VIII
EN TERRE ALLEMANDE
Willaume et moi, avions pris une chambre à deux lits, système assez commode pour deux hommes en proie aux mêmes fatigues, un peu aux mêmes émotions et tendant ensemble au même but. Notre heure de départ était toujours la même, six heures du matin. A cinq heures le garçon de l’hôtel nous réveillait.
Je restai un instant ahuri par suite de la journée très fatigante de la veille. Après dix minutes au moins de réflexion, je me décidai à me placer sur mon séant en travers du lit, la physionomie toujours dans un même état d’ahurissement complet, sans doute, car Willaume qui était déjà debout me dit en riant: «Quel air vous avez! Allons, il faut se lever, vous ne serez pas prêt pour le départ.»
Je dois faire ici un aveu: je suis souvent d’humeur assez maussade, le matin, à mon lever; affaire d’estomac évidemment, car cette particularité est fréquente chez les personnes qui souffrent de ce viscère rétif. Je répondis donc à l’ami Willaume:
--Ah! ma foi, nous partons à six heures, et il n’est que cinq heures et quart; j’ai le temps, ne vous occupez pas de ma personne, je serai prêt, soyez sans inquiétude.
C’est égal, quel métier de voleur! Plus de deux cents kilomètres chaque jour et à peine cinq heures de sommeil, c’est à vous faire tourner en bourrique. Au fait! c’est bien moi qui l’ai voulu, par tous les saints du Paradis.
Puis je retombai dans mon mutisme. Willaume était froidement inquiet.
--Et les autres, lui dis-je, est-ce qu’ils se lèvent, au moins?
--Mais oui, ils doivent être prêts, c’est sûr.
Il fallut sortir de ma torpeur.
Je sonnai le garçon afin de faire retomber sur sa tête l’agacement dans lequel je me trouvais. On eût dit vraiment que je pressentais les mésaventures auxquelles nous étions destinés dès le commencement de cette troisième et néfaste journée.
--Le chocolat est-il prêt? dis-je au garçon dès son arrivée pendant que je passais mes vêtements peu compliqués.
--Oui, monsieur, c’est tout prêt.
--Oui, c’est tout prêt, je la connais, et quand je descendrai, j’attendrai encore vingt-cinq minutes. Ecoutez, vous allez supposer que je suis habillé, que je suis descendu à la salle à manger et que je suis installé devant une table. On n’a plus qu’à me servir. Allez me faire servir. Et vous entendez ce que je vous dis, n’est-ce pas, vous avez entendu? Eh bien! je suis sûr que je poserai encore un quart d’heure avant d’être servi. C’est ce qui m’est arrivé, malgré de semblables recommandations dans tous les hôtels de France, de Navarre et d’Europe où j’ai eu le malheur de me trouver.
Après cette tempête de paroles, le garçon s’esquiva.
Quelques instants après je descendais en compagnie de Willaume. L’attente ne fut pas longue, je dois le reconnaître. La présence de Blanquies, déjà attablé, commença d’ailleurs à agir favorablement sur mes nerfs tendus ce matin-là outre mesure. Blanquies éclatait de rire parce qu’un des garçons écorchait quelques mots français et qu’un autre ne comprenait absolument rien à ce qu’il lui disait.
Le déjeuner terminé, tout le monde était à son poste.
Suberbie avait fait préparer les machines. On se disposa à partir. Nous étions au nombre de six. Châtel et Patin, nos deux entraîneurs, Blanquies, Willaume et moi et enfin Chalupa, le jeune tchèque, qui, on l’a vu, avait été fidèle au rendez-vous et qui était arrivé au déjeuner, prêt à se mettre en route avec nous.
A six heures précises, le signal du départ était donné. Notre étape devait être de deux cent cinquante-deux kilomètres. Suberbie allait naturellement prendre le train et nous comptions le voir à mi-chemin de notre étape, c’est-à-dire vers Herremberg, ou au plus loin à Stuttgard, que nous espérions traverser vers cinq ou six heures du soir.
Hélas, hélas! nous avions compté sans les défilés de la Forêt-Noire que je m’étais fait une joie de traverser, mais qui allait être la cause de nos principales mésaventures. Ce n’est que le lendemain soir, après une foule d’incidents, que je retrouvai Suberbie à Ulm, ainsi que mes principaux compagnons de route.
Peu de monde dans Strasbourg à six heures du matin. La traversée fut courte.
Nous venions de quitter la ville et déjà on arrivait à la porte des fortifications, quand une sentinelle nous inonda de son baragouin allemand. Je n’y compris rien du tout, comme de juste, mais nous avions d’excellents interprètes. Châtel, l’Alsacien, me dit qu’il fallait descendre de machine durant la traversée de la zone militaire. On s’exécuta. La zone franchie, ce ne fut pas long, on se remit en selle.
