IX
ÉGARÉ DANS LA FORÊT-NOIRE
Le caractère d’une froideur britannique de mon excellent compagnon Willaume ne s’était guère démenti, on l’a vu. Son obéissance était aveugle et muette. Qualité fort heureuse et qui était faite pour épargner bien des ennuis au cours d’un pareil voyage.
Et la meilleure preuve de la vérité de cette observation, c’est que Willaume, le pauvre Willaume, étant pour une fois sorti de son caractère, a été la cause première, mais bien innocente au fond, de l’incident qui allait nous séparer.
Cette séparation a paru si étrange, si singulière, si stupéfiante même à tous ceux qui, par les journaux, se tenaient au courant de notre voyage, elle a donné lieu à tant de commentaires, que je prie mon lecteur d’en suivre les détails, d’ailleurs très brefs, avec une scrupuleuse attention. On verra ainsi avec quelle simplicité peuvent se produire les événements les plus invraisemblables en apparence.
Nous voici donc en marche, Chalupa, Blanquies, Willaume et moi, vers la ville d’Oppenau, située au pied du mont de la Forêt-Noire.
A cinq cents mètres environ avant l’entrée en ville, je dis à mes compagnons: «Nous allons descendre à Oppenau afin de faire signer nos livrets.» Pour la première fois, Willaume, qui craint une trop grande perte de temps, glisse une observation fort naturelle, en somme: «Pourquoi faire signer nos livrets? dit-il; c’est inutile. Nous allons nous trouver en retard. Il vaudrait mieux ne pas s’arrêter.» Observation fort naturelle, dis-je, ou du moins qu’il lui était à coup sûr permis d’émettre; mais elle a cependant le don de me piquer un peu et je réponds vivement à mon compagnon: «Eh bien, puisque vous ne voulez pas perdre de temps, c’est bien; voici mon livret, partez en avant avec Chalupa, faites signer les livrets, et nous nous retrouverons dans Oppenau, que nous traverserons, Blanquies et moi, sans nous arrêter.» Willaume et Chalupa partent donc en avant, pendant que nous continuons tranquillement notre marche. Après quatre cents mètres environ, soudain nous apercevons, appuyées contre une maison isolée, un peu avant l’entrée dans Oppenau, les machines de nos deux amis: «Tiens, s’écrie Blanquies, ils sont allés là faire signer les livrets. Continuez votre chemin, je vais bien vite les prévenir que nous passons.» Et tandis que je pousse vers la ville, Blanquies descend et disparaît à son tour dans la maison isolée.
Ici, pour la clarté du récit, je dois ouvrir une parenthèse.
La ville d’Oppenau est, comme je l’ai dit, située au pied de la montagne. A cet endroit, la route venant de Strasbourg se divise en trois tronçons qui, tous trois, pour notre malheur, conduisent au même point, à Kniébis, en pleine Forêt-Noire. Cette ville de Kniébis est celle que mon itinéraire nous indiquait à la suite de celle d’Oppenau; car j’avais, avant de partir, dressé une liste des localités de quelque importance par où nous devions passer, système fort commode et dont je me suis toujours assez bien trouvé. J’avais déjà, naturellement, renseigné mes compagnons sur la ville où nous devions diriger notre marche, car j’étais le seul au courant de l’itinéraire, en ma qualité de chef de l’expédition.
Tous les quatre nous savions donc que, après Oppenau, nous avions à marcher sur Kniébis. Mais ce que nous ignorions totalement, hélas! c’est précisément que trois routes, au lieu d’une, pouvaient nous y conduire. Or, voici la situation de ces trois routes. La première, à droite, se détache de la route principale, avant l’entrée dans la ville d’Oppenau. C’est la plus longue et la meilleure; c’est, en réalité, celle que nous eussions dû prendre tous les quatre; les deux autres se trouvent à la sortie d’Oppenau, formant une fourche à angle aigu. De ces deux dernières, celle de droite est moins longue que la première, mais elle est plus mauvaise, c’est celle que prirent mes compagnons; enfin, la troisième, celle de gauche, qui est la plus courte, mais qui devient un vrai sentier à travers la forêt, est celle où je m’engageai, et voici comment le fait arriva.
