XIV
Un dimanche, dans l’après-midi, Clémentine Queyroix vint à la Genette. Sa figure ronde et fraîche gardait un mystère inaccoutumé.
Aimée était assise sur la terrasse; Vone et Tine, de chaque côté de ses épaules, penchaient leurs têtes frisées pour lire dans le livre d’images qu’elle commentait en riant, tandis que Nonot faisait sauter des billes sur une grosse pierre. La mère préparait des légumes pour la soupe du soir, les raclait et les pelait en les laissant tomber dans une bassine pleine d’eau.
Le vieux Villard fumait tout doucement sa pipe sans parler, les yeux tournés vers l’horizon où le soleil éclairait des champs vides et des verdures brûlées; à ses pieds Brunette était couchée, le museau posé sur ses pattes allongées, et soufflant de temps à autre, en clignant de l’œil. Les grillons agitaient des milliers de graines sonores; la grande paix qui suit la levée des récoltes était venue.
Lionnou Fansat était parti pour Ballanges voir ses enfants et sa femme. Il y allait plus souvent en ce mois, n’ayant plus à travailler du soir au matin, sans arrêt.
Clémentine Queyroix sentait bien quel était le bonheur simple et sûr qui couvrait aujourd’hui la maison, après tant de peines. Tout était si tranquille sur ce seuil et dans les champs!
Chacun lui donna amiteusement le bonjour; Aimée alla chercher une chaise pour qu’elle se reposât dans la fraîcheur de l’ormeau qui versait son ombre sur la terrasse. Mais Clémentine murmura:
--Viens un peu dans la cour avec moi. Il faut que je te parle. En se promenant, on causera mieux. Si tu voulais, nous irions cueillir de la bruyère à Villemonteil.
Aimée accepta avec plaisir. Elle avait besoin de respirer au grand air et de prendre du loisir sous le ciel d’une belle journée.
Elles suivirent un sentier qui serpentait à travers de hautes prairies et faisait un courant silencieux de fraîcheur et de repos. Elles se disaient, chemin faisant, de ces petits riens qui entretiennent la gentillesse française. Bientôt elles arrivèrent sur le plateau de Villemonteil. Le versant opposé de la rivière se dressait, violâtre et roux avec les grandes formes tourmentées de ses rochers. La bruyère en fleur étendait ses nappes que le soleil allumait.
Dans ces lieux, tout était pur comme à la naissance du monde; le chant profond de la terre s’élevait, et le vent avait un goût sauvage comme celui d’une pousse de fougère écrasée.
Aimée et Clémentine entrèrent dans une châtaigneraie où l’herbe fine luisait. La lumière était amicale sous ces arbres dont le tronc s’étale à grands plis tournants, semblable à quelque manteau encore empli du souffle d’une marche mystérieuse. Quelques-uns avaient été fracassés par la foudre, mais de la blessure sortait le jet d’une pousse ronde et lisse, avec une souplesse de couleuvre dressée.
Assise sur l’herbe, Aimée, près de son amie, liait un bouquet de bruyère. Elle dit:
--Il fait bon ici. Je me sens tout à l’aise.
Sur la ligne lointaine de l’horizon, un rayon dansait, un point d’eau vive, un mince éclair comme il en sort d’une ablette qui saute au fil de la rivière. Clémentine murmura:
--Mémée, tu vas me gronder.
Elle poursuivit tout d’une haleine:
--Jacques Lavergne sait que nous sommes ici. Avant de partir, il voulait te revoir. Je n’ai pas pu lui refuser. Il t’aime tant!
--Ce n’est pas bien, ce que tu as fait là, mais je ne t’en veux pas, car je connais ton bon cœur, repartit Aimée.
Maintenant, elle était troublée, anxieuse. La belle soirée s’assombrissait à ses yeux. Quelque temps passa; les deux amies ne parlaient pas, mais le frémissement de l’eau animait l’air et montait du fond de la vallée.
Aimée, la première, vit Jacques Lavergne qui venait sur le sentier bordé de hautes fougères. Comme à l’habitude, il était bien vêtu et s’avançait avec aisance.
--Que vous êtes sauvage, mademoiselle Aimée! s’écria-t-il, en l’abordant. Il a fallu que je m’aventure dans ces terres de loup-garou pour vous découvrir.
Clémentine s’était éloignée et s’appliquait à cueillir des touffes de bruyère en fleur.
Jacques, à mi-voix, tout près d’Aimée, murmura:
--Avez-vous réfléchi à mes paroles? Voulez-vous toujours vivre dans ce pays? Si vous consentez à devenir ma femme, vous ne le regretterez-pas. Aimée, de grâce, écoutez-moi.
--Je vous écoute bien trop, dit-elle.
Alors il devint suppliant. Bientôt, il allait reprendre à Limoges une vie de bureau qui ne lui permettait pas de la revoir comme il le désirait; ne lui laisserait-elle pas emporter un peu d’espérance?
Elle appela Clémentine d’une voix pleine d’une secrète détresse. Et devant son amie, elle dit, pâlie, la figure creusée de tourment:
--Jacques, je peux parler en présence de ma compagne, et je le veux. J’ai pour vous plus que de l’amitié, peut-être, mais jamais je ne quitterai la Genette. Moi, je ne compte pas, mais ce que j’ai donné, je ne peux pas le reprendre. J’ai bien réfléchi; ce que vous désirez n’est pas possible. Et si je vous évitais, c’était pour ne pas être forcée de vous parler comme cela. Je craignais beaucoup cette peine.
A ces mots, elle leva les yeux vers lui et elle était partagée cruellement entre la douleur et la fierté. Jacques sentait le tremblement secret de cet amour étouffé; il devint grave, et cachant son émotion, il s’éloigna. Partis du même point natal, ils allaient sur des routes qui divergeaient.
Clémentine embrassa Aimée, et les bras autour du cou de son amie, elle lui dit:
--Pardonne-moi; j’avais cru bien faire ...
Elles se levèrent pour regagner leur logis. Aimée ne parlait pas. Clémentine soupira:
--Pauvre petite, peut-être l’aimais-tu?
Aimée répondit:
--Tais-toi; il vaut mieux ne rien dire. C’est fini.
Et elles revinrent silencieuses dans les rayons obliques du soir.