‹ Aimée Villard, fille de FranceChapitre 9 sur 32 · VIII

VIII

Le lendemain, Lionnou Fansat frappa de bon matin à la porte de la Genette. Au moyen d’un fort bâton appuyé sur l’épaule, il portait une valise de toile où se balançait une paire de souliers à clous.

Brunette aboya. Seule, Aimée était levée; la mère, les petiots, le vieux dormaient encore.

Elle ouvrit à Fansat et le fit entrer, en lui disant des paroles d’amitié et de merci. Elle avait préparé un tourain qui est un bouillon à la farine de blé, relevée d’une gousse d’ail ou d’un oignon frit dans du lard.

--Asseyez-vous et mangez un peu. Il fait loin de Ballanges à la Genette.

Elle posa sur une serviette de chanvre une bouteille de cidre bouché, et une assiette de salé.

Fansat, plaçant ses hardes dans un coin, la remercia bien poliment. Il mangea la soupe chaude et but un bon coup.

De derrière les rideaux à fleurs qui fermaient de tous les côtés son lit, le vieux Villard envoya à Lionnou Fansat un salut tout enroué.

--Je peux point me lever encore, mon pauvre.

--Vous tracassez point, repartit Fansat. On fera ça qu’il faut.

La mère à son tour s’éveilla, fit entendre quelques plaintes et se rendormit.

--Ne faisons pas de bruit, dit Aimée. Laissons-les dormir. Pourvu que les petits soient réveillés une heure avant la classe; ça suffit. Il faut du sommeil à ce petit monde.

Brunette qui avait grondé quelque temps se tut, et levant son nez fin vers Lionnou, elle devinait un ami.

Le ciel parut se hausser et l’air devint bleuissant et doré.

Fansat alla à l’étable et remarquant que les bêtes mangeaient et que la litière était propre, il s’étonna:

--C’est-il vous qui avez tenu ça en état? C’est point de la besogne de demoiselle. Mais c’est brave, ça!

Elle rougit de confusion, et dit qu’elle avait fait comme elle pouvait, sans plus. Fansat la considérait, ébaubi; et liant deux vaches qu’il attela à la charrette où il porta le soc, il se mit à parler de confiance:

--Ah! mademoiselle Aimée, si j’avais su que vous soyez en peine de trouver quelqu’un, y a bon temps que je serais venu. Vous vous souvenez, peut-être, que j’ai prêté souvent la main à Villard quand j’étais jeune valet, mais vous étiez toute petite. Courteux de la Grangerie jasait partout qu’il achetait votre bien et j’ai idée qu’il racontait des histoires au monde pour qu’on n’aille pas chez vous et que vous lui laissiez le bien pour bon compte, à force d’ennui.

Elle était heureuse et ne songeait à accuser personne par ce matin moins pur que son cœur où la lumière s’ouvrait. Elle dit:

--Je vais vous montrer les terres. C’est un beau temps pour labourer. Je reviendrai vite, car il faut m’occuper des petits et de mon grand-père.

Tandis qu’ils cheminaient, le soleil s’élevait, découvrant tout le pays, glissant sur les haies, coulant dans le guéret, les prairies, les eaux où ses ors se mêlaient d’argent parmi de grandes brumes bleuâtres.

Ils arrivèrent au Fondbaud. Fansat s’écria:

--Le temps y est. Faut se presser.

Il enleva le soc de la charrette, détacha les vaches. Puis, ayant lié les bêtes à la charrue, il les guida de l’aiguillon et d’un cri sonore. Le soc fonça dans les dernières mottes que Pierre Villard avait soulevées, et il fendit doucement la terre.

Aimée gardait le silence, pleine d’une grande émotion. La trace du sillon interrompu s’effaçait dans la lumière. Un moment, elle revit dans son cœur son père défunt, quand il allait, les bras allongés, les mains tenant ferme les mancherons, les regards attentifs. Elle entendit de nouveau le son de sa voix, sur cette campagne. Puis elle ne vit plus que Fansat qui conduisait l’araire et le soleil qui enchantait la terre ouverte.

Il dit:

--Je rentrerai à mi-jour.

Elle lui souhaita bon courage et revint vite à la Genette en coupant à travers champs. Elle pensait qu’il fallait pétrir le pain et faire, dans l’après-midi, des lavages de linge. Quand elle rentra, la mère était levée et s’occupait à casser quelques brindilles qu’elle jetait au feu.

