‹ Aimée Villard, fille de FranceChapitre 11 sur 32 · X

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La saison était avancée. Il fallait maintenant désherber les pommes de terre et les chausser; elles s’annonçaient belles, la feuille drue et bien verte. La mère, encouragée par sa fille Aimée, travaillait de meilleur cœur; Fansat se montrait rude abatteur de besogne. Et les jeudis, Vone, Tine et Nonot aidaient de leur mieux, tandis que le grand-père soignait le bétail.

La fête des Rogations arriva. De bon matin, Aimée vint au bourg de Rieux; ses petites sœurs et Nonot l’accompagnèrent, vêtus de leurs habits du dimanche.

L’abbé Verdier dit la messe. Aimée lisait dans son paroissien les paroles qui ne passent pas: «Poussez des cris de joie vers Dieu, habitants de la terre!» Heureuse d’un bonheur qui n’était pas de ce monde, elle était à genoux dans la lumière de son âme. Le curé donna lecture de l’Évangile du jour: «En vérité, je vous le dis, si vous demandez quelque chose au Père, en mon Nom, Il vous le donnera ...»

Il ne fit aucun commentaire et continua l’office. Aimée priait, le visage penché, les mains jointes.

--Accordez-moi ce que je Vous demande pour la maison. Donnez-moi la force de bien travailler. Gardez de toutes maladies Tine, Vone et Nonot qui sont comme de petits orphelins. Qu’ils soient bons. Mon Dieu, je ne suis rien, mais Vous pouvez tout.

La messe finie, les cloches sonnèrent pour la procession. Les fidèles se rangèrent sous le porche et l’institutrice fit marcher ses élèves. Les femmes, dans leurs capes noires, s’avancèrent, le chapelet aux doigts, et les jeunes filles aux corsages clairs.

L’abbé Verdier tenant à la main un crucifix argenté parut, suivi de son mérillier, vieux paysan de Rieux.

Le soleil était haut et la cloche semblait repousser les nuages dont quelques îlots flottaient dans le ciel.

Les litanies des saints commencèrent, tandis que le cortège, après avoir traversé le bourg, entrait et se resserrait dans un sentier qui tournait en une masse de robuste verdure où brillaient les feux de la rosée.

Dans une immense paix fraîche, sous les branches des chênes qui se rejoignaient, l’abbé Verdier allait, appelant la multitude des anges et des saints, les apôtres et les innocents que le Cruel égorgea, les prêtres, les ermites, les moines laboureurs, les martyrs d’où coule, pour les siècles, la source de sang qui purifie le monde. Une réponse de la terre, un écho venu des bois proches, se levait.

Au tournant des sentes, des croix se dressaient, ornées de bouquets de fleurs, alors un enfant sonnait de sa clochette et l’abbé Verdier bénissait les fidèles agenouillés. Chacun se relevait et retenait son pas pour rythmer la marche. Aimée unissait sa prière aux souffles de son pays et suppliait Dieu d’éloigner le péril qui guette sans cesse.

--Daignez donner et conserver les fruits de la terre! chantait l’abbé Verdier.

Le chant latin était beau comme la branche flexible des chênes.

Pour tous, le mérillier, homme que trente ans de travail dans les champs avaient desséché et rendu pareil à quelque noir sarment, répondait:

«Exaucez-nous, Seigneur!»

Tous savaient que le nuage est plein de foudre et de grêle qui s’abattent sur le blé.

«Daignez donner le repos éternel à nos fidèles défunts!»

Dans cette humble voie où, depuis des siècles, la procession avait passé, avec les mêmes rites et les mêmes chants, au milieu de la même terre, les morts précédaient les vivants et se répandaient dans la plaine et sur les collines, par grandes foules silencieuses, invisibles comme des flammes au soleil.

Là-bas, de l’église, venait la prière balancée des cloches. Les fidèles, après avoir cheminé dans les sentiers touffus et sous l’enroulement des verdures, arrivèrent sur un plateau d’où l’on découvrait l’horizon à perte de vue. Des étangs ouvraient, dans des éloignements gris et bleus, des trappes d’argent où se débattait du soleil surpris; et sous le trait brillant de la rivière, se déployaient les rames diversement colorées d’une terre ensemencée de seigle, de blé ou de colza, enflammée, çà et là, par l’ajonc et le genêt en fleur. Alors, les prières latines, l’invocation millénaire qui sortaient de la poitrine d’un homme de ce pays, furent saisies par le vent et poussées dans de divines immensités.

