XXI
VIENNE
Quand nous eûmes complètement recouvré nos esprits, après notre mésaventure, il fut question du départ. Toujours repartir, telle est l’obsédante devise des recordmen. Il était, en effet, de très bonne heure encore. Mais, après une longue et sérieuse délibération, on reconnut toute l’impossibilité d’une pareille entreprise.
Les routes devaient être maintenant plus que jamais impraticables. La nuit était d’un noir d’encre. Se lancer à travers la campagne dans de telles conditions, c’était se précipiter tête baissée dans des aventures qui eussent pu devenir dangereuses. Suberbie, dont le rôle était d’exciter toujours nos ardeurs locomotrices, et ce rôle, il l’avait admirablement rempli, entr’ouvrit la fenêtre de notre chambre d’hôtel et constata qu’il fallait renoncer pour toute la soirée à reprendre la route. On verrait à se lever à deux ou trois heures du matin s’il était possible. Pour l’instant, repos absolu.
On a pu voir, au cours de ce récit, les réceptions et l’accueil qui nous avaient été faits partout et nous avaient rendu le voyage, en somme, extrêmement agréable. A Munich notamment, tout ce que la ville compte de cyclistes connus avait été pour nous d’un empressement et d’une amabilité dont je n’ai donné qu’une faible idée. On suppose bien que si l’accueil était tel sur le parcours, il devait être plus empressé encore, s’il est possible, au point d’arrivée, dans la ville qui était le but ardemment désiré de notre aventureuse expédition.
Avant notre départ de Paris, l’une des sociétés cyclistes de Vienne, l’une des plus importantes de beaucoup, et je crois d’ailleurs la plus ancienne, le _Wiener Bicycle-Club_, m’avait adressé une lettre demandant à nous recevoir, invitation que j’avais été trop heureux d’accepter, avec force remerciements pour ces hôtes aimables.
Par une circonstance fâcheuse, une erreur s’était produite dans l’envoi de nos dépêches aux journaux de Vienne. Suberbie avait, suivant un procédé assez commode, adressé les télégrammes à une agence qui devait faire parvenir à toute la presse les nouvelles concernant notre marche. Malheureusement une erreur grave avait été commise dans le nom de l’agence, et la plupart de nos télégrammes furent perdus. Le _Wiener Bicycle-Club_ reçut bien deux ou trois dépêches envoyées par Suberbie, mais elles étaient insuffisantes pour renseigner d’une manière très précise les membres du Club sur l’heure de notre arrivée. Ils en furent donc réduits aux conjectures.
Leurs calculs furent d’ailleurs très précis. Ils estimèrent que nous devions arriver à Vienne dans la matinée du dimanche, ce qui se fût produit à coup sûr sans la terrible noyade de Lintz.
Le _Wiener Bicycle-Club_ nomma donc une délégation qui se mit en route le samedi. Ne nous rencontrant pas le samedi soir, les membres de la délégation subissant, eux aussi, l’assaut de la tempête, continuèrent leur route une partie de la nuit et restèrent en observation, attendant notre passage.
J’ai déjà comparé notre voyage à une sorte d’expédition militaire. La comparaison peut se continuer. On peut dire que le grand ennemi des cyclistes, la pluie, avait mis «l’armée» en débandade. Tandis que, battant en retraite, nous nous étions réfugiés dans Lintz, les amis venus à notre rencontre s’échelonnaient sur la grande route, également poursuivis par la tempête.
Un hasard providentiel nous fit rencontrer.
À quatre heures du matin, décidés enfin à repartir, on laissa Suberbie, Chalupa et Sachman, ronflant à poings fermés, et on reprit la route, Willaume et moi, accompagnés cette fois de l’ami Blanquies.
Mais le temps était affreusement menaçant et nous avions encore un assez long ruban de route à parcourir. Serions-nous donc obligés d’aller seuls?
Une hésitation qui nous fit aller consulter les heures de départ des trains, nous porta bonheur. Dans la gare, des cyclistes apparurent.
Il n’y eut de doute pour personne; on se «reconnut» sans se connaître. Les membres de la délégation n’hésitèrent pas une seconde, ni nous non plus, sur nos identités respectives.
Ils comprirent que nous étions les Parisiens; nous comprîmes qu’ils étaient les cyclistes viennois venus au-devant de nous.
Dès ce moment, les aventures étaient finies pour nous. On marcha sur Vienne, qui par le train, qui par la route. Il fut décidé que l’on se réunirait avant la ville pour notre entrée tous en masse, ce qui fut exécuté. Hélas! notre entrée fut saluée par un nouveau déluge. Mais la réception qui nous attendait au siège du Club devait d’un seul coup nous faire oublier déjà ce que nous avions souffert pour ne plus nous laisser dans la mémoire que nos émotions agréables.