--Ma pauvre Aimée, souffla-t-elle, je suis fort aise que notre vieux ait trouvé Lionnou Fansat, c’est un bon homme. Mais de payer un valet, ça sera bien cher. Et moi, je me fais honte; je peux plus travailler comme autrefois. Je passe une heure de temps où j’aurais mis quatre minutes. Ça fait que tu as une grosse charge. Pourras-tu porter ces cassements de tête? Dans la mienne à moi, me semble qu’il y a plus que du vent noir.

Elle s’agita encore un peu, plaça et replaça la vaisselle, accrocha le porte-poêle, mais bientôt elle tomba de tout son poids sur une chaise et marmonna:

--Pauvre, je ne vaux plus rien. Depuis qu’il est parti, tout est parti et j’étais point si forte, avant ...

Aimée ne répondit pas, ayant peur des paroles qui dévorent le temps. Elle courut à la chambre où dormaient encore les enfants. Elle poussa les volets, toucha le lit où Tine et Vone se frottaient les yeux. Nonot le premier sauta sur le plancher et il frétilla dans le bout de chemise d’homme que lui avait taillée Mémée.

--Tu sais, Nonot, nous sommes contents. Nous avons un valet pour faire la terre.

--Tu es contente, moi aussi je suis bien content.

Puis il cria:

--J’ai une chemise à fente comme grand-père!

Il enfila tout seul sa culotte. Tine et Vone, un peu paresseuses, sortirent lentement des draps quatre petons frais aux doigts qui remuaient comme des boules. Elles s’habillèrent et s’aidèrent l’une l’autre comme on le leur avait appris. Aimée démêla leurs chevelures, et bientôt tous les trois, comme à l’habitude, ils furent lavés et vêtus. Ils vinrent dans la cuisine embrasser leur mère qui se demandait par quel prodige la vie continuait de fleurir.

Aimée prépara le panier de classe où, entre deux assiettes retournées, elle avait placé un bout de salé avec de longues tranches de pain, et plié dans un papier trois billettes de chocolat.

Quand ils descendirent les marches de la terrasse en faisant claquer leurs sabots ferrés, elle courut les baiser sur leurs joues luisantes, se retenant de les étreindre longtemps. L’amour maternel qui est comme un feu du ciel réchauffait son cœur virginal.

Lorsqu’ils ne furent que trois points sur le sentier, elle revint près du feu; elle prépara la soupe pour sa mère et pour son grand-père qui se levait. Cela fait, elle alla traire les deux vaches qui étaient restées à l’étable; et le lait refroidi, elle le fit cailler dans des gages. Un bout de fromage, pour le marendé[B], c’est bien agréable à étendre sur du pain. Brunette la suivait sans cesse et elle sentait sur ses talons le souffle de son museau.

Le vieux était encore recru de la fatigue de la veille; mais en mangeant sa soupe, le coude posé sur la table, il dit à Aimée:

--Ça me fait contentement quand je pense que Fansat laboure les terres. Ah! c’est point facile de trouver quelqu’un au jour d’aujourd’hui. Depuis que je t’entends aller et venir, dès la pique du matin, tout comme une fourmi, j’en avais peine. Tu auras encore trop de besogne pour ta jeunesse. Mais je te sais contente.

Il se leva et ouvrant une boîte de noyer, il en sortit cent vingt pistoles.

--Tu vois, ma fille, dit-il à la mère. On aura de quoi payer cette année, après ça ira mieux. Je gardais ça pour les jours de misère.

Aimée se tenait droite près de la table. Elle était heureuse; il lui semblait que les murailles de la maison qu’elle avait senti trembler quand le malheur avait soufflé, devenaient tout à coup plus fortes. Mais elle ne s’attarda pas à songer sans rien faire. Elle ouvrit la maie, et retroussant les manches du corsage bien au-dessus de la saignée, elle fit couler la farine et l’eau qu’il fallait et se mit à pétrir. Elle travaillait la pâte avec joie et la voyait se gonfler sous ses mains.

--Tu es une fille du bon Dieu, ma Aimée, marmonna le vieux.

Elle se sentait une grande force dans l’odeur de ce froment moulu comme si elle brassait de la vie. Du pain pour le bon grand-père, pour sa mère qui la regardait émerveillée, et les petits enfants qui étaient à l’école.

Parfois, elle s’arrêtait, la figure devenue rouge d’un effort prolongé et rythmé. Elle était alors d’une beauté ardente, avec ses bras aussi blancs que la fine farine de blé. Ayant achevé de pétrir, elle apprêta six corbeilles où elle arrondit un linge bien propre qu’elle poudra, puis elle les remplit de la pâte et les recouvrit de couvertures de laine.

La mère, accroupie devant le feu, pelait des légumes pour le repas. