PREMIÈRE SCÈNE DU JUGEMENT DERNIER.
La vallée de Josaphat se remplit peu à peu de morts pendant les chœurs qui suivent. Les saints chantent les litanies de la Vierge.
LA VIERGE MARIE.
Les fleurs flétries sur les tombeaux sont les premières ressuscitées ; je les entends déjà qui se rhabillent sur leurs tiges.
CHŒUR DES FLEURS.
Si c’est le jour du jugement, nous nous levons au plus haut de nos tiges, pour que notre jardinier nous cueille. Nous n’avons rien à craindre du jardinier de Golgotha. Nous avons fait la tâche qu’il nous avait donnée. Chaque matin nous avons lavé nos écharpes et notre tunique dans la rosée, pour que le baiser de l’abeille n’y laissât point de traces. Chaque soir, nous avons filé, sur notre quenouille, notre fuseau parfumé dans nos doigts. Pas une fois, le soleil en se levant tout éclos, au plus haut du feuillage du ciel, ne nous a trouvées endormies sur notre chevet. Pas une fois, la mer, en se couchant dans sa corolle de rocher, ne nous a appelées à demi-voix de son dernier murmure, sans que nous n’ayons laissé tomber sur elle notre corbeille pleine de feuilles de citronniers et de roses sauvages. En hiver, nous avons mis sur nos épaules notre manteau de neige. En été, nous avons pris dans notre coffre notre ceinture qu’un rayon des étoiles nous tissait. Si une larme d’une femme tombait par hasard sur la terre, toujours nous l’avons recueillie sur le bord de notre calice. Si Ahasvérus passait par notre chemin, toujours nous avons baigné notre couronne dans le sang de Golgotha.
ROSA MYSTICA.
J’ai mis tous vos parfums dans ma cassolette ; n’ayez pas peur, ils ne sont pas perdus ; je vous les rendrai pour l’éternité.
CHŒUR DES FLEURS.
Sans jamais nous lasser, nous avons grimpé par les sentiers des chamois jusqu’au sommet des Alpes, pour voir notre Seigneur de plus près. Sans jamais plier sur nos genoux, nous sommes descendues fraîches et matinales jusqu’au fond des grottes, pour demander si notre maître ne s’y était point endormi. De nos sommets nous avons vu, sans avoir peur, la lave des volcans frapper à la porte des villes et s’asseoir, comme une foule, au seuil des maisons et sur le banc des théâtres. Du bord de nos cavernes, nous avons vu en souriant les armées, les chariots de guerre, les chevaux à la croupe bondissante, se baigner dans leur rosée de sang, les cimiers se dresser, les écus flamboyer et les épées cueillir leurs fruits mûrs sur la branche de l’arbre des batailles. Quand les sceptres des rois se desséchaient entre leurs mains, quand les peuples, l’un après l’autre, se fanaient dans leur automne, nous venions à leur place germer dans leurs vallées et oindre nos couronnes dans la pluie de leurs caveaux. De notre passé nous ne regrettons pas une heure ; à présent qu’allons-nous devenir ?
MATER SANCTISSIMA.
Ne craignez rien, je vous cueillerai dans votre haie pour me faire une guirlande, comme une jeune jardinière.
CHŒUR DES OISEAUX.
Et nous aussi, nous avons fait ce que notre oiseleur nous avait commandé ; nous avons trempé au fond des bois les plumes de nos ailes dans des ruisseaux d’argent qui coulaient goutte à goutte, et que personne autre que nous ne connaissait. Nous avons aiguisé nos becs d’aigle sur le bord des nuages enflammés, et rougi nos gorges de fauvette au feu de bruyère des laboureurs. Oh ! que les villes étaient petites quand nous passions avec la nue, le cou tendu, sur leurs broussailles ! Avec leurs ponts et leurs murailles à sept enceintes, avec leurs vaisseaux dans le port, avec leurs clochers qui chantaient dès le jour, que de fois nous avons dit en les voyant sous l’ombre de nos ailes : Allons ! fondons sur elles ; c’est la couvée d’une fauvette qui se penche sur son nid pour prendre sa becquée. Sans jamais nous inquiéter, dans nos voyages, nous avons été, chaque année, chercher le grain d’or que notre oiseleur nous tendait, dans le creux de sa main, à travers l’Océan et le désert. À présent, nos ailes sont lassées ; nous allons tomber dans l’abîme, si un doigt ne nous retient. Tous les mâts sont rentrés dans le port ; toutes les villes sont fermées. Nous avons mendié chez les rois de la terre : « Donnez-nous, rois de la terre, un brin d’herbe pour nous y reposer. Donnez-nous dans vos royaumes une branche de bois sèche pour nous y asseoir une heure. » Pas un d’eux n’a pu trouver, chez lui, ni brin d’herbe, ni branche sèche. Les vallées tremblent ; les sommets frémissent comme un feuillage d’automne.
MATER CATISSIMA.
Ne craignez rien non plus : dans la tour du ciel, je vous ferai un nid de soie, au coin de ma fenêtre.
CHŒUR DES MONTAGNES.