Tandis que Blanquies était descendu pour prévenir Willaume et Chalupa de notre passage, je m’avançais avec une très grande lenteur à travers Oppenau, n’ayant pas aperçu la première route à droite, la vraie, que mes compagnons ne virent pas non plus, du reste. Je continuai ainsi mon chemin jusqu’à la sortie de la ville, où se trouve le croisement des deux nouvelles routes. En présence de ce croisement, je restai une minute hésitant, puis, comme je constatai que le fil du télégraphe suit la route de gauche, je me décidai et m’embarquai sur cette route; décision fâcheuse, car, s’il est imprudent de rester séparé de ses compagnons dans les voyages à bicyclette, l’imprudence devient une faute grave quand elle se produit à une bifurcation.
J’avais à peine fait cent mètres sur ma route qui, déjà, montait en pente raide, quand un scrupule me prit. J’interrogeai un paysan, tant bien que mal, moitié par gestes, moitié baragouinant deux mots d’allemand. Toute ma singerie voulait dire: «Suis-je bien sur la route de Kniébis?» Le paysan répondit nettement: «Ya, mein herr.»
Fatalité! car c’était exactement la même réponse qu’on allait faire à mes compagnons, sur l’autre route, celle de droite, et qui allait les pousser plus avant.
Il est certain qu’ici, ne voyant pas venir la troupe, j’aurais dû retourner en arrière. Mais pour quoi faire? pensai-je, puisque je suis sur la route de Kniébis. Tous les trois savent que nous allons sur cette ville, ils sont forcés d’arriver. Raisonnement tout simple pour moi, dans la conviction où j’étais que ma route était la seule conduisant à Kniébis.
Plusieurs fois, je me retourne. Personne. C’est vraiment un peu fort, je ne puis comprendre ce qui les retient.
Maintenant, c’est fini. La route, montant toujours, je ne veux pas perdre le bénéfice de ma peine, et je poursuis mon chemin.
Le spectacle est d’ailleurs magnifique. La forêt se déroule déjà à mes regards. Pourtant ma vive préoccupation m’empêche encore de jouir de la vue. J’interroge de nouveau un passant, toujours de la même manière. La réponse est affirmative. Je suis sur la bonne route. Je grimpe à coups de pédales lents et mesurés. Et je finis par me dire: Après tout, qu’est-ce que je risque? Du moment que nous nous rendons tous à Kniébis, nous sommes bien obligés de nous y retrouver. Ce sera le rendez-vous général. Il était dix heures trente environ. Temps magnifique toujours, mais orageux. Le ciel était d’un bleu foncé avec quelques gros cumulus cotonneux.
Je vais de l’avant sans me retourner davantage. Mon parti est pris. Je retrouverai mes amis à Kniébis.
De plus en plus je m’absorbe dans la contemplation du spectacle offert par la forêt, qui se développe en un gigantesque amphithéâtre. Bien nommée, cette forêt célèbre. Les hauts sapins, en un massif épais, paraissent d’un noir d’encre. Dans la vallée, au-dessous de moi, on entend, imperceptible, le bruit d’un cours d’eau qui roule dans la rocaille; quelques maisons isolées apparaissent çà et là, au milieu de terrains découverts; mais à mesure que j’avance, en gravissant la montagne, les massifs d’arbres vont s’épaississant. Le sol est superbe, heureusement. Les routes, on m’en avait prévenu, sont, paraît-il, magnifiques durant toute l’étendue de la Forêt-Noire. Suivant l’impression généralement ressentie dans les pays de montagne, plus je vais de l’avant plus les sommets se découvrant dans le lointain semblent s’élever. Maintenant le spectacle de cette forêt grandiose dont j’aperçois, des hauteurs où je me trouve, une formidable étendue, me plonge dans le ravissement.
Etait-ce donc, me dis-je, ce tableau merveilleux qui m’attirait, par un instinct secret, par une suggestion du beau, car si je ne suis pas sur le bon chemin et le rétrécissement de la route commence à me le faire croire, sans doute je n’eusse pas contemplé ce paysage des «Mille et une nuits».
Alors continuant mes réflexions, j’évoquai les souvenirs de mes lectures d’autrefois, lectures de romans dont les héros fabuleux accomplissaient leurs exploits dans ces monts fameux de la Forêt-Noire. C’est ici, me dis-je, en fixant mes regards ardents sur cette forêt titanique, le théâtre de ces héroïques légendes dont la littérature de l’Allemagne est remplie. Je le vois, je le contemple, je le touche. Et en quelles circonstances?
Où sont mes compagnons, pensai-je tout-à-coup, que doivent-ils dire? Quelle doit être leur inquiétude?