Dès notre arrivée au _Wiener Bicycle-Club_, on nous reçut par des cris de: Vive la France! qui étaient une nouvelle et éclatante preuve de la fraternité universelle qui règne dans le monde cycliste international.
Plus que jamais, j’exprime ici le regret de ne pouvoir nommer tous ceux qui, durant notre séjour dans cette belle capitale, n’ont cessé de nous considérer comme leurs hôtes et n’ont pas laissé passer une seule journée sans se mettre à notre disposition.
C’était le triomphe, après la lutte. Plusieurs de nos aimables et élégants clubmen s’exprimaient dans le français le plus pur, ce qui contribua à nous rendre absolument inappréciable leur charmante compagnie.
Eux-mêmes nous indiquèrent leur hôtel préféré, où nous nous empressâmes naturellement d’élire domicile. Pour comble d’amabilité, quand, au moment du départ, je voulus acquitter à l’hôtel mes frais de séjour, on m’avait prévenu et je me heurtai à un refus absolu.
Dès le surlendemain de notre arrivée un banquet nous fut offert, banquet où les toasts de bienvenue ne firent pas défaut, on peut le croire.
Pendant nos huit jours passés à Vienne, le temps, un peu moins mauvais que durant les deux dernières journées de notre voyage, nous permit d’admirer cette belle capitale dont la réputation répond bien à la réalité.
Blanquies put donner carrière à son rire. Notre embarras pour nous faire comprendre était une cause permanente de bruyante gaieté. Ce qui nous embarrassait fort, tout en nous amusant, c’était la valeur des monnaies fort différentes des nôtres. Devant l’avalanche des petites monnaies divisionnaires, les kreutzer, et en présence de la diversité des prix dans les tramways, prix variant suivant les distances, nous avions pris l’habitude de prendre de nos poches une poignée de kreutzer et de les présenter au conducteur en lui faisant comprendre qu’il n’avait qu’à se payer lui-même en puisant dans le tas, petite comédie qui provoquait un véritable fou rire chez Blanquies.
Un des membres du _Wiener Bicycle-Club_, M. Soukanek, attaché au ministère des Affaires étrangères, et l’un de ceux qui ne cessèrent de nous entourer de mille attentions, fut précisément celui qui me renseigna sur la fameuse question de la douane. «J’ai vu, me dit-il, le mot écrit aux douaniers à Braunau.» Grande fut sa surprise en apprenant nos démêlés.
La presse viennoise ne fut pas moins aimable que les cyclistes pour les voyageurs français. Des articles nombreux et tous conçus dans les termes les plus flatteurs nous furent consacrés. Le cyclisme a conquis droit de cité à Vienne, et ce sport semble y être fort apprécié.
Une tentative sportive fut faite du reste au cours de notre séjour dans la capitale austro-hongroise, par notre ami Willaume, au vélodrome situé près du Prater. Il essaya le record des six heures qui, à ce moment, était, si je ne me trompe, de 204 kilomètres. Il ne réussit qu’à atteindre 190 kilomètres, ce qui était fort joli après le fatigant voyage que nous avions accompli, et en raison du vent qui soufflait en tempête.
Un de mes plus grands regrets fut de quitter Vienne sans pouvoir exécuter le projet que j’avais formé pour le vendredi matin 4 mai et que le temps est venu contrarier: celui de visiter le fameux champ de bataille d’Essling et l’île de Lobau, situés à 20 kilomètres de Vienne seulement, théâtre d’une des plus grandes batailles du premier Empire.
J’ai dû me contenter d’admirer la statue de l’archiduc Charles, près du palais de l’Empereur, à Vienne; l’archiduc Charles, l’un des héros d’Essling, le plus sympathique des rivaux de Napoléon, celui que le grand empereur estimait le plus.
En arrivant à Vienne, j’avais bien la ferme intention d’aller rendre visite à M. Lozé, l’ambassadeur de France dans la capitale autrichienne. Les réceptions du _Wiener-Bycicle-Club_ nous ayant pris tout notre temps les premiers jours, nous avons mis à profit notre dernière après-midi pour aller à l’ambassade.
Une petite scène assez amusante devant la loge du concierge; nous étions quatre: Chalupa, Blanquies, Willaume et moi. Nos costumes étaient, hélas! moitié cyclistes, moitié civils, et ils se ressentaient de l’état de l’atmosphère. Je prends tout de suite la parole et je dis au concierge:
--M. l’ambassadeur de France est-il là?
Le concierge--il n’eût pas été un concierge d’ambassade s’il n’eût agi ainsi--nous dévisagea des pieds à la tête et nous dit: «Les bureaux ferment à trois heures, revenez demain.»
Je reprends sur le ton d’un homme qui s’attendait parfaitement à la réponse du cerbère:
--Je ne vous demande pas les bureaux, je vous demande: M. l’ambassadeur est-il là?
