XXIX
Quand les pommes de terre furent arrachées et entassées dans la grange où la gelée ne les pourrait piquer, la mère pensa à la châtaigneraie du Cros du Renard où se pressaient une trentaine d’arbres d’espèces différentes. Les uns donnaient des châtaignes de forme un peu pointue avec une aigrette de soie blanche, les autres dans des bogues ouvertes et roussies en montraient de rondes et de trapues, presque aussi grosses que des marrons.
Un soir de la semaine qui annonce la Toussaint, Fansat vint à Lascaud et invita Martial à emporter une grande serpillière:
--Tu ramasseras quelques châtaignes pour Clémentine qui les trouve bonnes noyées dans du cidre doux. Et il y a rudement de pommes, cette année. Aimée va, ce soir, à la châtaigneraie avec le Nonot.
Il clignait de l’œil sous le sourcil en touffes et dodelinait sa tête velue. Quand ils arrivèrent au Cros du Renard, dans la châtaigneraie aux branches pourprées, Aimée et Nonot écrasaient du pied les bogues qui s’ouvraient et laissaient jaillir de leur peluche, des châtaignes luisantes.
--Arrêtez-vous, Aimée, dit Fansat. Je vais en ramasser avec le Nonot.
Fidèle jouait; il approchait prudemment des bogues où il s’était piqué le nez et il poussait des jappements coléreux comme devant quelques hérissons. Nonot lui jetait des châtaignes qu’il happait, rejetait, reprenait dans sa gueule; et il les faisait sauter au bout de ses grosses pattes pour se donner le plaisir d’une course.
Fansat déploya la serpillière et la remplit de châtaignes choisies; Nonot l’aidait bien sagement.
Martial s’éloigna avec Aimée. Ils allèrent s’asseoir sur le tronc d’un vieux chêne que l’on avait coupé par longues billes. Le temps était doux, traversé de courants frais et d’odeurs de feuilles qui mouraient. Martial prit les mains d’Aimée dans les siennes. Ils se taisaient et leurs regards se mêlaient dans une paix infinie.
Lionnou annonça qu’il passait devant avec Nonot et Fidèle.
Martial parla un moment, presque à regret, tant il était rempli d’un bonheur impossible à dire:
--Aimée, souvent, là-bas, quand il y avait tant de soleil sur tant de terres grillées, je pensais à notre pays. Je me languissais. Maintenant je ne quitterai plus chez nous. Ah! que j’aurai du courage et du plaisir à travailler près de vous ... toujours.
Elle lui répondit tendrement à mi-voix et elle appuya sa tête sur son épaule. La vie s’ouvrait devant eux, calme et belle comme l’horizon, formé de collines modérées, de bois que l’automne embrasait et de prairies où l’eau était pure. Le soir vint sans bruit. Ils s’étaient donnés l’un à l’autre, par delà les paroles, et la bénédiction du ciel descendait en silence sur eux. L’ombre s’ouvrait comme une main qui protège; la première étoile se leva.