après le premier choc, sa douleur semblait s’être pétrifiée ; il ne la sentait presque pas, bien que tout son être fût en proie à une tension pénible. Les prairies étaient d’un vert splendide ; les seigles relevaient peu à peu leurs jeunes épis courbés par l’ouragan ; les paysans, dans les villages, travaillaient courageusement à réparer leurs toitures endommagées ; au moulin, le meunier taillait à grands coups de hache une vanne neuve, pour remplacer celle que le courant avait emportée la veille.
Cette activité, non encore joyeuse, mais déjà résignée, lui fit l’effet d’un reproche ; plus il s’approchait de chez lui, plus la longue leçon qu’il avait reçue sur toute la route se gravait dans son esprit.
Arrivé au sommet de la dernière montée, il vit se dessiner devant lui Orianova avec sa maison blanche, son église originale à la coupole byzantine, la longue avenue de peupliers qui bordait son ruisseau à fleur de terre, à la mode de Belgique, – c’était une fantaisie de son père, qui avait passé plusieurs saisons à Spa ; – et pour un moment le sentiment de la patrie, du chez-soi, effaça tout le reste dans son âme. En passant par le village, il vit de plus près les masures décrépites de ses paysans, les toitures de chaume en lambeaux, la forêt dévastée, tous signes d’abandon et d’oubli ; les petits enfants et les femmes déguenillées accouraient à sa rencontre en lui criant : Salut ! seigneur !
— Vous avez raison, Tatiana, pensa-t-il ; je ne m’occupe pas assez de mes terres. Vous ne me ferez plus ce reproche.
Il franchit le seuil de la maison paternelle, grave et triste, mais non pas désolé.
Août finissait ; on rentrait les avoines, et les lourds chariots se suivaient à la file le long de l’avenue de peupliers. Il était à peu près six heures, et les derniers rayons d’or rouge du soleil se jouaient à travers les osiers que bordait le ruisseau. Orianof, assis à la fenêtre, regardait passer sa moisson.
Les deux mois qu’il venait de vivre seul, mais occupé, n’avaient pas été exempts de peines : bien des fois, la nuit, parcourant la chambre à grands pas, il s’était dit : J’irai la voir demain ; et le lendemain il ne s’était senti ni le courage ni la faiblesse de retourner à ce logis, où sa présence n’apporterait rien de bon. À plusieurs reprises, Souratine lui avait écrit pour lui donner de ses nouvelles ; mais il y avait alors plus de quinze jours que Maxime n’avait entendu parler de son ami, et le temps lui paraissait long.
Il se livrait à des réflexions amères sur son isolement, lorsqu’il aperçut un messager dans l’avenue. C’était Grégoire, qui parut très heureux de le revoir, autant que la gravité ordinaire de ses manières lui permit d’exprimer sa joie ; depuis le jour de l’orage, il considérait Maxime comme un être supérieur. Le fidèle cocher était porteur d’une lettre, qu’il tira avec précaution des profondeurs de son cafetan. Maxime prit l’enveloppe, dit à Grégoire d’aller souper avec ses gens, et sortit de la maison.
Le soleil venait de disparaître. Le couchant était tout semé de petits nuages qui réfléchissaient les rayons à peine éteints. Orianof parcourait son jardin, n’osant ouvrir la lettre qu’il tenait à la main. Ce n’était pas Souratine qui avait écrit l’adresse, mais une main de femme en avait tracé les caractères fermes et menus ; sans l’avoir jamais vue, il reconnaissait cette écriture. Il se décida enfin à rompre le cachet ; c’était bien madame Souratine qui lui écrivait.
