‹ Aimée Villard, fille de FranceChapitre 12 sur 32 · XI

XI

Aimée pouvait à présent prendre un peu de repos, tant Lionnou Fansat montrait du courage à la besogne. On avait chaussé les pommes de terre, désherbé le blé. Et l’on attendait que l’été eût grandi encore pour le cueillir.

Le paysage avait pris une nouvelle gravité; il s’en élevait de plus rudes accents, une force et une couleur issues du soleil qui travaillait avec les hommes. L’herbe s’était assombrie et fortifiée; la pointe des rocs devenait dorée, et la vallée ouvrait un chemin féerique au courant de la rivière où la terre plus belle venait se mirer. L’air à midi avait un tremblement lumineux sur les pièces de blé qui jaunissaient et les tiges pliaient davantage sous le poids du grain. C’était partout une grande nativité; de la chair et du sang pour tous et aussi de l’âme.

Mais tout demeurait simple et le voile du mystère se déchirait sans bruit.

La saison en était à ce point d’or vif d’où l’on peut mesurer la récolte. Avant que s’aiguisent les faux, il y avait encore quelque répit. Les jeudis et les dimanches, Nonot menait tout seul les bêtes dans le pré des Beaux que l’on avait fauché de bonne heure. Il était impayable, quand il portait derrière les vaches la guyade droite, trois fois plus haute que lui, mais bien crâne tout de même, la casquette un peu sur l’oreille, le petit mollet arrondi. Il sifflotait et Brunette en sautant lui touchait l’épaule; il lui parlait en faisant la grosse voix, et elle devenait soumise, humble, comme si le vieux Villard eût commandé.

Ce soir-là, qui était un lundi de la semaine de Saint-Jean, Aimée alla au champ. Elle s’assit sous une sorte de voûte fraîche et verte que formaient de fins noisetiers dans un repli de prairie. Les vaches paissaient tranquillement et la paix de l’air était si grande que l’on entendait le bruit de l’herbe broutée. Brunette avait pris place sur un petit tertre; de là, assise sur son derrière, la queue en rond, les deux pattes de devant jointes, elle se tenait immobile. Seule, sa tête tournait de côté et d’autre, avec des regards vigilants. Dans son poil noir passait l’obscure clarté d’une joie paisible. Aimée n’avait nul besoin d’élever la voix pour commander. Si une vache franchissait le buisson, Brunette d’un bond la ramenait, puis revenait au même endroit, continuer sa garde. Ce sérieux, cette maîtrise émerveillaient toujours Aimée. Elle se souvenait que, parfois, dans les jours qui suivirent le malheur, Brunette avait conduit, gardé et ramené seule le troupeau. Mais sa pensée sortait de ce champ où la lumière s’apaisait.

Depuis que Jacques Lavergne l’avait rencontrée à bicyclette comme elle revenait de la procession des Rogations, Aimée l’avait revu à la faveur de la belle saison. Il l’avait émue par des paroles gentilles et de tendres assiduités. Elle appelait à l’aide de son émotion naissante les jours d’enfance où ils jouaient en sortant de l’école de Rieux. C’était un petit garçon tapageur et malicieux; tirer un bout de natte, pincer une fillette ou glisser dans son panier quelques pierres, c’étaient pour lui jeux naïfs et prétexte à rire longtemps. Elle le revoyait à douze ans, espiègle blondin; puis il était parti à la ville. Dans la paix du soir qui tombait et la fraîcheur des sources invisibles, elle se mit à chanter des airs du pays pour charmer la solitude où parfois passe trop de mystère.

Soudain Brunette bondit et aboya. Aimée, cessant de chanter, vit Jacques Lavergne qui poussait la barrière de bois. Elle fut si troublée qu’elle ne put lui répondre, comme il lui disait:

--Je passais par là, et je ne pensais pas vous découvrir comme un oiseau dans un nid. Je ne vous dérange pas, mademoiselle Aimée?

Et, sans attendre qu’elle parlât, il s’assit sur l’herbe courte en tournant vers elle ses yeux pleins de joie.

--Vous chantiez une jolie chanson ...

--Oui, ça me tient compagnie ...

Il s’approcha d’elle et murmura des paroles dont elle n’entendait que le son qui la charmait. Il lui avait pris les mains, sans heurt, insensiblement, ne cessant de la regarder avec émerveillement. Dans ce coin de prairie, il la trouvait plus belle qu’aucune fille du monde.

Il haussa la voix et dit:

--Aimée, vous ne connaissez pas ce que c’est que l’amour. En ce moment je sens bien que je vous aime ... Vous seriez ma femme. Vous quitteriez cette campagne et nous serions heureux en ville, car je ne pourrais vivre ici toute l’année. C’est agréable d’y passer trois mois, mais c’est tout.

A ces mots, elle dégagea doucement ses mains. Il poursuivit, n’osant lui reprendre les doigts:

--Vous verriez; ce serait le bonheur. Vos gentilles mains ne seraient plus meurtries par un travail grossier.

Elle le considéra de ses yeux clairs et pleins d’un étonnement douloureux; ce n’était plus le chant de la voix émue qu’elle entendait, mais le sens de paroles qui la blessaient. Il devint pressant; il implorait:

--Je serais si heureux de vous arracher à ces besognes. Écoutez-moi, Aimée, ne dites pas non.

Elle vit ses épaules étroites, son maigre visage où brillaient des yeux dont le feu était attirant et doux.

--Jacques, on n’avait pas besoin de me dire que la vie des campagnes valait mieux que celle des villes; je le sentais bien. Vous-même, cette vie vous a fatigué et vous êtes venu vous reposer un peu chez nous. Il me semble que je vous aimerais si vous vouliez rester au pays.

Il se récria. Que demandait-elle! Il l’aurait voulu qu’il ne le pouvait plus.

--Je vais repartir bientôt, mademoiselle Aimée. Réfléchissez. Pensez que je vous aime. Mais vivre ici, toujours, en travaillant la terre, je ne le pourrais ...

Elle soupira, troublée, mais elle maîtrisait son cœur. Il lui suffisait de prononcer tout bas le nom de la Genette et cela seulement jetait l’ancre dans des profondeurs, sans l’empêcher pourtant de frémir.

Elle dit en souriant:

--Adieu, Jacques. Voilà le serein qui tombe. Il ne faudrait pas que l’on nous voie ici.

Il était décontenancé, et il devinait cette douleur obscure qui naissait en elle et que, vaillamment, elle refoulait. Il s’en alla, tandis que le soleil du soir formait des étangs de pourpre dans le ciel. Une dernière fois, il se tourna vers elle et mit deux doigts sur sa bouche en signe de baiser ou de silence, car il sentait que les paroles ne pouvaient rien sur cette enfant aux yeux clairs.

Quand il fut parti, elle cria bien fort pour ne pas pleurer:

--Il faut rentrer! Brunette, va les chercher! Va les chercher!

Et les bêtes tournèrent, rassemblées par les voltes de la chienne.