‹ A vol de véloChapitre 10 sur 21 · X

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KNIÉBIS, LA VILLE MYSTÉRIEUSE

Quand je me retrouvai dans la ville d’Oppenau, j’éprouvai un soulagement facile à comprendre, mais mon énervement n’en resta pas moins très vif à cause du désir ardent que je ressentais de m’élancer bien vite à la suite de mes compagnons et de tâcher de regagner, dans la mesure du possible, le temps perdu.

J’entrai donc dans le premier hôtel venu; mais hélas! comment me faire servir promptement dans un lieu où il m’était impossible de me faire comprendre, et où je ne pouvais saisir un mot de ce que la patronne de l’établissement me disait? Car j’étais absolument seul dans la modeste salle où je m’étais présenté, une salle de café plutôt que d’hôtel, et la patronne était seule aussi, ce qui s’explique parfaitement vu l’heure singulière à laquelle je me faisais servir à déjeuner. J’étais en proie à une agitation fébrile, et c’était chez moi un effroyable salmigondis de gestes, de signes, de mouvements épileptiques et de sons inarticulés.

L’excellente dame que le hasard mit ainsi en rapport avec moi était pleine de bonne volonté et, en réalité, elle ne fut pas longue à comprendre l’objet de mes désirs, car dans tous les pays du monde, il n’est nul besoin de gestes compliqués pour exprimer que l’on aspire à satisfaire son appétit, tant au point de vue de la faim que de la soif. Mais c’est quand je voulais lui expliquer la situation où je me trouvais et combien j’avais peu de temps à consacrer à la réfection de mon estomac, que la difficulté était insurmontable. Mes mouvements épileptiques ne lui disaient rien. Enfin je fus servi.

Pendant mon déjeuner précipité, un client arriva. Il ne comprenait toujours pas le français; pourtant j’arrivai assez vite à le mettre au courant de la situation, et lui-même parvint à me faire comprendre, détail que je ne sus qu’à ce moment, que trois routes conduisaient d’Oppenau à Kniébis, et que si je voulais prendre la plus longue et la meilleure, je devais prendre celle qui se trouve à l’entrée de la ville et dont j’ai parlé au début du chapitre précédent.

Je profitai également de ma présence dans l’hôtel pour donner de mes nouvelles à tous ceux qui n’allaient pas tarder à apprendre ma mésaventure.

Je pensai bien à envoyer un télégramme à Suberbie, car à mes compagnons, il n’y fallait pas songer. Où étaient-ils? à quel hôtel descendraient-ils? Mais, hélas! à Suberbie lui-même je ne pouvais rien dire. Par un oubli incompréhensible nous nous étions séparés à Strasbourg sans nous donner le nom de l’hôtel où il devait descendre à la fin de l’étape.

Alors je me tins le raisonnement suivant que la suite des événements devait pleinement justifier: «Suberbie et mes compagnons continueront, malgré mon absence, à envoyer des télégrammes au journal le _Vélo_. De mon côté, je vais télégraphier au _Vélo_ où je suis et ainsi ce journal, sachant la position respective de chacun de nous, servira d’intermédiaire et pourra renseigner Suberbie; c’est ce qui arriva.

J’envoyai aussi un télégramme à ma famille qui se trouvait à Marseille, afin que lorsque les journaux raconteraient ma perte dans la Forêt, elle fût déjà au courant de l’heureuse issue de l’aventure. C’est également ce qui arriva, de point en point, sans quoi on juge de l’inquiétude où elle eût pu se trouver, malgré le caractère un peu drôlatique de l’histoire; mais c’est un point sur lequel une mère ne saurait s’arrêter en présence du moindre danger possible pour l’un des siens.

Toutes ces opérations terminées, je pris congé de mon aimable hôtesse et je quittai définitivement cette fois la ville d’Oppenau, non sans avoir pris la précaution de me faire conduire par un jeune garçon du pays sur la route même qui m’était indiquée. Il était trois heures et demie environ. La route était belle et le temps toujours magnifique. Je pus donc calmer mon système nerveux en pédalant à toute vitesse vers Kniébis. J’avais encore une fois à franchir la montagne à travers la forêt, mais je n’avais plus aucun doute sur le chemin à suivre, d’autant que ma route était d’une largeur rappelant les plus superbes de nos routes nationales françaises. Longtemps je pus rouler sur ma machine, car la pente était faible encore; mais elle ne tarda pas à s’accentuer et force me fut d’aller à pied.

Cette fois plus de variations dans l’inclinaison du terrain: c’était une côte de douze kilomètres que je dus faire à pied, sans que le moindre adoucissement de la pente me permît même un repos de quelques instants sur ma bicyclette et par suite une accélération du mouvement.

Jamais, je crois, marche ne me fut plus pénible. Pas de préoccupations de route, heureusement, mais obligé d’aller avec une énervante lenteur pendant deux heures et demie qui me parurent des siècles, quel énervement!

