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XIX

LES MENACES DE L’ATMOSPHÈRE

C’est le samedi 28 avril, sixième jour de marche, que nous quittions Braunau, au nombre de quatre, nous dirigeant sur la ville de Lintz.

Ainsi qu’on l’a pu voir durant le cours de ce récit, nous avions eu, tout compte fait, un temps favorable jusqu’à ce jour.

Au départ, un fort vent d’est nous avait gênés; mais le ciel était tellement resplendissant que nous ne pouvions trouver mauvais cet inconvénient, généralement précurseur d’un temps très sec. Dès le lendemain, le vent avait brusquement tourné à l’ouest, signe fâcheux, ce vent étant, au contraire de l’autre, presque toujours avant-coureur de la pluie.

Cette fois, il souffla un certain temps sans troubler l’atmosphère. Grand avantage pour nous, car nous l’avions dans le dos sans être incommodés par sa détestable compagne la pluie. Ce vent d’ouest avait seulement provoqué un temps orageux que j’avais assez désagréablement ressenti, on s’en souvient, durant mes pérégrinations à travers la Montagne-Noire.

Le lendemain, ce même vent d’ouest avait amené la bourrasque qui m’avait assailli au moment de mon arrivée à Geisslingen et qui avait été la cause indirecte de mon invraisemblable rencontre avec Blanquies et Chalupa.

C’était peu de chose, on le voit. Le lendemain, 27 avril, jour de notre passage à Munich, ce vent, dont la persistance n’indiquait que trop un tempétueux dénouement, commença à rouler d’énormes nuées grisâtres et notre arrivée à Muhldorf avait été saluée par une légère ondée. A notre réveil, nous avions constaté un sol déjà assez fortement détrempé; la partie mouillée était toutefois sans profondeur, ce qui pouvait nous laisser encore quelque espoir sur l’avenir.

Au départ de Braunau, les nuées avaient continué à s’accumuler. La pluie ne tombait pas cependant. On pouvait espérer encore.

On marcha le plus vite possible, pour tenter de se dérober à ces nimbus-stratus énormes et menaçants. Mais la route ne s’améliorait guère. On passa le village d’Altheim, à douze kilomètres de Braunau. Ici, l’allure augmenta fortement. Par un malheur que nous eussions pu rendre sans effet, la route était de plus en plus formée d’une chaîne ininterrompue de petits raidillons, naturellement suivis de descentes assez longues mais également très rapides, ce qui nous obligea plusieurs fois, par prudence, à mettre pied à terre. C’est cette fâcheuse obligation que nous eussions pu éviter si, par une incroyable manie d’hommes de sport, nous n’eussions dédaigné de munir de frein chacune de nos bicyclettes.

Nonobstant, nous trouvant tous les quatre dans un état parfait, sauf ma douleur qui persistait, fort atténuée, il est vrai, et sauf une blessure encore très légère également causée par la selle à notre interprète Chalupa, nous allions à vingt-cinq kilomètres à l’heure environ. La plupart du temps nous franchissions «en emballage» les raidillons pour nous «effondrer» ensuite dans les descentes, à une allure de trente-cinq à l’heure. Mais ce train d’enfer ne pouvait durer.

Après la ville de Ried, la route, encore une fois, devenait atroce. Il était plus de onze heures quand on arriva dans la petite ville de Haag-die-Ried, où un incident presque ridicule allait se produire.

En approchant de Haag, notre entraîneur Sachman prend les devants pour commander un déjeuner. C’était comme un pendant de l’affaire d’Oppenau, mais là, il n’y avait heureusement qu’une seule route à suivre à la sortie.

Nous arrivons dans Haag. Impossible de retrouver le brave Munichois. Où diable ce malheureux garçon avait-il été commander notre déjeuner? Nous opérons la traversée de la ville. Il ne pouvait être ailleurs que dans la grande artère médiane. Nous ne voyons personne. Personne n’a rien vu. Ma foi! nous rentrons dans la ville et nous déjeunons dans le restaurant dont l’aspect nous paraît le plus correct. Crac! nous tombons au siège du Vélo-Club de l’endroit. Pendant le déjeuner, deux cyclistes se présentent. Ils ont été avertis de notre passage par un journal de sport, qui se trouvait du reste sur une des tables du restaurant et qu’ils nous montrent.

Notre repos ne dure pas moins de trois quarts d’heure. Il faut partir.

A peine sur nos machines, voici Sachman qui accourt. Le malheureux! il nous a attendus, mais où, où?

Il déclare avoir laissé sa machine devant un restaurant comme signe de ralliement. Nous n’avons rien vu. Enfin! après tout, rien de cassé! Nous voici réunis, tout est réparé.

Le vent a pris de la force. Le ciel est surchargé. La base des nuées devient d’un gris de plomb et nous sommes à soixante kilomètres de Lintz! En considérant l’aspect du ciel, impossible de s’y méprendre. Pour ma part, je ne me fais plus la moindre illusion et je fais cette déclaration parfaitement nette: «Inutile de compter arriver avant la pluie; pour moi tout espoir est perdu.»