‹ AhasvérusChapitre 4 sur 5 · LA SCIENCE HUMAINE AU DERNIER JOUR DU MONDE.

LA SCIENCE HUMAINE AU DERNIER JOUR DU MONDE.

LE DOCTEUR FAUST, Enfermé dans son laboratoire et paraissant sortir d’une profonde rêverie pendant laquelle il ne s’est pas aperçu que le monde passait.

i.

Oui, dans mon sein qui palpite la lumière incréée pompe ma vie. J’en ai le pressentiment. C’est l’heure où la vérité va se révéler à moi. Le mystère des choses commence à poindre, et, dans mon abîme, mon œil va voir clair jusqu’au fond. Le dernier jour de la science est arrivé ; ma méditation portera son fruit. La logique est mûre, la critique aussi. La métaphysique a enjambé à priori son cercle de diamans, et dans sa forêt enchantée la dogmatique s’est réveillée en peignant ses cheveux d’or. Tout est prêt. Six mille ans pour la préface de la science humaine, ce n’est pas trop. Des élémens dépendait la conclusion ; un seul échelon brisé de cette échelle qui monte au ciel, et je dégringolais éternellement dans mon éternel problème. D’hier, la méthode est trouvée. Commençons.

ii.

Qui suis-je ? corps et ame ? le tout ensemble, ou plutôt l’un sans l’autre ? Suis-je un rêve, une bulle de savon, un mot, ou bien un Dieu, ou bien un rien ? Fatale question ! Quand vous croyez passer devant elle, pieds nus, sans l’éveiller, toujours elle se met à hurler à vos oreilles, comme Cerbère à la porte de l’Élysée. Et il faut s’arrêter devant sa triple gueule, et rester là jusqu’au soir dans sa région désolée. Allons ! c’en est fait ! voilà encore une journée perdue. Cela est sûr. Je ne ferai plus rien de cette semaine.

iii.

Àqui la faute ? Tout à moi ! La formule était claire. C’est par le ciel qu’il fallait commencer. Les lettres y sont plus larges et hautes pour épeler le nom de l’infini, et dans cette équation d’étoiles, le grand inconnu se dégage mieux. (Il lève la tête au ciel.) Horreur ! Néant ! Le ciel est vide. Un zéro infini plane sur ma tête. Les mondes sont passés. Quand mon génie allait les suivre, comme des oiseaux effarés devant un bon oiseleur, ils se précipitent sous leurs ailes. J’arrive un jour trop tard pour tout connaître.

iv.

Insensé ! j’ai eu tort tout-à-l’heure ; le premier chemin était le meilleur ; reprenons cette voie. Que les mondes s’éteignent, leur foyer est vraiment en moi-même. Dans mon ame est écrite la raison de l’univers, et dans le ciel de mon cœur les étoiles qui se lèvent ne se couchent pas. Second Promethée, si la vie succombe, en puisant là dans mon sein que trop d’amour nuit et jour attise, je la rallumerai. Voyons. La chose en vaut la peine. Sans trembler, cette fois, redescendons plus loin dans ma pensée, par la voie de l’analyse.

v.

M’y voici. J’en touche le fond. Déjà dans ma nuit, je sens là une plaie, et puis là une autre, et puis là une source de pleurs qui n’ont pas encore coulé ! Holà ! en cet endroit, voici encore, in fundo cogitationis, un souvenir qui saigne. Sur ma foi, je suis comme un vieil arsenal plein de haillons envenimés, d’épées ébréchées contre mon seuil, de cuirasses meurtries sur mes dalles, d’armes qui blessent quand on les touche, et de dards suspendus à ma muraille qui font mourir ceux qui les remuent. Sous ces débris qui sanglottent, sous ces regrets gémissans, quelque chose brille là. Oui. — Non. — Un Dieu peut-être ? — Point. C’est une larme encore qui tombe de ma voûte.

vi.

Au bruit que ma pensée fait en marchant sur ma ruine, mille images ressuscitent tout debout dans mon ame. Le front pâle, sous leur linceul, mille espérances à demi mortes, à demi vives, se redressent dans mon cœur. Rendormez-vous, mes espérances. Ah ! tous mes désirs, rendormez-vous d’un long dormir. Dans ma cendre que je remue, il n’est point d’or. Tout est poussière qui s’attiédit.

vii.

La chose est certaine. Je débute mal. Un cœur d’homme tout seul ne vaut rien pour y puiser la science. Trop de dards bien aiguisés l’ont percé et troué comme un crible. La vérité y passe, elle ne s’y arrête pas. Le genre humain ferait certainement mieux mon affaire.

viii.

Par où le prendre aussi ? Son bruit est déjà effacé. Dans son livre le vers a rongé son image, et la page qui portait son nom tombe en poudre sous ma froide haleine. Aujourd’hui il est trop tard pour déchiffrer comment ses empires et ses peuples s’appelaient. Ma lampe s’use ; elle pâlit. Ah ! qu’il fait noir dans ma science !

ix.

Monde qui clos ta paupière sur mon ame sans pleurer, vide infini, noir néant, dis-moi donc au moins, toi, qui tu es. À ton dernier moment, exhale comme un soupir un mot de vérité. Avant de s’engouffrer dans l’Océan, le fleuve se retourne et donne son secret au brin d’avoine qu’il désaltère. Mystérieux torrent, veux-tu t’engloutir sans jeter seulement ton nom au roseau que tu déracines ?

LE SERVITEUR DU DOCTEUR.

Seigneur docteur, un étranger qui vient de loin demande à vous parler.

LE DOCTEUR.

Si c’est mon respectable maître de dogmatique, le docteur Thomasius de Heidelberg, ou mon doux ami Sylvio, faites-les entrer.

(Entre l’ange du jugement dernier.)

L’ANGE.

Jette là à tes pieds tes livres et ta renommée, suis-moi.

LE DOCTEUR.

Laissez-moi ; il ne me faut plus qu’un jour pour découvrir le secret de la vie.

L’ANGE.

Viens apprendre le secret de la mort.

LE DOCTEUR.

Dans une heure, avant ce soir, j’aurai trouvé le dernier mot de la science.

L’ANGE.

Il n’y a plus ni heures, ni journées. C’est là son premier mot. Demande-le à cet enfant qui ressuscite.

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