Tout est désert. Je continue ma marche en avant. La forêt, ai-je dit, se présentait à ma vue en gigantesque amphithéâtre; je m’avançais en suivant le flanc de l’une des chaînes vers le fond du demi-cercle ainsi formé par ce vaste massif montagneux. La route s’étant fort aplanie, il était évident que j’allais me heurter à ce fond noir qui se dressait d’une vertigineuse hauteur. Comment franchir cette muraille, pensai-je. Quelle côte, juste ciel! doit-il y avoir là. Si c’est ici la route royale de Paris à Vienne, je veux bien que tous les crabes de l’Atlantique me déchirent l’épiderme pendant plusieurs tours de cadran. Je m’enfonce de plus en plus dans cette forêt infernale, et je n’aperçois devant moi que de vertigineux sommets.
Mais je ne désespère pas. J’avance toujours: «Enfin, on m’a dit pourtant que j’étais sur la route de Kniébis. J’y parviendrai bien puisqu’on m’a fait comprendre que je n’avais qu’à continuer.»
Le chemin était vraiment magnifique comme sol; il était de la largeur d’un de nos chemins vicinaux. Je le suivais donc allègrement, me disant: tant que je puis rouler avec facilité, rien de perdu. Et je roulais avec une aisance d’autant plus grande que cette route était devenue à peu près plane et par endroits était en pente descendante. Elle se dirigeait vers la muraille sombre, comme une voie ferrée vers un tunnel.
Soudain, comme j’arrivais au pied de la chaîne en fer à cheval, un spectacle inattendu se présenta. La route s’arrêtait net. Et à sa place s’étalait, bien en rapport avec ce pays de légendes antiques, un chantier de rochers où, vrais fils des vieux Teutons, des ouvriers à taille d’hercule, travaillaient.
Je contemplai, stupéfait, l’aspect de ces lieux. A mon flanc gauche, se dressait la montagne; devant moi, le chantier de rochers et par delà le chantier un torrent qui se canalisait en un ruisseau assez large mais peu profond, qui coulait à ma droite. Au-dessus du torrent, un pont de bois. C’était ce pont misérable qui évidemment formait la suite de la route. Oh! ce pont formant la route de Paris-Vienne! Enfin, tout à fait à main droite, de l’autre côté du ruisseau, mais sans que le moindre pont en permît les approches, un chemin commençait, se dirigeant vers l’autre chaîne de montagnes. Le chemin que j’avais suivi se divisait donc en deux parties: la première devant moi continuait à travers les rochers par le petit pont de bois situé au-dessus du torrent; la seconde se trouvait de l’autre côté du ruisseau, à main droite, et allait se perdre dans la forêt.
En présence d’un pareil tableau: Impossible, me dis-je, oui, impossible que ma route soit celle de droite, puisque j’en suis séparé par un ruisseau torrentueux. Sans doute je pourrais, de rocher en rocher, arriver à franchir cette passe dangereuse, mais je ne suppose pas que le commun des mortels consente en général à se soumettre à cette émouvante acrobatie. Mon chemin véritable est en face, évidemment.
Notez que toutes ces réflexions furent faites en un clin d’œil, et que quelques secondes s’étaient à peine écoulées, lorsque, ces idées ayant roulé dans ma cervelle j’interrogeai l’un des ouvriers qui travaillaient au milieu des rochers. Ce ne fut pas une question, ce fut, comme à l’ordinaire, un glapissement germanico-chinois qui signifiait: Suis-je bien sur le chemin de Kniébis? Les travailleurs de la forêt me regardaient tous d’un air beaucoup plus surpris par mon langage étrange que par ma tenue de cycliste. La bicyclette, ils avaient déjà vu ça, c’était certain, mais à mon langage bizarre, oh! non, ils ne comprenaient rien. Ils continuaient à me considérer comme un enfant contemple un animal sorti brusquement de sa cachette et qu’il ne connaît pas encore. Ils semblaient dire: Enfin, que diable nous baragouinez-vous là?
Tout à coup l’un de ces hommes à l’aspect rude mais bon enfant, entendant le mot Kniébis, Kniébis, répété à plusieurs reprises et accompagné d’un geste significatif, finit par comprendre et répondit: Ya, ya, me désignant d’un geste, lui aussi, le petit pont de bois situé au-dessus du torrent.
Alors, je n’hésitai pas une seconde. Je m’emparai de ma machine et, marchant de rocher en rocher, je franchis le chantier pour aboutir à la passerelle étroite d’où l’on pouvait voir les eaux mousseuses de la cataracte se précipiter par le ruisseau dans la vallée.
