III
La claire saison approchait. Les haies blanchissaient et verdoyaient. La terre appelait au travail les solides garçons et les bonnes filles par son blé qui s’étendait en brumes vertes et ses prairies plus épaisses. Sur la ligne de l’horizon se suspendait et jouait la jeune espérance.
Mais, à la Genette, la mère se sentait le cœur vide, le corps sans forces. Elle était de pauvre santé, et si elle avait travaillé souvent plus qu’elle ne pouvait, c’est que le courage de son homme la portait.
La fête des Rameaux arriva. Dans les champs, le buis bénit fut piqué pour garder la future moisson.
Partout, il y avait grande hâte; on faisait les derniers labourages, et des pluies obstinées avaient retardé la plantation des pommes de terre.
Au domaine, depuis la mort de Villard, le courant profond et régulier du travail était contrarié. Aimée nourrissait les bêtes, les conduisait au champ, préparait le repas, pétrissait le pain, surveillait les petits; et elle n’avait jamais fini de mettre tout en ordre dans le logis, sa mère se tenant au coin du feu, les mains croisées sur les genoux, immobile, gémissante, près du vieux Villard assoupi et morne. Mais elle pensait avec un cuisant chagrin que le Vergnaud, la Fond-Belle, le Cros-du-Loup n’étaient pas labourés.
Ce matin-là, le boucher de Rieux vint à la Genette. La mère avait décidé que Calot serait abattu. On le fit sortir dans la cour, et, le prix fait, il fut emmené au bourg; un valet lui tenait la queue et tapait fort dessus avec un gourdin, tandis que le boucher le maîtrisait à la tête, en l’entraînant au moyen d’une grosse corde.
La mère le vit partir du haut de la terrasse et elle l’appela: bête du diable, qu’il aurait fallu cuire à petit feu. Puis elle revint se rencogner dans l’âtre. Si Aimée lui demandait ce qu’il fallait faire, elle répondait:
--Ma pauvre, fais ce que tu voudras. Je ne suis bonne à rien.
Pourtant, Aimée gardait sa vaillance intacte. Elle comprenait que tout irait à la ruine et à la mort, si elle s’abandonnait à la douleur. Il lui suffisait de caresser la tête des petits pour qu’elle fût aussitôt plus ardente au travail et que disparût la fatigue.
Comme elle venait de peigner Vone et Tine, Nonot demanda:
--Mémée, dis, où qu’il est papa? Est-ce qu’il dort toujours? Quand c’est-il qu’il ne sera plus malade?
Aimée baissait les paupières pour ne pas pleurer. Il leva vers sa grande sœur ses yeux frais et il devina qu’elle cachait beaucoup de peine. Alors il arrêta pour toujours ses questions et sa petite figure devint sérieuse. Vone et Tine ne retenaient pas leurs larmes; Aimée les essuya avec un mouchoir bien blanc. Et tous les trois, ils s’en allèrent à l’école, sans rire selon leur habitude.
Comme elle les regardait s’éloigner, elle aperçut le père Courteux qui venait d’un pas pesant.
Brunette bondit, aboya et ses crocs brillaient dans sa gueule noire. Aimée l’apaisa.
--Petite, ta chienne n’est point plaisante, dit Courteux. Elle me connaît bien pourtant. Alors, comme ça, vous avez vendu Calot, sans me le dire. Moi, je l’aurais bien pris, quoique ce soit un animal pas commode. A un ami de ton pauvre père, à un voisin, valait mieux le vendre qu’à ces bouchers qui sont riches comme le diable. Je t’en veux.
Devant la première marche de l’escalier de la terrasse, il bredouillait ses paroles qu’il coupait de soufflements, car il était un peu poussif, à cinquante ans passés.
Aimée haussa les épaules et dit:
--On ne savait pas, Courteux.
Il monta les marches et vint dans la cuisine.
--Bonjour, vieille, tu te tapes dans la cheminée, ma pauvre. Tu as plus goût à rien. Je comprends ça.
Il prit lui-même une chaise sans prêter attention à Aimée qui faisait le ménage du matin. La mère repartit à bien faible voix:
--Comment veux-tu que je me guérisse de ce coup? C’est comme si j’avais les reins cassés.
Il fit tourner la chaise où il était assis, face au feu de châtaignier qui brûlait en claquant sec. Il était petit, un peu bossu, tout noueux et relevait une tête maigre aux yeux clignotants, une face rasée, creusée, mais rembourrée par des pattes de lapin et soutenue par un cou desséché, fendillé comme une vieille brique. Il avait posé sur ses genoux ses mains en pinces dont la peau, çà et là, semblait rôtie; il ne pouvait plus les ouvrir tout à fait, tant elles avaient serré de manches de pioche et de charrue.
La mère Villard ne le trouvait guère plaisant, cet homme plus dur et sec qu’une bille de buis. Mais elle l’avait toujours un peu ménagé en qualité de voisin. Et il était riche sans que nul osât le lui dire, car il aurait sursauté de colère.
Il parla, ayant fait glisser sur la nuque son chapeau rond dont le feutre était plus gras et crasseux qu’un harnais de bourrique.