--Je ne sais pas, mais il y aura peut-être son secrétaire.
--Je ne désire pas voir son secrétaire, encore une fois; je vous demande M. Lozé.
Un huissier se trouvant là, je lui tends ma carte et je lui dis simplement: «Voulez-vous aller voir si M. l’ambassadeur peut me recevoir?»
Inutile d’ajouter que l’huissier revint deux minutes après, me disant: «Voulez-vous monter? Monsieur l’ambassadeur vous attend.»
Je fis signe à Willaume de me suivre, et après quelques secondes à peine d’antichambre, M. Lozé nous reçut avec la plus parfaite cordialité.
Il était d’ailleurs très au courant de notre arrivée, dont tous les journaux français et viennois avaient parlé.
Pendant quelques minutes, il s’entretint avec Willaume de Commercy, où M. Lozé a été sous-préfet et qui est le pays natal de mon compagnon de route.
Tous deux se nommèrent plusieurs connaissances communes; puis, le cyclisme eut sa part. On parla de son développement prodigieux à Paris. M. Lozé, rappelant le temps où il était préfet de police, me dit: «C’est moi qui ai assisté au premier essor de la vélocipédie, et vous vous rappelez que, pour donner satisfaction aux vélocipédistes, j’instituai les cartes de circulation. Je n’oublierai jamais notre étonnement quand, au bout de quelques jours, nous eûmes 14,000 demandes.
«A la Préfecture de police, a ajouté M. Lozé, mon propre secrétaire était cycliste et me vantait tous les jours les bienfaits de ce sport.»
Il est difficile d’exprimer combien la conversation de M. Lozé a été simple et combien son accueil aimable pour nous.
Une fois dehors, Blanquies, qui était resté à nous attendre avec Chalupa, nous dit:
--Vous ne savez pas ce que m’a demandé le concierge, dès que l’huissier vous eût dit de monter? «Ce sont peut-être, a-t-il interrogé, les messieurs qui sont venus de Paris?» Et, sur ma réponse affirmative, il a ajouté d’un air très entendu: «Je m’en étais un peu douté!!»
Obligé de rentrer à Paris à cause de l’expiration de son congé, mon brave compagnon de route partit le soir de ce même jour. Nous ne devions partir, Suberbie, Blanquies et moi, que le lendemain. Chalupa, notre vaillant et fidèle interprète, nous quitta pour se rendre dans son pays. Quant à Sachman, il était reparti peu de temps après notre arrivée.
Après les adieux les plus cordiaux à nos amis de Vienne, on reprit le chemin de France, par l’orient-express. Toutefois, ainsi que nous l’avions promis au docteur Rettinger, on s’arrêta une journée, celle du dimanche 6 mai, à Munich, où nous retrouvâmes notre excellent entraîneur Châtel, complètement rétabli, mais pâle et amaigri. Le pauvre garçon, un instant, s’était cru perdu. Avec quel bonheur il nous revit!
Chose inouïe, le temps fut superbe ce jour-là. On en profita pour visiter la ville, puis le magnifique lac du Hornberg où s’accomplit le drame fameux, touchant la mort du roi de Bavière. Nous eûmes là, comme guides précieux, le docteur Rettinger, et M. Tochterman, le jeune cycliste dont j’ai cité le nom, qui avait servi d’entraîneur à Willaume.
Le lendemain, on prit le train pour Mulhouse par le lac de Constance dont nous accomplîmes la délicieuse traversée, et par Zurich. Après avoir rendu Châtel à sa ville natale, on se dirigea enfin sur Paris, où notre retour s’effectua le jeudi 10 mai. Heureux retour d’une expédition dont les innombrables et émotionnantes péripéties devaient, bien loin de me la faire regretter, aviver encore en moi le plaisir sans égal d’en évoquer le souvenir.
FIN
TABLE DES CHAPITRES
I. Une histoire d’arrosage 1
II. Le départ 19
III. Les tourments de Vitry-le-François 45
IV. Nancy 57
V. Une marche triomphale 73
VI. La poule de Saint-Blaize 89
VII. Le salut de l’Alsace-Lorraine 99
VIII. En terre allemande 131
IX. Egaré dans la Forêt-Noire 147
X. Kniébis, la ville mystérieuse 173
XI. Le barbet du docteur Faust ou la mort de Méphisto 185
XII. Une taverne allemande 193
XIII. La soubrette de Stuttgard 209
XIV. Je retrouve mes compagnons 225
XV. Chalupa ou la voie douloureuse 245
XVI. Arrivée à Munich 255
XVII. Steeple-chase acrobatique 271
XVIII. A la frontière autrichienne 283
XIX. Les menaces de l’atmosphère 295
XX. La déroute de Lintz 301
XXI. Vienne 315
Emile Colin.--Imprimerie de Lagny.