La double file tourna vers le bourg, en se rapprochant et en s’aiguisant; coin vivant dont l’angle aigu était formé par de petits enfants. L’église ouvrait le cœur d’ombre de son ogive, étoilé par les points d’or des cierges qui brûlaient sur l’autel. Ces femmes, mères et veuves, qui fermaient la marche, étaient de ces humbles pleureuses que l’imagier, en ces temps où la foi était en feu, taillait dans la pierre des cathédrales.

Une dernière bénédiction fut donnée des marches de l’autel, et l’église se vida. Aimée, toute remplie encore de cette cheminante prière à travers la campagne, sortit et s’attarda un moment devant le porche. Nonot cachait derrière son dos une touffe de fleurs qu’il avait cueillies.

--Tiens, Mémée, c’est pour toi, dit-il en l’offrant avec une gentille brusquerie.

Elle prit les fleurs et embrassa le petit; puis elle appela Tine et Vone qui babillaient avec des compagnes de leur âge. Mais elle aperçut Clémentine Queyroix, de Lascaud, et courut vers elle.

Clémentine, fille de Queyroix le sabotier, avait grandi avec Aimée, joué avec elle, étudié sur les mêmes bancs d’école. Elle n’était pas jolie, mais sa figure, pleine de franche amitié, avait la fraîcheur d’une pomme rouge et ses yeux étaient d’un bleu limpide. Elle se plaignit gentiment de ne plus voir Aimée à Lascaud.

--Tu ne viens plus chez nous; ça m’ennuie, mais je comprends ça. Je sais toute la besogne que tu fais, ma pauvre. On en est tout étonné dans le pays. Un moment, on avait cru que la Genette serait vendue. Ne m’en veux pas si je te dis ça. Comment peux-tu faire?

--Ce n’est pas si difficile que tu crois. Quand on aime bien, tout s’arrange. Mais à cette heure Lionnou Fansat nous aide, et les mauvais jours, il me semble, sont passés. Nous pourrons nous promener un peu le dimanche et nous en aller cueillir de la bruyère.

Aimée avait pris par la main Nonot, qui sautait en marchant, d’un pied et de l’autre, tandis que Vone et Tine cheminaient devant eux, bien sages.

Lascaud était du côté de la Genette. Aimée accompagna Clémentine jusqu’à la Croix-du-Repaire, lieu où le chemin se dédouble. Elles étaient contentes de parler des choses et des gens du pays. Depuis longtemps elles n’avaient eu ce loisir. Comme elles allaient se quitter, Jacques Lavergne les dépassa et sauta lestement de bicyclette. Il salua Aimée et sourit à Clémentine.

--J’ai beaucoup de chance de vous rencontrer, avec votre gentille amie. Ne serez-vous pas au bal, ce soir?... Mais j’y songe, cela est incongru, vous êtes en deuil.

Il y eut un silence. Aimée était douloureusement étonnée par les paroles précipitées de ce garçon qui soulignait sa légèreté en s’excusant. Clémentine la quitta, et elles se promirent de se revoir plus souvent.

Jacques Lavergne, poussant de la main sa bicyclette, demanda à Aimée la permission de l’accompagner un peu. Mais elle répondit qu’elle était pressée et peu disposée à parler.

--Vous aurais-je blessée? dit-il en levant vers elle des yeux attristés. Si cela était, j’en serais bien malheureux.

Et remontant brusquement sur sa bicyclette, il s’éloigna vers Rieux. Aimée, en revenant à la Genette, se reprocha d’avoir été dure pour ce garçon, un peu étourdi peut-être, mais qui lui parlait d’une voix douce.

Nonot l’avait quittée et poursuivait dans l’herbe du fossé quelque sauterelle verte. Elle courut vers lui et, l’élevant dans ses bras, elle l’embrassa avec une ardeur dont elle était effrayée.