IV
Courteux revint par le chemin le plus long à la Grangerie. Que la belle saison parût se dénouer comme une écharpe du ciel, il ne s’en souciait. Son regard suivait la ligne des prés et des terres de la Genette qui touchait son domaine. Il supputait leur valeur; à la couleur du guéret ou de l’herbe, il savait si l’eau était abondante ou rare. Le paysage n’était pour lui qu’additions et soustractions qu’il opérait dans sa tête dure avec lenteur et sûreté.
Il s’était assez vite enrichi en régissant des fragments de biens que les possédants ne pouvaient cultiver eux-mêmes; pauvres lopins de femmes veuves, âgées ou délaissées qu’il faisait valoir en retenant sous ses pattes de loup le meilleur et le plus sûr de la récolte, tout en gémissant sans cesse qu’il y perdait son argent, sa santé et sa peine. Il arrivait qu’il achetât pour un peu de pain ces morceaux de champs dont il dégoûtait peu à peu les propriétaires, à force de s’en plaindre et de les décrier sur un ton papelard. On était à sa merci quand on n’était pas riche; il le savait. La main-d’œuvre se faisait rare et chère; et il était un bourreau de travail toujours brûlé secrètement par la passion d’acquérir de nouveaux bouts de terre dont il formait une belle boule, un domaine de premier ordre, trié avec soin.
Il allait à travers champs, suivant des lacets de chèvres et se mêlant à ce bien qu’il convoitait. Il était franc et fertile, ce petit domaine, sans marécages ou vallonnements qui font croupir l’eau dans les fonds. Il avait été travaillé gaillardement et finement comme un jardin. Jamais Villard n’avait épargné le fumier; aussi la terre était-elle en pleine force.
Courteux s’arrêta au bord d’un champ qui se nommait «le Fondbaud». Il était labouré à moitié; la mort brusque avait interrompu une bonne besogne, car le sol était puissamment soulevé. Courteux se pencha, prit une motte dans ses doigts recroquevillés, l’approcha de ses yeux et de son nez, la renifla, puis l’écrasa. Il en avait chaud; il murmura:
--C’est du vrai or, cette terre.
Il la désirait avec une sorte d’amour qui couvait en lui comme un tison. Ce bien de la Genette arrondirait d’un coup la Grangerie, sans qu’il fût besoin de tailler et de coudre ensemble des morceaux point méprisables mais difficiles à acquérir.
Quand il entra dans son domaine, ses yeux fixèrent la borne, pierre plate et grise, lisse comme un gros palet que le soc avait éraflé. Il tapa dessus avec son bâton. Quel jour, lorsqu’il l’arracherait!
Le soleil, après avoir tourné dans les nuages, les déchira et le ciel devint tout bleu, pur comme une eau tranquille. Pâques approchait, et de son œuf enchanté sortait le printemps; l’air était plus tiède. Les chênes qui gardent ce pays abandonnaient au moindre vent leurs feuilles que n’avaient pu arracher les tempêtes d’automne et la force des souffles d’ouest. On voyait briller la pointe des bourgeons. Et Courteux se disait: «Voilà un brave temps pour la pomme de terre.»
Il pénétra dans la cour de la Grangerie. Son chien Trompette vint le fêter, il l’écarta d’un coup de pied. La maison où il vivait, était construite au ras du sol, sans caves; et le lit, la maie, les meubles boiteux, la table reposaient sur la terre battue. Courteux aurait pu faire carreler l’unique salle enfumée, mais elle lui plaisait comme une tanière bien faite pour lui.
A cette heure avancée, le feu était éteint dans la cheminée. Il ne faisait pas froid et ne mangeait-on pas toujours assez!
Courteux était plus content que s’il avait été couvert de drap fin et l’estomac plein de ces choses coûteuses que les gens de ville, si badins, trouvent excellentes. Les œufs étaient vendus au marché de Rieux, ainsi que le lait. Du pain dur, une noix de lard, une poignée de châtaignes à la saison, c’était plus qu’il en fallait pour tenir le corps au rôle de serviteur.
