‹ A vol de véloChapitre 20 sur 21 · XX

XX

LA DÉROUTE DE LINTZ

On passa le village d’Altheim, à sept kilomètres de Haag. La route continuait à être très accidentée et atrocement surchargée de cailloux pointus. Nous étions en pays montagneux; à droite et à gauche des chaînons s’échelonnaient. Le vent d’ouest de plus en plus fort nous donnait une vigoureuse poussée. Une lueur d’espoir nous revint. La ville de Wels est située à vingt-cinq kilomètres d’Altheim, et à vingt-neuf de Lintz.

Nous avions parcouru dix-huit kilomètres; sept seulement nous séparaient de Wels. Les nuées toutes en limaille se grimpaient les unes sur les autres.

La pluie commença, une pluie extrêmement fine, ténue, une sorte de bruine. J’avertis la troupe de presser l’allure, mais c’était une peine perdue. Je ne me trompais pas à l’aspect du ciel, aussi mauvais que possible. Au début, le mal était léger, tant que la route n’était pas mouillée, on pouvait rouler; quant à nos vêtements, qu’importe! On les sécherait, ou on en changerait à notre arrivée à Lintz.

La pluie augmenta rapidement. Mais, aidés par le vent qui commençait à souffler en tempête, on dévorait le terrain.

On arriva très vite en vue de la petite ville de Wels, où allait se produire un rapide incident, l’un des plus doucement émotionnants dont il m’ait été donné d’être l’objet au cours de mes longues pérégrinations.

Nous arrivons donc en vue de la ville, dont nous ne sommes plus séparés que de quelques centaines de mètres. La pluie est déjà telle que l’on se demande s’il ne vaut pas mieux s’arrêter à Wels. Mais, si on décide de continuer, mieux vaut alors marcher à toute allure, et sans perdre une minute, traverser Wels pour s’élancer vers Lintz.

J’appuie pour ma part cette dernière opinion, en disant: «Plutôt que de nous morfondre, déjà inondés, dans une ville sans ressources, il vaut mieux arriver sans désemparer dans la grande ville de Lintz où nous aborderons encore bien plus inondés, mais où nous trouverons tous nos bagages et des vêtements de rechange.»

L’opinion est adoptée. Nous débouchons dans la place centrale de Wels, et nous nous disposons à en opérer la traversée rapide, dans la position suivante: Willaume et Sachman en tête, puis à deux mètres derrière Chalupa et moi-même à droite de Chalupa.

La pluie tombe serrée, et la place semble au premier abord absolument déserte au moment de notre apparition. Pourtant, ayant relevé la tête et fixé mon regard fort en avant, j’aperçois deux personnes, deux messieurs, qui se tiennent côte à côte au centre de la place. L’un d’eux tient un journal à la main. Au moment où je les aperçois, je ne puis m’empêcher de trouver singuliers ces deux personnages immobiles sous la pluie, dont l’un surtout tient un journal. Mais on suppose bien que ma réflexion n’est pas de longue durée, car toute cette scène se déroule, comme bien on pense, avec la plus grande rapidité. A peine donc mon idée s’est-elle fait jour dans mon cerveau, que voici ce qui se passe: nous arrivons devant le groupe et aussitôt, l’homme au journal se précipite directement vers moi, et, tandis que sa physionomie s’illumine d’un rayon de béatitude, jette son regard tantôt sur ma physionomie, tantôt sur la gravure dessinée sur le journal qu’il tient et qu’il agite avec un emportement de joie fébrile. Il semble dire: «C’est lui, le voilà, enfin.» Alors il faut descendre, absolument vite; cet homme qui baragouine son allemand nous fait comprendre qu’il y a là, dans un café, des vivres pour nous. Allons, faut s’arrêter. Une seconde seulement, dis-je à Willaume, et nous partons.

Je m’approche de l’homme au journal, et je m’informe enfin.

Oh! le brave Autrichien. C’était un fanatique du cycle. A la nouvelle de notre voyage il s’était bien promis d’être là, à notre passage. Un journal ayant publié mon portrait, cet excellent homme s’était dit: «Je le reconnaîtrai bien!» Et alors sans nouvelles, il était resté là, à poste fixe, conservant mon portrait. La pluie était venue, tant pis. «Je veux le voir, s’était-il dit, je veux le reconnaître.» Et rien ne l’avait lassé.

