‹ AhasvérusChapitre 1 sur 5 · L’OCÉAN

L’OCÉAN

Et le loquet ! et le loquet !

LE ROI.

Mer des îles, Océan tout d’écume, que veux-tu à ma porte ? Si tu demandes mon manteau, le voici.

L’OCÉAN.

Votre manteau, beau sire, est trop petit pour mes épaules.

LE ROI.

Si tu veux ma coupe d’or, pleine de vin pour t’enivrer ; prends-la dans ta vague.

L’OCÉAN.

Que votre coupe, sur mes lèvres, me désaltère ; c’est pour rire, mon maître !

LE ROI.

Eh bien ! voici ma couronne ; mets-la sur ton front.

L’OCÉAN.

Fi ! de votre couronne ; j’aime mieux, pour bandeau, ma poussière d’écume.

LE ROI.

Que veux-tu donc ?

L’OCÉAN.

M’asseoir là, à votre table, à votre place. Allez régner sur mes grains de sable. Encore un pas, et je suis sur votre trône. M’y voici ; qu’on y est à son aise ! Là où était un monde, là est un flocon d’écume ; à mon tour, je suis donc roi. Avec le sceptre je veux jouer, avec la tiare odorante, avec les vases du banquet ; je lèche les coupes des convives jusqu’au fond ; ce vin de roi m’enivre ; mes vagues, qui chancellent, sont mes sujets. Çà, qu’on se courbe jusqu’à terre. À présent qu’on soupire ; à présent qu’on se taise ; à présent qu’on sanglotte. Mes fleuves, en foulant, comme des vendangeurs, les pampres de leurs rives, sont mes échansons qui m’apportent à boire. Ce flot est trop amer ; qu’il retourne à sa source ! Un autre, un autre, et puis cent, et puis mille. À mon caprice que tout se ploie ! D’un souffle, je fais, je défais mes villes mugissantes ; mes murailles, pour me défendre des larrons, ne me coûtent à bâtir jusqu’aux nues, qu’une haleine. Mon royaume n’a point de bords ni de portes pour sortir. La flèche empanachée ne me peut rien ; l’épée qui me frappe se rouille dans mon sein. Au loin, auprès, il n’est pas un voisin qui me pense détrôner. Si je me souille, j’ai de quoi laver ma tache, et rien ne laisse de trace derrière moi que mon manteau, quand le soleil l’empourpre.

LE PÈRE ÉTERNEL.

Assez, majesté d’écume, goutte d’eau à ton tour, déjà trop enivrée. Voilà, pour ta peine, une herbe déracinée, avec un peu de mousse, à ronger sur mon rivage.

SECONDE JOURNÉE.

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