‹ Aimée Villard, fille de FranceChapitre 16 sur 32 · XV

XV

A la Grangerie, Courteux avait travaillé d’arrache-pied. Il était vrai qu’il possédait trop de terres, mais il se montrait insatiable. Son avidité grandissait avec les difficultés qu’il rencontrait. A grand’peine, il trouvait quelques valets dociles dont l’espèce se perd peu à peu, de ces hommes qui obéissent sans murmure, aveuglément, comme s’ils portaient dans les reins dix siècles de servitude.

Il leva sa récolte, mais il tournait, comme on dit, un œil de coin sur la Genette qui avait donné de bon blé, contre toute attente. Il avait compris d’où venait l’obstacle.

Il connaissait trop la vie de la terre pour ne pas savoir qu’il est des femmes et des filles qui montrent parfois de ces profondes et silencieuses ardeurs plus fortes que toutes les ruses et tous les malheurs. Aimée Villard, il le devinait, était une bonne flamme du ciel qui avait rallumé un foyer près de s’éteindre. Mais ayant rentré son blé, il voulut, selon le vieil atavisme de chicane, passer sa rage sournoise. D’abord, il ne craignit pas de conter qu’Aimée était un peu coureuse; on lui rit au nez. Il fallut trouver autre chose.

Un beau matin, comme il faisait sa ronde par les champs grillés de soleil, il entra dans une pièce de terre qui touchait le bien de la Genette sur une longueur d’une trentaine d’ares. A cet endroit, les deux domaines sont séparés par un mur mitoyen de pierres sèches, à peine plus haut qu’un homme de taille moyenne.

Courteux considéra avec grande attention ce mur et il découvrit que, çà et là, il n’était pas très solide. Il apparaissait clairement à ses yeux qu’il fallait l’abattre et le reconstruire plus solidement.

--Villard payera à moitié les frais; ça l’ennuiera. Ce sera toujours ça pour commencer. Après, je trouverai autre chose.

Il s’en alla bon pas à la Genette, et patelin, il dit à Villard qui sarclait son potager:

--Vieux, je viens rapport à une petite affaire. Le mur qui sépare ma terre de la Pie de la vôtre, qui est celle des Vergnes, est à cette heure quasiment ruiné. Y peut me tomber dessus quand je passe. Faut le refaire.

--Tu nous cherches chicane, ça te réussira point, s’écria Villard; à force d’être fin, on devient bête.

Mais Courteux assura qu’il ne badinait pas, et il demanda que Villard vint aussitôt constater en quel piteux état se trouvait le mur.

Lionnou Fansat, qui donnait à manger aux bêtes dans la grange, sortit à ce moment:

--On y va, père Courteux. Passez devant avec Villard.

Sans perdre de temps, il courut au hameau de Peyrelevade, chercher un de ses cousins, le vieux Chantaud, qui pourrait servir de témoin. Avant d’aller à la terre de la Pie, il conta à Aimée la querelle que soulevait Courteux.

--Je ne crois pas qu’il ait raison, dit Aimée. Il faut cependant le surveiller de près. Veillez-y bien, Fansat.

Fansat et le vieux Chantaud arrivèrent bientôt près de ce mur dont Courteux voyait seulement aujourd’hui la vieillesse.

Le compère déclara de nouveau avec une tristesse feinte que ces pierres mal assemblées pouvaient, en tombant, lui casser une jambe.

--Ou deux, ajouta Fansat tout bas, et sur un ton plus élevé il affirma que le mur serait debout alors que Courteux serait couché au cimetière.

--Je l’ai toujours vu comme ça, dit Villard, un peu bossu, mais solide.

--Solide, glapit Courteux. Regardez donc!

Et saisissant une énorme pierre, il la lança de toutes ses forces contre la muraille qui s’écroula sur une longueur d’environ cinq pieds.

Alors le vieux Chantaud se redressa dans sa blouse:

--Courteux, vous n’aviez pas le droit de faire ça.

--Si je l’ai point, je le prends!

--Ça va bien, opina Villard.

Courteux se mit à vociférer. Il perdait toute mesure et montrait une folle colère, car il se sentait pris à son propre piège. Sa malice l’avait poussé dans ce mauvais pas.

Il parut s’apaiser soudain, et grogna:

--Ce mur peut pas rester comme ça. Je vais le faire rebâtir. Nous payerons tous les deux les frais de maçonnerie, moi et Villard. On mettra du bon mortier. J’y veillerai.

--Nous ne payerons rien, dit Villard en lui tournant le dos. Allons-nous-en.

--C’est ce qu’on verra, cria Courteux.