Et enfin, nous étions arrivés, et d’un coup d’œil il m’avait reconnu.

Il eût fallu voir ce brave, dévisageant ma «tête» et celle du portrait, et ayant l’air de dire: «Oui, oui, c’est bien lui, voilà le binocle, voilà bien la moustache, voilà tel trait, voilà tel autre.»

Enfin il était heureux, ce noble Autrichien, de n’avoir pas perdu sa peine.

Très doucement émotionné par ce touchant incident, on quitta Wels, qui est une résidence impériale et où, circonstance tout à fait particulière que nous n’apprîmes qu’à Vienne, l’empereur d’Autriche se trouvait ce jour-là.

La tempête augmentait d’intensité. On s’élança sans perdre courage vers Lintz, à vingt-neuf kilomètres.

Devant nous, maintenant, les crêtes des chaînons se perdaient dans la brume. Elle enveloppait l’horizon tout entier, comme un brouillard de décembre. Les gouttes d’eau s’étaient élargies, mais tombaient serrées, et chassées par le vent, nous fouettaient le visage. Le rideau s’épaississait autour de nous; la nature se noyait dans une de ces pluies d’hiver, subtile, pénétrante et tenace.

On avançait, muets; un seul but, maintenant: Lintz, à tout prix, coûte que coûte. S’arrêter dans une maison isolée? D’abord, il n’y en avait pas. C’était le désert. Puis, quelle situation, déjà trempés et dans l’impossibilité de changer de vêtements! Non, s’arrêter, on n’y songeait même pas.

Le vent d’ouest, courant à travers la montagne, faisait entendre comme un immense et lointain bruit de houle.

Tout ce que nous pouvions redouter au sujet de la route se produisait en ce moment. Nous roulions dans un immonde marécage, mais, secondés par le souffle impétueux de la tempête, nous fendions les lacs de boue.

Par malheur, les cailloux énormes disparaissaient sous les flaques d’eau ou dans les amas de boue et c’étaient des heurts terribles qui parfois arrachaient à Chalupa des gémissements, la blessure causée par la selle étant alors des plus vives.

Les éclats marécageux nous arrivaient de plus en plus. On était pris entre la boue que les roues de nos machines nous envoyaient par jets multipliés, et les torrents d’eau que la tempête précipitait en tourbillons sur nos épaules.

On avançait toujours, muets, résignés comme des hommes qui s’attendaient à cet assaut furieux. La route avait des bornes kilométriques; les kilomètres paraissaient interminables.

La tempête suivait une progression nettement ascendante. C’était, devant nous, une muraille liquide. Tout suintait de l’eau. Elle roulait en rigoles sur tous les objets. On eût dit qu’il en sortait des atomes de l’air.

L’un de nous signala: «Lintz à dix-neuf kilomètres.» Quelle distance! C’était l’infini, pour nous, en ce moment. Et les heurts continuaient, horribles. Les machines grinçaient, pénétrées d’eau. Un malheur pour moi s’ajoutait encore à notre position: l’eau, coulant sur les verres de mon binocle, obstruait ma vue, et d’instant en instant c’étaient des chocs affreux contre les roches de cette route transformée en marais. Et nous allions, cette fois, avec la rage au cœur.

La tempête nous poussant, nous nous élancions comme des fous furieux à travers les montagnes de boue et les rocs du chemin. Soudain, dans un effort donné par Sachman, un grincement sinistre de chaîne se fit entendre; la chaîne de sa machine venait de se briser. C’était un entraîneur, il connaissait le pays, on n’attendit pas: non, impossible, c’était notre idée commune. D’ailleurs lui-même nous le dit.

Le malheureux, on le laissait là, dans la boue, sous la tourbillonnante cataracte. Mais il nous fit signe qu’il allait pouvoir réparer l’avarie; on s’élança en avant.

Nous n’étions plus maintenant que des éponges recouvertes d’une carapace de boue emportées dans une danse de sauvages; l’eau avait pénétré jusqu’à l’épiderme, dont heureusement la chaleur était maintenue par notre mouvement rapide et constant.