De temps à autre un passant, un bûcheron, un cantonnier rencontréssur mon chemin m’annonçaient les kilomètresqu’il me restait à faire pour parvenir au sommet de la montagne. Hélas! jamais ce sommet n’arrivait. Ma situation était à ce moment douloureusement compliquée d’une souffrance de l’estomac, causée par le retard apporté à mon déjeuner à la suite de mes mésaventures. J’en étais à me dire: «Arriverai-je jamais au sommet de cette montagne que je voue de toute mon âme aux dieux infernaux? Fatale montagne, forêt méphistophélique, cause de tout le mal. Et cette ville maudite, cette ville de Kniébis, je n’y parviendrai donc pas? Je la croyais à vingt kilomètres d’Oppenau, nous devions y arriver à dix heures ce matin; il est quatre heures de l’après-midi et je n’y suis pas encore. J’ai tourné autour d’elle, là-bas, dans ce labyrinthe inextricable; oui, j’ai dû l’approcher, à quelques centaines de mètres peut-être, qui sait? et je n’ai pu l’atteindre. Quel esprit animé de toutes les haines des anges déchus a donc juré de dérober à ma vue cette ville damnée?»

Et je montais toujours, en proie à ces réflexions bizarres, traînant la jambe et poussant ma petite Gladiator. Ainsi que dans les Vosges, la route montait en lacets; il y en avait toujours.

Le murmure d’une source attira mon attention; je m’arrêtai, bus à longs traits, m’inondai le visage et les mains. Ce fut une résurrection, mais il fallait monter sans fin, monter encore, monter toujours. Une charrette passa, descendant la montagne. J’étais en proie à des sentiments si affreusement pénibles, à un malaise physique si insupportable qu’un instant, la pensée me vint de demander au charretier la permission de me jeter dans sa charrette pour retourner encore une fois vers Oppenau. «Mais non, mais non, me dis-je, dans un moment de réaction, cette marche endiablée aura une fin. Du courage! Par la barbe des sapeurs de la Grande Armée, qui jadis franchirent cette forêt obscure, je parviendrai au sommet et à cette ville de Kniébis, où le diable en personne doit habiter, c’est certain.»

Je montais à pas lents. Un cantonnier m’assura que j’en avais encore pour cinq kilomètres. Hélas! la côte se déroulait toujours, tandis que le soleil s’abaissait à l’horizon.

J’étais bien sur la route de Kniébis, nul doute à ce sujet; un dernier cantonnier, rencontré au moment où la voie s’aplanissant m’annonçait enfin que j’arrivais au sommet de la montagne, me le déclara très clairement. Même, ce qui acheva de rendre à mon âme affaissée toute son ardeur, une borne kilométrique m’apparut, sur laquelle, pour la première fois depuis ma séparation d’avec mes compagnons de route, se détacha en lettres magnifiques, oh! combien magnifiques elles me semblèrent, ce mot: Kniébis.

Je m’élançai, ressuscité, en proie à une folle ardeur, sur ma frémissante machine; en quelques coups de pédale, j’arrivai au centre d’une immense clairière en forme d’esplanade où s’élevait un vaste bâtiment de gardes forestiers, sans doute. J’étais bien au sommet. En effet, au delà de l’esplanade, devant moi, j’aperçus la route qui commençait à suivre une pente descendante. Je m’y élançai aussitôt, les mains placées au milieu du guidon, au sommet de la direction, dans une position analogue à celle du jockey au moment où le cheval va prendre son élan.

J’ai dit, je crois, qu’après Kniébis la ville que j’avais à traverser se nommait Frendenstadt. Or voici ce qui arriva, événement fort explicable sans doute, mais qui après tout ce que j’ai rapporté dut, tous le comprendront, me paraître absolument extraordinaire et sembla justifier toutes mes imprécations sur cette ville de Kniébis que j’accusai d’être la ville du diable.

Je m’élançai donc vers la route descendante que j’avais aperçue, la seule existante, du reste, et qui faisait suite à celle par où j’étais arrivé; une nouvelle borne kilométrique m’apparut portant le nom de Kniébis à un kilomètre.

«Cette fois, pensai-je, ce séjour infernal, je le tiens.»

Je continuai ma route à grande vitesse. J’allai quelque temps ainsi, je traversai une nouvelle clairière où se produisit un petit événement que je rapporterai tout à l’heure, puis une nouvelle borne m’apparut. Cette fois, la borne kilométrique portait «Frendenstadt» à dix kilomètres.

«Pour le coup, me dis-je, c’est trop fort. Ainsi Kniébis est passé, et je n’ai rien aperçu. Quand je disais qu’un génie malfaisant voulait dérober cette ville à ma vue!»

Et je poursuivis ma route sans avoir vu cette ville mystérieuse. Mais, comme si le diabolique devait remplir cette partie de mon voyage, en réfléchissant, je calculai, d’après les bornes kilométriques, que la position de Kniébis avait dû être juste à l’endroit de la clairière où s’était déroulé le petit événement auquel j’ai fait allusion, et que le chapitre suivant va faire connaître. Sans doute un chemin de traverse partant de là devait conduire à Kniébis qu’un simple rideau d’arbres cachait, je le suppose, à mes regards.