Comme un troupeau de cavales sauvages qui s’éveillent au jour et soulèvent leurs cheveux de leur front, si un bruit leur arrive, ainsi nos croupes et nos flancs se sont dressés sous le fouet des tempêtes. Notre crinière est faite de forêts, la corne de nos pieds est faite de marbre blanc ; l’arçon de notre selle et le mors de notre bouche sont de nuage doré ; notre écume est un fleuve qui blanchit notre frein ; et nos naseaux, quand l’aiguillon nous éperonne, vomissent leur lave dans l’Océan. Tous les dieux, l’un après l’autre, ont passé sur nos sommets. De leurs trésors, nous n’avons gardé, Seigneur, que votre croix pour couvrir notre cime dans l’orage. Par nos petits sentiers, nous avons monté jour et nuit pour prendre dans nos coupes les fleuves et les fontaines. Chaque soir, nous avons enfermé, dans le fond de nos grottes, les brises embaumées et les parfums d’été que nous cueillions le jour. Pour vous plaire, chaque hiver, nous avons roulé sur nos têtes nos neiges entassées ; et nous avons gémi, au fond de nos volcans, comme un homme qui s’endort oppressé, dans son lit, sous le poids de votre nom.
VOIX DU MONT-BLANC.
J’ai mené paître devant moi mes génisses blanches : les montagnes des Alpes sont mes blanches génisses ; leurs cornes sont de neige ; elles secouent sur leurs têtes les nuages d’hiver, comme une touffe d’herbe fauchée. Pour taches sur leurs flancs, elles ont trois forêts de sapins noirs ; leurs mamelles sont de cristal ; leur queue balaie mon chemin, En mugissant sous le vent et sous la bise, elles lavent la corne de leurs pieds dans le lavoir des lacs. À leurs cols sont pendus des villes et des villages, des voix de peuples et des états croulans, comme des clochettes d’acier fin, pour être entendues de loin, dans le pâturage du Seigneur.
CHŒUR DES ALPES.
Cherchez où vous voudrez vos génisses blanches : nous ne connaissons plus votre cornemuse. Nous sommes, nous, une ronde de filles à marier qui nous donnons la main. Seigneur, changez, de grace, pour un habit de fête, notre ancienne robe de vapeurs. Pour amoureux, jamais nous n’avons eu à notre porte que l’aigle, qui nous baisait de son aile noire ; pour fiancé, que le chamois, et pour époux, que le torrent qui roule sur nos pieds. Sans faute, chaque jour nous avons porté les fleuves dans nos jattes, comme la laitière qui descend du chalet. Mais l’été est fini ; l’hiver du monde approche… Laissez-nous aussi, nous, descendre de nos cimes pour voir, à notre tour, dans la vallée, passer sur notre seuil ouvert les voyageurs, les marchands, les moines et les joueurs de chalumeaux !
LE PÈRE ÉTERNEL.
Vous avez douté une heure dans le fond de vos grottes. Allez ! je me ferai de tous vos sommets ensemble, l’un sur l’autre, un banc de pierre pour m’asseoir sur ma porte.
L’OCÉAN.
Souvenez-vous, Seigneur, du jour où vous me meniez paître pour la première fois ; souvenez-vous de l’heure où j’étais seul, sous vos yeux, dans votre immensité. Alors votre main me caressait comme son chien fidèle ; alors vous me preniez vous-même dans vos bras pour m’apprendre à bondir sur mon roc, comme un petit chamois que son père mène pour la première fois dans la prairie des Alpes. Vous m’aimiez dans ce temps-là ; ma brise était si fraîche ! mon sable était si neuf ! Je me voyais moi-même azuré et mes membres limpides jusqu’au fond de mon lit, comme une jeune fille sous ses rideaux de fiancée. Maintenant, qu’ai-je donc fait, Seigneur ? J’ai baisé mes rivages ; est-ce d’eux que vous êtes jaloux ? J’ai bercé dans mes vagues des ombres qui passaient. Quand vous m’avez quitté pour une autre, plus belle que moi, j’ai jeté mes soupirs sur le vent qui m’éveillait, sur la dalle du môle, sur la grève du rocher, dans la nasse du pêcheur, dans la voile qui m’habillait de lin. Êtes-vous jaloux de la voile, ou de la nasse du pêcheur ; ou de la grève du rocher, ou de la dalle du môle ? Je ne vois plus dans mon abîme que des carcasses de barques naufragées ; mon flot ne roule plus que des algues arrachées de ma rive ; mon sable est fait de la poussière des morts. Tant de couronnes et de sceptres rompus, tant de proues de vaisseaux, tant de villes englouties, tant de boucliers et de sabres rouillés, s’entrechoquent dans mes flots, qu’ils empêchent ma voix d’arriver jusqu’à vous !
LE PÈRE ÉTERNEL.
Tu as douté jusqu’au fond de tes vagues. Va ! je prendrai toute ton eau dans ma main pour en laver la plaie et le calice de mon fils.
CHŒUR DES ÉTOILES.