--Ma pauvre, tu me fais du chagrin. J’aime point voir souffrir le monde, et toi, je te connais depuis l’enfance. Et Pierre Villard, c’était un crâne garçon. On était voisin. La Grangerie et la Genette, ça se touche; ça n’est séparé que par des petites bornes de rien du tout. Nos terres se touchent, nous autres de même, à cause de la plaisante amitié. On se rendait des services comme ça se doit. A cette heure, je l’entendrai plus pousser sa chanson en menant la charrue. Ça me fait deuil.
--Merci, Courteux, dit la mère en tisonnant, c’est vrai que c’est bien de la peine. J’ai plus de goût, moi.
Aimée essuyait le vaisselier, préparait les légumes pour le repas du matin, ce qui ne l’empêchait pas de considérer du coin de l’œil le père Courteux dont la figure devenait toute rouge, peut-être à cause du feu vif.
Ce vieil homme actif et d’apparence lente, elle l’avait toujours connu aussi sec, mais plus taciturne qu’aujourd’hui. Pour qu’il parlât si dru, il fallait une raison et quelque anguille sous roche; mais sa mère accablée et lasse ne s’apercevait point d’un tel changement; elle attendait qu’un bout d’oreille parût. Elle dit bien doucement:
--Vous parlez bien, père Courteux. Ce n’est pas votre mode.
--Ma petite Aimée, il y a des jours assez rares où il faut sortir sa langue. Et c’est arrivé, à cette heure. Je parie que tu pensais point que je vous aimais comme ça, parce que je disais rien. Mais ce maudit accident, ça m’a retourné. Ta mère n’a que toi.
--Si elle n’a que moi, elle m’a bien.
--Oui, oui; mais il y a aussi les trois petits et quatre terres qui sont point labourées. C’est pas toi qui feras ça, je pense, pauvre chère mignarde. Les babioles du ménage, c’est ton affaire, mais la terre, on la cultive pas avec un joli balai.
Aimée ne répondit pas à ces paroles qu’il poussait à petits coups, avec une singulière prudence. Elle était curieuse de savoir ce que cachait Courteux et ce qu’il allait montrer enfin. L’amitié que découvrait brusquement le bonhomme, il n’en avait jamais laissé paraître autant, du vivant de Pierre Villard. Et sa mère, si elle ne la mettait en garde, était prête, affaiblie et triste, à tout prendre pour de l’argent comptant.
Courteux maintenant tournait autour du pot. Il espérait sans doute que la mère lui proposerait ce qu’il désirait avec tant de force cachée. Mais les yeux ternes de la femme, où ne bougeait même pas le reflet du feu, étaient remplis d’une désespérance immobile. Alors, il dut se livrer. Il se chargeait de conduire, comme il fallait, le petit domaine. Il avait sous la main les domestiques nécessaires. Il éleva un peu la voix et l’on ne savait s’il souriait ou s’il faisait la grimace:
--Ma pauvre, je le vois, tu es plus bonne pour te poser sur une chaise que pour travailler. Une idée me vient. Si tu voulais, tu pourrais me vendre la Genette; je t’en baillerais un bon prix et tu serais bien débarrassée. Je peux ce que tu peux point. Ça m’irait à moi parce que ça touche ma terre. Et tu sais, la terre ne vaut que si elle est faite. On trouve plus personne pour la soigner. Elle est trop basse.
La mère l’écouta sans sursauts; elle ne mesurait que son immense faiblesse. Elle dit:
--On verra ça plus tard, Courteux. Mon beau-père est au champ, à cette heure. On en causera.
Elle craignait de mécontenter un voisin riche et bien établi. Elle pensait aussi qu’elle avait peu d’argent vaillant, car Villard, plus de dix années, en travaillant à plein collier, avait tout juste payé des champs dont le bien s’était arrondi. Il n’était plus là pour la conseiller; c’était comme si on lui avait ôté le cœur de la poitrine, la pensée de la tête, elle qui n’agissait que par lui.
--Faudra vite me donner une réponse, car j’ai des mignons jaunets à cette heure et je veux les poser sur de la terre. On est venu me causer d’un bien pas loin de là; si je l’achète, après j’aurai mon saoul.
Il souffla. Il en avait assez dit, étant de ceux qui trouvent qu’on parle toujours trop et que le silence vaut le louis d’or.
--Allons, je m’en retourne à la Grangerie. Y a de la besogne par ces temps. Je vois, ma pauvre, que tu n’écoutes point beaucoup. A ta place, je serais tout comme toi. Pour un coup, c’est un coup.
Il se leva comme à regret:
--Pense à tout ce que je t’ai dit; mais j’ai quelque chose contre toi. Si tu m’avais prévenu que tu vendais le Calot, je l’aurais acheté. Ça m’aurait fait plaisir de le tuer de ma main.
--On n’a pas pensé, Courteux; autrement, tu aurais eu la préférence. Mais parlons plus de ça.
--Ah! la jolie demoiselle que tu as, fit-il en regardant Aimée qui haussa les épaules. Ça pousse comme de la pervenche.
Et il descendit les marches de la terrasse d’un pas balancé, étonnamment rythmé ainsi qu’une étrange machine à remuer la terre.