LES BARBARES.
L’EMPEREUR DOROTHÉUS, debout sur les murs de Rome.
Du haut de ma plus haute tour, j’attends l’arrivée de mes trois messagers. Le premier a suivi la route de Ravenne ; le second a pris des sandales ferrées pour monter sur les Alpes ; le troisième est descendu là où le Danube creuse son lit. Oh ! qu’ils tardent à revenir mes trois messagers ! L’ombre s’accroît aux pieds de mes tours, l’épouvante dans mon cœur. Mais, Italie, qu’as-tu donc fait que les cigognes emportent leurs petits des toits de Rome et de Florence ! Je ne peux pas, comme elles, emporter tes villes et les cacher sous les branches des arbres, dans les rochers et les forêts de la Sardaigne. Qu’as-tu donc fait de ton ciel azuré, de tes fleurs d’oranger, de tes golfes assoupis, de tes forêts de myrtes, de tes montagnes de marbre, que tu trembles comme une esclave engraissée pour les lions du cirque ! Si tu étais encore endormie dans le berceau de Rome, au moins on pourrait te cacher sous un toit de chaume, sous un bois de chênes. Tu mangerais ton pain en sûreté, comme l’enfant à la porte de son père. Car alors ton soleil était doux, ta mer était paisible, tes îles étaient parfumées, quand tes peuples naissaient avec les herbes de tes rivages. Mais à présent tes fleurs respirent le sang, et l’hysope du Golgotha croît partout sur tes montagnes. Ô Italie ! qu’as-tu donc fait ? Le bruit qui m’a réveillé dans la nuit s’approche à chaque instant. On dirait que le cheval de l’Apocalypse court échevelé sur le penchant des Apennins, et qu’il frappe, de la corne de ses pieds, les tombeaux qui bordent les chemins de l’empire.
(Un messager arrive aux pieds de la tour.)
Salut, beau messager, qu’as-tu rencontré sur ta route ?
LE MESSAGER.
J’ai rencontré dans les forêts des aigles qui glapissent, et des loups qui hurlent dans les ravins. N’est-ce pas là le bruit qui vous a éveillé ?
(Un autre messager arrive.)
L’EMPEREUR DOROTHÉUS.
Et toi, beau messager, dis-moi ce que tu as entendu.
LE MESSAGER.
J’ai entendu les avalanches dans les Alpes qui roulaient dans le fond des vallées, et les cerfs qui bramaient sous les branches des frênes. Est-ce là le bruit qui vous a tenu éveillé ?
(Un troisième messager arrive.)
L’EMPEREUR DOROTHÉUS, au messager.
Et toi, qui portes des sandales ferrées, dis-moi ce que tu as vu.
LE MESSAGER.
J’ai vu les eaux vertes du Danube, qui grondaient sur des rochers de granit, comme la voix d’une foule en colère.
CHŒURS DES PEUPLES BARBARES.
CHŒUR DES GOTHS, dans le lointain
« Savez-vous un bon signe pour l’homme des combats ? C’est un bon signe, si le cliquetis du glaive est accompagné du cri du corbeau, et des hurlemens de la louve de Freya sous le frêne d’Ygdrasil. Le vautour des montagnes sait le sentier où va mourir le cheval sauvage qu’il ombrage de ses ailes. Et nous aussi, nous savons le chêne sous lequel s’est abattue la cavale de Rome, que nos serres vont déchirer. Nornes et valkyries, mêlez dans vos chaudières le bec de l’aigle, les dents de Sleipnir, l’ivoire de l’éléphant qui font les runes des combats, et donnent la sagesse aux lèvres qui les touchent. Par le bord du bouclier, par la proue du vaisseau, par la pointe du glaive, par la roue du chariot, par l’écume de la mer, suivez-nous, soyez-nous propices. Le corbeau se penche sur l’épaule d’Odin pour redire nos paroles à son oreille. Le cerf court à travers la forêt, et se nourrit des branches du frêne qui ombrage les dieux ; et nous, nous marchons après lui sur les feuilles sèches des forêts. Nous descendons vers le midi, comme la neige fondue qui descend dans les vallées. »
CHŒUR DES HÉRULES.
« Tenons-nous par la main pour une danse guerrière. Les femmes du Danube se dressent à demi dans le fleuve, sur leurs corps de cygnes, pour nous regarder passer. Mais le vent du nord est notre roi ; c’est lui qui nous envoie abattre sur la terre les feuilles des orangers et les fleurs de la vigne. Oh ! marchons à grands pas avant que les figues soient mûres, avant que les citrons tombent d’eux-mêmes au pied de l’arbre, et que les raisins soient séchés sur la vigne. Encore un jour, et nous ne trouverons que l’écorce des oranges balayées à l’entour du bois. »
CHŒUR DES HUNS.