Comme un pèlerin de Palestine emporte sur son habit les coquillages de la rive, ainsi vous nous aviez attachées au bord du manteau du matin. Comme les mules d’un évêque qui s’en va à Tolède secouent sous leurs crinières des clochettes dorées, ainsi nos voix argentines pendaient et résonnaient sous la crinière noire des mules de la nuit. Pour abréger notre voyage, il ne fallait qu’une goutte de rosée où nous nous mirions en passant ; jusqu’à ce que le jour vînt à luire, nous nous contions nos rêves ; et si quelque nuage mouillait notre chevelure, nous lui demandions en souriant notre chemin dans le désert. Mais, à cette heure, l’orage nous chasse avec les feuilles dans la forêt de Josaphat.
STELLA MATUTINA.
Vous n’avez pas assez pleuré dans la nuit d’orient de la Passion, quand je tenais mon fils mort dans mes bras sur le Calvaire, et vous avez souri dès le lendemain !
CHŒUR DES ÉTOILES.
Pardonnez-nous, Marie !… Quel crime encore avons-nous fait ? Est-ce d’avoir effleuré dans la nuit les lèvres closes et la paupière d’une femme de Turquie, d’avoir baisé son turban, son poignard avec ses tresses, et encore sa ceinture dénouée sous sa tente ? Est-ce d’avoir été trop lente à me lever dans le golfe de Naples, ou trop paresseuse à me bercer aux vignes grimpantes de ses îles ? Est-ce d’avoir oublié l’heure dans les gondoles de Venise, à la porte des palais déserts, ou d’avoir pris tant de fois le message du poëte, sur sa fenêtre, pour le porter au bout de l’infini ?
LE PÈRE ÉTERNEL.
C’est assez ! Vous aussi vous avez douté votre heure, sous votre tente de lumière. Rendez-moi tous vos brillans pour m’en faire un pendant d’oreille. De l’aurore jusqu’au couchant, au loin, à l’alentour, des plis du firmament, du sommet de la vague, de la cime de l’arbre, où vous vous éveillez, rendez-moi tous vos joyaux, qui étincellent, pour m’en faire une bague à mon doigt.
CHŒUR DES FEMMES.
i.
Le chemin de la terre que nous faisons en pleurant est trop rude pour nos pieds. On s’y blesse sans épines, sans pierres on s’y meurtrit. Quand elle s’est lassée, la fleur s’est penchée sur sa tige. L’étoile fatiguée s’est reposée sur un nuage. Mais notre cœur hors d’haleine n’a plus pour s’appuyer ni nuage ni tige.
ii.
Maints soupirs, que personne n’a entendus, ont consumé notre souffle sur nos lèvres ; et un mal de chaque jour, sans nom, sans cicatrice, a usé comme une lime l’espérance dans notre sein. J’aimerais mieux compter les cheveux de ma tête que les larmes invisibles qui ont coulé dans mon ame. Sans me plaindre, dans ma maison, j’ai fait mon ouvrage, j’ai filé mon rouet, j’ai soufflé dans mes cendres ; mes cendres sont éteintes. Trop de pleurs y sont tombés l’un sur l’autre ; et le fuseau, où mes désirs murmurans roulaient et déroulaient leur lin à la veillée, s’est brisé entre mes doigts.
MATER DOLOROSA.
Pitié ! pitié ! Miserere !
CHŒUR DES FEMMES.
i.
Je n’étais rien que soupir et que rêve. Avant que mon cœur fût rempli, tous mes jours ont coulé ! ma vie s’est usée entre mes doigts, et mon ame est restée au milieu de sa tâche d’amour, comme un ouvrage qu’on laisse à peine commencé, retombe sur vos genoux, quand l’aiguille et le fil sont rompus. Je voudrais une autre vie, et la donner dès demain à celui qui m’a rendu pour la première tout un regard.
Ii.
Oui, tout un regard ! rien qu’un regard ! Et point de ciel, s’il le faut, point d’étoiles ! point de Dieu ! point de Christ ! Rien qu’un soupir, rien qu’une haleine, rien qu’une fleur qu’il a touchée. Et puis après l’abîme, la nuit sans lendemain, sur ma tête le vide, sous mes pas le néant.
LE PÈRE ÉTERNEL.
Dans cet amour si long, vous seules avez gardé sans le savoir mon souvenir. La terre a été votre temps de fiançailles. Vos noces seront aux cieux. Voici pour votre dot la bague que j’ai faite de tout l’or des étoiles.
EDGAR QUINET.
Le lecteur a pu prendre une première idée d’Ahasvérus par les réflexions dont l’auteur a fait lui-même précéder ces fragmens. Peut-être serait-ce chose bonne à introduire dans nos habitudes littéraires que de pareilles expositions, qui serviraient à initier plus intimement à la pensée de l’écrivain. Il arrive trop souvent que l’on se place, à son insu, dans un point de vue tout autre que celui de l’auteur, et cette méprise empêche toute relation de se former entre l’œuvre et la critique. Ahasvérus surtout soulève dans l’art une foule de questions nouvelles, qui ne peuvent se résoudre qu’en le suivant sur son propre terrain. Cet ouvrage important, de quelque manière qu’on le juge, paraîtra vers la fin d’octobre, et il sera alors de notre part l’objet d’un examen particulier.
(N. du D.)