Maintenant, le pont franchi, ce n’était plus une route, mais un sentier de chamois, longeant le flanc de la montagne rocheuse. Obligé d’aller à pied, inutile de le dire. Le sentier s’allongeait entre deux chaînons élevés et j’étais comme au fond d’un entonnoir d’où j’apercevais, fort au-dessus de moi, la voûte céleste d’un bleu foncé. Le sentier étroit, allait se rétrécissant toujours. Brusquement, il cessa, et mon chemin, qui déjà avait changé d’aspect, se transforma une seconde fois. Je me trouvai en présence d’un escalier de bois vermoulu.
Retourner en arrière? Non, je me suis trop avancé, il faut poursuivre. Je pris résolument ma légère bicyclette, ma chère petite compagne sur les épaules et je commençai l’ascension.
Je gravis lentement ces escaliers de bois, la machine sur mes épaules, non sans une certaine inquiétude, car j’entendais le torrent gronder au-dessous de moi, et pour avoir voulu me pencher au-dessus de la faible rampe de l’escalier, je fus pris d’un dangereux vertige. Je m’arrêtai une seconde pour reprendre haleine, la main gauche contre le rocher et la main droite soutenant la machine. Je relevai la tête. Une faible étendue de ciel bleu couronnait les arbres de la forêt, et perdu dans l’azur foncé, j’aperçus un aigle planant en spirales au-dessus de la montagne. Une seconde fois j’abaissai le regard vers le torrent: «Grand Dieu! me dis-je, pris d’un frémissement, si j’allais, saisi par le vertige, me fracasser le crâne dans ces rochers, que diraient-ils là-bas, dans mon cher pays de France, tous ceux qui suivent les péripéties de cette étrange expédition? Retrouverait-on jamais mon cadavre roulé par le torrent et que l’oiseau vorace, là-haut, semble épier?»
Je me disposais à continuer l’ascension quand je vis venir un habitant de ces lieux, sans doute. Il avait la physionomie intelligente et le regard vif; une mise de bon petit commerçant. Il ne parut pas très surpris de me rencontrer. Les progrès de la vélocipédie ont amené des cyclistes partout. Interrogé, il répondit, comme les autres, en me désignant d’un geste le sommet de la montagne. Il me fit comprendre que je n’en étais pas très éloigné.
Encore quelques instants et me voici à la dernière marche. Un tableau digne des rêves d’Abou-Hassan se découvrit à mes regards. C’était, encadré par les arbres de la forêt, un jardin d’une délicieuse fraîcheur. Des corbeilles d’où les fleurs débordaient s’étageaient sur la pente de la montagne. Je vis à la distance où j’étais, un entrelacement de géraniums, de pétunias, de jacinthes et de lauriers-roses, avec çà et là des rosiers de Bengale et au centre un bassin semé de nénuphars. Au fond du tableau, un vaste chalet à l’aspect régulier des maisons parisiennes. Je traversai ce féerique Eden, et je me retrouvai cette fois sur une route assez large et très montante. L’ascension continuait. Je dus aller à pied et parvins à un vaste carrefour d’où s’éloignaient six chemins en forme de soleil. J’y rencontrai un bûcheron et sa femme.
--Kniébis? demandai-je.
Le bûcheron fit un geste empreint d’une superbe indifférence et me montra l’un des chemins. Hélas! c’était bien fini. J’étais complètement égaré.
Le bûcheron voulut-il me tromper, ignorait-il lui-même la route véritable? Je ne sais, mais j’étais perdu, et bien perdu.
Le chemin qui m’était indiqué par l’habitant de la forêt descendait le flanc opposé de la montagne. Me voici maintenant sur ma machine qui a retrouvé ses ailes et roulant à une vertigineuse vitesse. Je vais trop vite même; parfois je suis obligé, par une manœuvre difficile, de retenir vigoureusement en faisant frein dans les cailloux pour ne pas emballer. Je fais ainsi plusieurs kilomètres tandis que de nouveaux panoramas de cette forêt immense se déroulent à ma vue. Il est midi; je meurs de soif et de faim. Au fond de la vallée, je rencontre au centre d’une large clairière, illuminée par le soleil à son zénith, une auberge. Un paysan travaille devant la porte.
«Je vais enfin éclaircir la situation, pensai-je; il faut que je sache où j’en suis. Dussé-je employer un quart d’heure à m’expliquer avec cet homme, j’arriverai bien à savoir où j’en suis.»