Une voix, dominant le grincement des machines, le pétillement métallique de la pluie qui nous frappait au flanc, le bruit de houle de la tempête, annonça Lintz à douze kilomètres.

Un nouveau malheur plus grave que le premier allait arriver. Je roulais le long de l’accotement de droite, Willaume collé à ma roue d’arrière. Ma vue était toujours obstruée par l’eau coulant sur les verres de mon binocle, d’une manière continue. Les heurts, plus violents que jamais, nous secouaient comme des coques de noix sur une mer furieuse. Tout à coup, roulant très vite, je sentis un formidable choc m’arrêter, me donnant un ébranlement des talons à la racine des cheveux; ma machine se cabra et, pirouettant sur un roc, j’allai, par miracle, me retrouver en équilibre de l’autre côté. Mais il n’en fut pas de même du malheureux Willaume. Au moment de la collision, il eut une vision rapide du danger et poussa un cri, comme un appel plaintif parti du cœur. En même temps, avec la rapidité de l’éclair, il heurta à son tour le pavé énorme et fut précipité en avant.

Mon compagnon avait, je l’ai dit, une blessure à la main. La blessure mal fermée se rouvrit; quand on releva l’infortuné, le bandage s’était décollé, et la blessure béante présentait un amas de boue et de sang. Willaume ne put retenir un gémissement de douleur. Comment faire? Quel parti prendre?

Je saisis mon mouchoir, mais comment laver la plaie? Oh! ce ne fut pas long. La tempête nous enveloppait d’un torrent continu; je déployai mon mouchoir et je le maintins étendu; en quelques secondes il fut inondé. J’enveloppai solidement la blessure, et Willaume, avec ce courage dont il achève de donner là un incroyable exemple, saisit son guidon et dit: «Nous ne pouvons rester là, n’est-ce pas. Je souffrirai, tant pis; marchons, il le faut.»

On repartit. Notre halte avait donné à Sachman le temps d’arriver. Tant bien que mal, il avait réparé sa chaîne. Sa présence nous rendit du courage.

Alors, à partir de ce moment, oublieux de tout, l’idée fixée sur Lintz, transformés en ballots que nous faisions mouvoir mécaniquement, sans penser, sans se préoccuper des sensations physiques, ne cherchant par instinct qu’à nous maintenir en équilibre dans ce marais glissant crevassé et semé de rocailles, on parcourut les derniers kilomètres. Enfin Lintz nous apparut dans une nuée grisâtre, dans un enveloppement de brouillard sombre, et le hululement prolongé de l’ouragan.

En arrivant à l’entrée du premier faubourg, on tomba dans des travaux de terrassement. Il fallut s’enfoncer dans la terre boueuse jusqu’à mi-jambe, en portant nos machines.

Il était cinq heures. Les passants ne pouvaient que rire en apercevant ces quatre mottes de boue roulantes.

Au cœur de la ville, on remarqua que nous n’avions pas de nom d’hôtel: étourderie folle après tant de mésaventures.

Alors, je dis: «Attention, les amis. Aussitôt en présence du premier hôtel, nous nous y jetons, nous posons nos machines, nous demandons des chambres, nous nous déshabillons, et nous nous précipitons dans des lits. Puis, cet ouvrage terminé, on donnera des ordres pour envoyer chercher Suberbie.»

Willaume déclara:

--Mais on ne nous recevra pas dans un état pareil.

--Nous verrons bien, m’écriai-je.

On nous reçut. Tout fut exécuté à la lettre.

En cinq minutes, de la situation que j’ai décrite, nous nous trouvons, brusquement, Willaume et moi, transportés dans une chambre à deux lits, face à face et répétant: Quel dénouement!

Sachman et Chalupa en avaient fait autant.

Les principaux hôtels étant reliés par des téléphones, il ne fallut pas plus de dix minutes pour trouver Suberbie. Une vingtaine de minutes ne s’étaient pas écoulées que tous les compagnons partis le matin de Sembach étaient de nouveau réunis, se répétant toujours: «Quelle tourmente, que d’aventures, quel dénouement!»