« Maintes fois, disait-elle, mon mari m’a assuré que là où les conseils d’un honnête homme paraissaient souvent d’une sagesse incommode, dont on se débarrasserait volontiers si l’on osait, les avis, la sollicitude d’une honnête femme sont d’un effet puissant sur un homme de bien. Cette idée est pour lui une conviction si profonde, qu’à l’avenir c’est moi qu’il charge d’entretenir notre correspondance. Il prétend encore que vous répondrez plus régulièrement, ne fût-ce que par politesse, et je crois qu’il ne se trompe guère sur ce point. Puisqu’un nouvel ordre de devoirs va vous faire quitter Orianova pour Pétersbourg, vous ne trouverez pas mauvais, pour cette fois, que je me soumette aux désirs de mon mari en causant un peu avec vous. »
Elle continuait ainsi pendant deux pages, et terminait en lui disant :
« Il vous sera peut-être impossible de venir nous voir avant de quitter la province ; mais, l’année prochaine, nous attendons avec impatience les premiers jours du printemps pour serrer la main de notre meilleur ami. »
Le jour baissait rapidement, les nuages d’or s’étaient argentés, et Maxime regardait toujours les caractères indécis sur la feuille qui portait la signature de Tatiana. La passion, la souffrance des premiers jours d’isolement s’étaient calmées pour laisser subsister en lui les joies honnêtes et dignes d’un devoir accompli. Cette année-là devait compter pour plusieurs dans le nombre de ses jours ; mais on n’acquiert la maturité qu’en traversant de telles épreuves, et il ne regrettait pas d’avoir vieilli rapidement, puisqu’il se sentait meilleur. Un chariot chargé de gerbes passa près de lui, et le paysan qui le conduisait le salua.
— C’est le dernier ? demanda Maxime.
— C’est le dernier, notre maître. Votre moisson tout entière est dans vos granges, mais non sans peine.
— On n’a rien pour rien, répondit Orianof. Va, mon brave, va te reposer après la journée finie.
Il marcha longtemps le long du ruisseau creusé par son père, le long des peupliers que le vieillard avait plantés pour ombrager le chemin.
La nuit se faisait au ciel, la fraîcheur tombait sur la terre ; des tas d’herbes sèches brûlaient au loin, laissant monter dans l’air paisible leur colonne de fumée bleuâtre ; quelques lumières brillaient aux vitres des cabanes où les journaliers prenaient leur repas du soir.
— Voici l’automne, se disait Maxime, les froids vont venir ; mais la moisson est rentrée ; tout labeur trouve sa récompense ; l’âge vient pourtant…
Il pensa à Souratine, à leur longue amitié, à la joie qu’il éprouverait à serrer la main de cet ami loyal, confiant, – confiant jusqu’à la folie, s’il eût eu affaire à un autre homme qu’Orianof ; il pensa à Tatiana et s’interrogea jusqu’au plus profond de sa conscience…
— Elle me sera toujours chère, se dit-il après un long examen ; – son cœur était un peu serré : une vague tristesse se mêlait au souvenir de cette créature aimée et inaccessible ; – je l’aimerai toujours, mais son image pure flotte désormais dans mon âme au-dessus des troubles et des angoisses. J’irai les voir, l’an prochain.
La nuit était close quand il rentra chez lui, et le ciel plein d’étoiles ; il était joyeux, malgré une ombre de mélancolie sereine qui planait encore sur lui comme un léger brouillard.
Depuis le mois de juin, il avait beaucoup rêvé, et ses rêveries avaient porté fruit ; son âme s’était adoucie ; il comprenait bien des erreurs pour lesquelles il avait été sévère, et le monde, qu’il voyait d’un autre œil, lui semblait désormais plus digne de compassion que de colère.
Comme il s’arrêtait sur le perron pour regarder une dernière fois la splendeur du ciel illuminé, il sentit son cœur bondir dans sa poitrine comme dans l’attente de l’inconnu.
Je suis jeune, se dit-il, enivré tout à coup, la vie est longue, et nous avons en nous une source éternelle de joie ; j’aimerai encore : celle que j’aimerai, je l’aimerai à la face de l’univers entier, et c’est à vous, Tatiana, que je devrai mon bonheur, car vous avez fait de moi un homme nouveau… Puissiez-vous être aussi heureuse que vous êtes aimée !
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