Alors, m’approchant du brave, je commence mon baragouin, accompagné de gestes désespérés. Une idée me vient, d’ailleurs. Je savais que la ville où nous devions nous rendre après cette damnée Kniébis était Frendenstadt. Alors, pour plus de clarté, je demande où se trouvent Kniébis et Frendenstadt, deux noms qui paraissent tout de suite éclairer le cerveau de mon interlocuteur, car il fait un geste de vif étonnement en me disant ce que je traduis ainsi: «Ah! mon pauvre monsieur, mais vous en êtes loin.» Et il me désigne l’autre flanc de la montagne par où je suis venu. Il faut rebrousser chemin. Et il est midi.
Ce coup violent m’enlève toute envie de manger mais non celle de boire. Je pénètre dans l’auberge où une ravissante jeune fille, fort surprise à l’aspect de l’étranger, me sert une chope de bière qu’en la circonstance présente, je trouve tellement exquise que jamais nectar servi aux dieux de l’Olympe ne pourrait être comparé à ce breuvage. Mais je suis pressé de partir. Je salue la jeune nymphe de ce lieu bienfaisant et reprends la route que je venais de descendre à toute vitesse.
Pendant cette montée faite en proie aux sentiments les plus divers, sentiments d’inquiétude surtout à cause du retard occasionné par cette singulière aventure, dont je n’entrevois pas encore la fin, je rencontre un brave homme, seul dans sa carriole et qui descend vers la vallée. A ma vue, il semble me reconnaître.
«Quoi, me dis-je, qu’est-ce qui se passe? Est-ce qu’au milieu de la Forêt-Noire, je me trouverais en pays de connaissance? Qu’est-ce qu’il a cet inconnu? Par la barbe du grand saint vélo, il me reconnaît, oui, sans aucun doute.»
L’homme à la carriole continuait ses gestes de vive surprise en me dévisageant.
Je m’approchai alors, et, moi aussi je le reconnus. C’était le noble étranger que j’avais croisé sur l’escalier de bois au-dessus du torrent, dans la montagne. Il semblait me dire: «Comment, malheureux, mais vous en êtes encore là? Oh! mais, vous vous êtes donc totalement trompé?»
Alors il s’efforça de me remettre dans la bonne voie en m’indiquant, avec sa montre, que j’en avais pour une heure et demie de chemin.
Une heure et demie de chemin, me dis-je! Délicieux, vraiment! Mes pauvres compagnons, dans quel état de mortelle inquiétude doivent-ils être? Voilà un record, certes, qui n’est pas ordinaire.
Je prends congé de mon hôte sympathique et, poursuivant la montée, je me retrouve au carrefour-soleil où le bûcheron m’avait si gaillardement trompé. Il n’y était plus, le damné compère. A sa place, un vieillard accompagné d’une fillette d’une dizaine d’années conduisait une charrette à bœufs.
Consulté sur le chemin de Kniébis, le nouveau personnage m’indiqua une autre des nombreuses voies qui s’éloignaient du carrefour en ajoutant une foule d’explications auxquelles, hélas! je ne pus absolument rien comprendre.
Le sol était bon, j’enfourchai de nouveau ma machine et je m’élançai en avant.
J’étais irrémédiablement perdu en pleine forêt; plus rien comme point de repère, nul poteau, nulle borne, nul être humain pour me renseigner sur ma route. La voie, toujours très véloçable, n’était plus réellement qu’un sentier, assez large il est vrai, mais pas assez cependant pour pouvoir prendre le nom même de chemin vicinal; c’était une sorte d’allée assez semblable à celles de nos jardins publics, je parle des plus étroites, de celles réservées aux seuls piétons. Un dôme épais d’un vert sombre la recouvrait. Certes, si l’inquiétude, qui allait maintenant jusqu’au tourment moral, si la soif redevenue ardente et la faim ne m’avaient en ce moment bouleversé, j’aurais pu me dire un heureux mortel en présence de spectacles naturels aussi beaux et qui eussent à eux seuls justifié un voyage comme le nôtre.
J’allai longtemps le long de cette allée ombreuse; les minutes semblaient des heures.
Soudain, une nouvelle clairière, avec croisement de sentiers, apparut. Une tente y avait été dressée et sur une sorte de banc de pierre assez mal équilibré deux hommes et une femme, assis, procédaient à un maigre repas. Leur aspect? celui de mendiants, comme nous en voyons dans nos campagnes françaises aux abords des villages.