La femme allait souvent au marché. Courteux la voyait par la pensée; elle était assise sur un rebord de pierre, le panier sur ses hauts genoux, les mains prudentes le protégeant et l’œil mi-clos d’où sortait parfois le regard ainsi qu’une aragne qui veille. Une fière femme longue, rusée et sèche comme une rame à pois grimpants, bien faite pour tout retenir; toujours travailleuse, avare, silencieuse, les lèvres serrées et les doigts agiles pour accomplir les travaux incessants de la vie. C’était la compagne qu’il fallait à un homme sérieux. Elle avait rassemblé des piles de sous et de pièces d’argent, faisant à pied le long chemin de Rieux, dès la pique du jour, ne buvant jamais chopine et ne noircissant pas son nez courbe de cette poudre de tabac que les sots achètent. Elle n’était pas de celles qui, se sentant quelque monnaie en poche, la jettent à la hâte comme si c’étaient des crapauds. Elle avait eu un enfant, un garçon, qui était mort alors qu’il faisait ses quatre ans. On lui avait trop mesuré le lait, disait-on.
Les Courteux déjà avancés en âge se résignaient à ne point faire souche. Parfois, un regret assez cuisant piquait l’homme, quand il voyait des domaines où les enfants travaillaient comme de petits bœufs, sans que l’on eût à les payer. Il avait dû louer un vieux valet, une sorte d’idiot, robuste et docile; il n’était pas besoin de savoir lire dans le journal pour labourer, faucher, donner à manger aux bêtes. De saison en saison, il embauchait de jeunes garçons qui avaient encore un peu de modestie et ne demandaient pas des salaires à faire se dresser les cheveux. Quant à lui, il besognait à plein corps, toujours content et se trouvant assez nourri et payé. On disait de lui qu’il ne se ferait pas couper le cou pour vingt mille écus.
Le soleil était haut maintenant; à l’entour, la prairie s’étendait comme une paisible lumière verte; le guéret avivait ses bures; et l’on voyait dans des fonds les éclairs froids de l’eau vive.
Courteux appela sa femme:
--Ho! Nanée! Ho! Nanée!
Une réponse vint à lui, un cri aigrelet qui sortait de la terre des Beaux que Piarrou avait préparée, profitant du bon temps sec.
Nanée, le panier de bois en main, plantait les pommes de terre après les avoir coupées. Courteux pressa le pas pour aider et donner son coup d’œil.
Piarrou le vit venir, mais continua de pousser la charrue pour recouvrir la semence. Il allait, pesant, les membres tassés, le cou rentré dans les épaules, sa grosse tête morne un peu penchée et montrant une résignation sans bornes, dans le cercle de la vieille habitude.
Jean Charier, du village des Barres, petit valet rousseau de quatorze ans à peine, agile comme une sauterelle, obéissait à Nanée.
Courteux cligna de l’œil pour mesurer la besogne. Ses courtes jambes écartées, ses sabots de vergne enfoncés dans des mottes grasses, il leva la main contre le soleil afin de mieux voir. Et tout à coup, il se mit à crier d’une voix enrouée:
--Ha! mauvais Piarrou! Il fallait labourer de biais, du côté du pommier! Sais-tu point qu’il y a trop d’eau à cette place? La pomme de terre y pourrira; dix sacs de perdus. Misère, nous périrons de faim cette année.
Piarrou voulut répondre, mais il bredouilla des paroles qui vinrent au bord de sa grosse moustache et retombèrent aussitôt dans son gosier. Il arrondit les épaules et tourna le soc en piquant les bœufs.
Mais Courteux hurla:
--Tout ça, c’est mal fait! On voit bien que j’étais point là.
Et d’une main sèche, il alla trier les pommes de terre dans les paniers de bois. Il eut un geste de grande pitié en disant à sa femme:
--En voilà quatre qui n’ont point d’œil! tu n’as pas honte!
Jean Charier se tenait à l’écart et redoublait de soins.
Courteux s’apaisait; il avait le sang rafraîchi de s’être mis en colère. Ainsi, il éprouvait sa puissance. Accroupi près d’un sac de semence, il murmura à l’oreille de sa femme:
--M’est avis que nous aurons la Genette. A cette heure, tout va s’en aller à hue et à dia ... Y seront forcés de vendre.
Elle montra une indifférence qui le fit enrager; elle ne lui cacha pas que, pour sa part, elle avait plus de terre qu’elle n’en pouvait travailler.
--Je suis le maître ou non, grogna-t-il; innocente, on l’aura pour un morceau de pain. Laisse-toi mener. Le temps est bon pour nous; faut en profiter.
Comme d’habitude, elle se rendit à ses raisons. Le point de feu qui brillait sous les paupières clignotantes de son homme l’alluma, à son tour, du vieux désir de posséder de beaux arpents au soleil.
Il était clair, à cette heure, le soleil; il chauffait doucement les sillons, répandant sur la campagne et dans l’air sa grande promesse dorée qui ferait se lever de son grabat un paysan à l’agonie.