Etant arrivés la veille à onze heures du soir à Strasbourg, nous n’avions pas encore vu de troupes allemandes. A peine remontés sur nos machines, j’aperçus, à deux cents mètres devant moi, un escadron prussien. Il fut rejoint en quelques instants.
Il s’avançait dans le même sens que nous, dans la direction du magnifique pont de Kehl, sur le Rhin.
Comme l’escadron allait au grand trot, on le suivit durant quelques minutes; mais bientôt la poussière soulevée par les chevaux nous gêna beaucoup, et bien que l’espace resté libre sur la route fût fort restreint, je priai Châtel, l’homme de tête, de forcer l’allure et de doubler l’escadron, ce qui fut exécuté aussitôt.
On longea donc le flanc de la troupe. En passant ainsi tout près de cette cavalerie allemande, malgré moi je la considérai longuement, en proie à des sentiments que tous mes compatriotes comprendront. Je ne pouvais détacher mes regards de ces soldats que jeune témoin des sanglants désastres de la dernière guerre, j’avais si souvent revus en des songes affreux.
C’étaient de solides gaillards qui nous regardèrent d’ailleurs sans surprise, mais plutôt avec un air de profonde pitié.
Peu à peu les premières pensées qui m’avaient assailli, s’effacèrent, et, en moi, le cycliste reparut.
Je fis un rapprochement entre cette lourde cavalerie et la nôtre, entre ces énormes chevaux et nos rapides et frêles bicyclettes.
«C’est égal, pensai-je, le cyclisme est peut-être la cavalerie de l’avenir, mais nous n’y sommes pas encore. Je vois mal ces gaillards balourds avec leurs armes pesantes sur les fines gazelles d’acier. Non! non, nous n’y sommes pas encore.»
Nous arrivions en tête de l’escadron. Je contemplai un instant, l’officier qui le commandait.
Il était formidable!
En nous apercevant il tourna légèrement la tête de notre côté. Oh! avait-il l’air, celui-là, de nous prendre en pitié!
Je me répétai aussitôt ma réflexion: «En voilà un, par tous les saints du ciel, que je vois mal sur une bicyclette. Ouf! quel homme! mais il l’écrabouillerait.»
Maintenant l’escadron était derrière nous. Le bruit sourd produit par le trot des chevaux s’effaçait peu à peu. Je continuai à ruminer cette même pensée: «Oui, certainement, il l’écrabouillerait...» quand, brusquement, comme je redressais la tête, un spectacle inouï, et à coup sûr inattendu, s’offrit à mes regards stupéfiés:
C’était, à trente mètres devant moi, épanoui en sa large carrure, l’air rayonnant et jovial, un énorme officier prussien à bicyclette.
A cette apparition, la rate de Blanquies se dilata avec la même virulence que celle des Athéniens quand ils virent le chien d’Alcibiade ayant la queue coupée.
--Oh! oh! oh! non, s’écria-t-il, c’est trop fort! Non, mais voyez-vous cet homme-là se promenant sur les boulevards, à Paris! Oh! oh! oh! mes côtes! mes côtes! j’en suis malade. Non! non! arrêtez-vous. Ils en feraient une tête les badauds! Non, mais, a, é, ou, u? comme dirait l’autre.
Et Blanquies se frappait la cuisse droite à coups redoublés, comme si ce geste devait calmer son fou rire impossible à contenir.
Notre désopilant compagnon riait encore, quand nous arrivons au magnifique pont de Kehl. Ici Châtel et Patin nous font une déclaration désagréable.
Patin nous annonce qu’il nous quitte parce qu’il est obligé de retourner à Metz où ses affaires l’appellent. Châtel nous abandonne également, car il ne se sent pas très bien disposé. Il va, lui, rejoindre Suberbie avec qui il voyagera, pour nous retrouver plus loin et nous entraîner, au besoin.
On se serre la main, puis la troupe réduite aux quatre compagnons, on se sent envie d’écrire: aux quatre mousquetaires, traverse le pont de Kehl, sur le Rhin; nous voici sur la véritable et antique terre allemande: nous sommes dans le grand-duché de Bade.
La route est déjà détestable. Ce sont de petits cailloux pointus sur lesquels on trépide d’une manière exaspérante. Déjà je ressens à la jambe droite une douleur qui ne devait plus me quitter et devait arriver à certains moments à un état aigu. A un croisement de routes, grand embarras. Un paysan est là. Chalupa, l’interprète, dont l’utilité se fait déjà sentir, demande notre chemin. Le paysan nous l’indique.
J’ai déjà appris comment on dit en allemand: mauvais chemin et je ne me fais pas faute de servir le mot au brave homme, qui trouve, lui, le chemin très ordinaire. Parbleu! il ne connaissait pas nos routes de France, lui.
Devant nous, à l’horizon, la montagne se déroule.