Pas le moindre mouvement de leur part à la vue de ce cycliste étranger tombé brusquement au milieu de leur domaine. Je les interrogeai. Pas de réponse; un instant, ils me dévisagèrent, et ce fut tout.
J’aurais pu à coup sûr ressentir quelque crainte en présence de ces êtres à l’extérieur peu catholique, au milieu de cette forêt, et il est certain qu’ils eussent pu me faire disparaître de la scène du monde sans que nulle justice humaine songeât à leur demander compte de cette disparition; en effet, je m’assurai bien de la présence de mon revolver dans la poche de mon dolman, et à portée de ma main. Pourtant, je fis le geste sans conviction, car à vrai dire, je n’étais pas réellement inquiet sur les intentions des trois habitants de ces lieux solitaires à mon sujet.
Je me décidai à user, vis-à-vis d’eux, du procédé interrogatoire déjà employé avec les autres indigènes rencontrés depuis notre arrivée sur le sol étranger. Ils commencèrent par me considérer absolument comme une bête curieuse, moins curieuse sans doute par sa forme extérieure que par sa manière d’articuler des sons. Voyant que je n’obtenais pas plus de réponse que si je m’étais adressé à un tronc d’arbre de la forêt, je renouvelai ma pseudo-pantomime en accentuant les gestes et en augmentant l’intensité des sons émis par mon gosier teutonisant. Les trois personnages parurent avoir compris, car ils s’entre-regardèrent comme pour se consulter, mais en conservant toujours leur air de profonde indifférence, presque de mépris.
La consultation ne les avait pas beaucoup éclairés; pendant quelques secondes, et avant de me faire part du résultat de la délibération, ils s’interrogèrent encore du regard. Enfin l’un d’eux finit par m’indiquer l’un des deux sentiers vers lequel je partis aussitôt, en saluant mes hôtes singuliers.
Maintenant, je ne conserve plus aucun espoir de me retrouver à Kniébis, car à mesure que j’avance les chemins, les sentiers, se croisent et s’entre-croisent. Je prends l’énergique résolution de rouler droit devant moi, toujours droit, en me disant: «Quand toutes les divinités de ces bois sauvages me voudraient mal de mort, j’arriverai bien dans un lieu habité. Alors je me ferai définitivement éclairer sur ma route et au besoin je paierai un guide pour me tirer de ce mauvais pas. En avant.»
Et je roulai à toute vitesse. Combien de kilomètres ai-je parcourus, je l’ignore. Mais en proie à la faim la plus ardente,--il était une heure et demie, et j’étais égaré dans cette forêt depuis neuf heures et quart du matin,--aux tourments les plus vifs sur les résultats de mon voyage, je roulais avec la rage du désespoir et sans plus me préoccuper des bifurcations rencontrées tantôt à droite, tantôt à gauche.
Soudain, un vrai coup de théâtre se produisit.
Ayant roulé toujours devant moi, dans la direction que l’on m’avait indiquée comme étant celle de Kniébis, je me demandais à quelle distance je pouvais bien être de mon point de départ, lorsque tout à coup, un spectacle inattendu s’offrit à mes yeux, spectacle qui provoqua chez moi évidemment la même sensation que durent ressentir ceux qui, croyant la terre plate et allant toujours devant eux, se sont brusquement retrouvés à leur point de départ. La route que je suivais brusquement s’arrêta net, coupée par un ruisseau, et de l’autre côté du ruisseau m’apparut le chantier de rochers où les ouvriers à la taille d’hercule continuaient leurs travaux. Ainsi, je revenais par cette route que j’avais aperçue en arrivant d’Oppenau, en même temps que le petit pont de bois bâti sur le torrent, et que je n’avais pas voulu prendre en me disant: «Il est impossible que l’on oblige le commun des mortels à franchir ce cours d’eau pour se retrouver sur la route.»
On juge si, en présence de ce tableau, j’éprouvai, moi, une minute d’hésitation. Je m’emparai de ma machine et m’élançai dans le ruisseau, où de rocher en rocher, jetant devant moi ma pauvre et fidèle Gladiator, afin de ne pas m’inonder, me heurtant, trébuchant, m’écorchant, je pus sortir enfin de cette magnifique mais infernale partie de la forêt. Reprenant alors la route déjà parcourue et que je connaissais maintenant, je roulai à une vitesse folle vers mon point de départ, vers cette ville d’Oppenau où s’était produite la malheureuse séparation d’avec mes braves camarades, et où j’arrivai à deux heures et demie de l’après-midi.