« À cheval ! à cheval ! demain vous achèverez de tondre la crinière des étalons sauvages. À cheval, dans la plaine et sur la montagne. Les fées se suspendent aux crins échevelés ; les gnômes et les gnomides mordent en courant les croupes et la queue des chevaux. Crinières sur crinières, naseaux contre naseaux, au loin, au large, à l’alentour, que notre bande passe comme un nuage d’hiver sur une steppe de Mongolie ; rapide au soleil couchant, et puis rapide quand le matin vient à luire, et puis rapide encore sous le soleil brûlant du jour, et puis après le jour dans les ténèbres de la nuit. Malheur à qui tourne la tête pour regarder en arrière ! un djinn ailé qui le suit le renverse et le jette aux vautours. Voyez ! l’herbe est encore penchée sous des pas d’archers qui nous ont devancés. Leur flèche touchera le but avant la nôtre. Nous arriverons quand le trésor de l’Italie aura été pillé, et que la coupe des Gaules aura été bue jusqu’à la lie.
CHŒUR DES FÉES.
« Sans tromperie, c’est un étrange voyage. L’herbe se dessèche sous le souffle des chevaux ; on entend des chants magiques dans leurs crinières. Si nous pouvions mourir, nous aurions peur. Depuis mille ans nous tremblotons sous les mottes de terre des montagnes de Scythie. Nos joues s’y sont ridées en réchauffant nos mains de notre haleine. Chaque jour nous avons trouvé au bois une feuille de chêne pleine de rosée pour nous nourrir. Et pourtant nous avons plus vécu que des dieux engraissés du sang des bœufs et des chevaux. Mais aujourd’hui, beaux cavaliers, votre colère nous fait pâmer. Partout où vous vous arrêterez, de grace laissez en chaque endroit quelques vieux murs debout, de quoi nous abriter sous le seuil d’une porte, à chacune, un pan de lin pour la vêtir, à chacune, un brin de bois sec pour faire bouillir sa chaudière. »
UN ENFANT D’ATTILA.
Mon père, pourquoi nos chevaux ne peuvent-ils s’arrêter ? pourquoi notre ombre est-elle couleur de sang ? Là haut, voyez-vous un vieillard dans une niche de pierre ? sa tête se penche sur la fenêtre, il chante pendant que nous passons, ses mains tiennent un livre sur lequel ses yeux sont baissés. Père, c’est sans doute un savant homme ; il sait peut-être où nous allons.
ATTILA à l’ermite
Compagnon dans ta niche, nos chevaux suent le sang et ne peuvent s’arrêter ; sais-tu où ce chemin mène ? Nous paissions nos troupeaux dans les montagnes de Scythie. Si tu peux me dire pourquoi le vent nous a chassés, pourquoi l’ombre est sanglante, pourquoi les chevaux bondissent, je te donnerai une coupe d’or pleine du lait de ma cavale.
L’ERMITE.
Archers et cavaliers, vous arrivez bien tard. Hier je suis venu à votre rencontre. Je vous ai attendus ici en feuilletant mon livre ; les vautours sont passés, les corbeaux après eux ; les loups sont arrivés cette nuit à ma porte, et je leur ai montré la route. Il n’y a que vous qui soyez restés si tard à la porte de vos huttes.
ATTILA.
Compagnon, qu’est-il donc arrivé ? Tes yeux scintillent dans ta niche comme l’œil de l’épervier dans son nid, ton livre flamboie comme le livre de la mort.
L’ERMITE.
Dites-moi si vous n’avez pas entendu les fleuves sangloter dans les vallées, quand vous étiez si longs à attacher vos selles et à plier vos tentes. N’avez-vous pas rencontré sur votre route deux étoiles qui brillent comme les yeux d’un homme à l’agonie, un nuage qui roule sur la montagne un linceul taché de sang, une forêt qui gronde, comme des chants de prêtres sur le bord d’un tombeau ? Ce sont mes yeux qui brillaient dans les étoiles, c’est mon manteau qui pendait dans le nuage, c’est ma voix qui grondait dans la forêt : c’est que le Christ est mort. Il est mort, mon fils, le Dieu de la terre, et mes archanges chassent à coups de fouets vos chevaux devant ma porte. Ne vous arrêtez pas à boire dans mon puits ; ne vous mettez pas à l’ombre sous mon porche. Courez, allez ! effacez sous vos pieds le sang qui souille encore la terre ; déracinez les villes, avant que j’aie fini la dernière page de mon livre. À la place des peuples faites un grand cimetière où croîtra l’herbe drue, comme dans le jardin de ma cellule. Trois jours vous marcherez ; vous passerez deux fleuves ; après, vous serez arrivés.
ATTILA.
C’est donc toi qui es l’Éternel, dans cette étroite niche ? On disait que tu vivais dans une tente de diamant, sur une montagne d’or ; mais n’importe ! Pendant que nous passons, couvre avec tes paupières tes yeux d’éperviers, et avec ta robe ton livre qui flamboie. Mon carquois est à toi. Quand un archer de nos tribus meurt dans le combat, nous lui faisons un tombeau avec des mottes de terre, avec des fers et des os de chevaux, avec des amulettes et le sang de trente prisonniers. Puisqu’il est mort, ton fils, le Dieu de la terre, nous lui ferons ses funérailles avec les os des peuples, avec les ruines des villes, avec l’or des couronnes, jusqu’à ce que tu dises : C’est assez.
L’ERMITE.
Le soir approche ; les chevaux hennissent ; au retour, ils dormiront dans mon étable.
TROISIÈME JOURNÉE.