Nous arrivons sans encombre dans un coquet village; c’est Oberkirch; la machine de Chalupa s’est légèrement détraquée, et, comme la faim nous talonne déjà,--oh! elle talonne vite quand on marche à bicyclette,--nous faisons halte et, pour la première fois, nous pénétrons dans une auberge allemande.
Elle est d’une propreté admirable. L’air solennel et doctoral du patron excite le rire de Blanquies. Comme personne ne comprend le français dans l’établissement, il en profite pour se «payer la tête» des gens qui sont là et qui n’ont, à vrai dire, rien d’extraordinaire. Seul, le patron a une tournure singulière; un véritable docteur en Sorbonne, je l’ai dit.
Après quelques instants, un des clients que notre apparition a semblé intriguer au plus haut degré, après beaucoup d’hésitation a fini par s’approcher de nous. Il ne parle pas un mot de français, aussi il gesticule beaucoup; enfin il nous montre un journal sur lequel je m’empresse de jeter les yeux. Quoique ne comprenant pas moi-même un mot d’allemand, je devine ce dont il est question; le journal annonce tout simplement notre voyage à bicyclette de Paris à Vienne, et cet excellent homme, qui a lu cette nouvelle, se demande si nous sommes les voyageurs.
--Ya, ya, dis-je, en désignant la troupe; ce qui rend le client tout heureux. D’ailleurs Chalupa est là pour achever de satisfaire sa curiosité. Nous sommes prêts. En route.
Au village suivant, nous croisons une procession. Il n’en fallait pas moins pour mettre en joie Blanquies. Voici que son rire guttural se donne à nouveau carrière.
--Oh! oh! oh! Croyez-vous que ces malheureux en ont une couche sur leur cervelle. Mais regardez-les donc, les uns derrière les autres; où vont-ils comme ça, ces pauvres gens? C’est une maladie du cerveau.
Et le gavroche, déchaîné, dévisage chacune des personnes qui passent devant lui, en me faisant remarquer jusqu’à leurs moindres défauts physiques, ce qui a le don d’augmenter l’hilarité gouailleuse du Montmartrois, dont les hanches n’y tiennent plus.
Toutefois, comme ses réflexions sont naturellement faites dans une langue dont les braves campagnards ne sauraient comprendre un mot, ils peuvent croire que leur personne n’est nullement en jeu, et ils ne font pas la moindre attention à ce cycliste, dont le rire désordonné manque à un certain moment de le faire tomber dans le fossé, car nous avons dû naturellement nous ranger sur l’accotement pour laisser passer la procession.
Pour ma part, je dois le dire, je ne goûte que fort peu, en cette circonstance, les réflexions de mon compagnon, et je lui dis:
--Mon brave, ces campagnards sont peut-être d’une intelligence fort ordinaire, mais je ne vois guère que le fait d’aller en procession constitue un acte moquable, et si je fais quelques comparaisons entre les diverses espèces animales et la nôtre, je constate que les premières n’ont jamais l’idée d’aller ainsi, pour se rassembler ensuite dans un temple afin d’y prier un être supérieur. Si la faculté rudimentaire dont jouissent les animaux est de même nature que l’intelligence de l’homme, ce que je conteste absolument, il est une particularité que les animaux ne partagent pas avec l’espèce humaine: c’est celle de «l’idée religieuse». Et si un jour, mon brave ami, il vous était donné de voir des animaux rassemblés dans une enceinte et placés dans une attitude indiquant chez eux qu’ils rendent hommage à la divinité, vous feriez la réflexion diamétralement inverse de celle que vous avez émise tout à l’heure: vous manifesteriez votre stupéfaction de l’intelligence inouïe de ces animaux qui, comme les hommes, ont «l’idée du Créateur».
Cette dissertation n’a pas le don de convaincre le Montmartrois, qui se saisit de l’idée des animaux réunis et chantant les louanges de Dieu pour rire de plus en plus fort. Mais voici où le rire commence à me gagner à mon tour. Au moment où Blanquies, se livrant à une joie folle à l’idée des chiens réunis pour chanter des cantiques, commençait à gesticuler, patatras! il s’étale dans le fossé, les quatre fers en l’air. La procession était passée, heureusement pour lui.
La chute était d’ailleurs sans la moindre gravité. Rien, absolument rien, ni à l’homme, ni à la machine.
Nous continuons notre voyage vers Oppenau. La route est un peu moins mauvaise.
Il est près de neuf heures du matin. Nous sommes à environ cinq cents mètres d’Oppenau, lorsque se produit un incident absolument insignifiant en apparence; et pourtant c’est cet incident qui va être la cause de la plus fâcheuse mésaventure, de ma séparation d’avec mes compagnons de route et de ma perte pendant plus de six heures dans la Montagne-Noire à laquelle nous touchions. Si le lecteur veut savoir par quelle suite de circonstances inouïes j’ai pu me trouver séparé du groupe avec lequel je marchais, et comment j’ai pu le perdre, il l’apprendra au chapitre suivant.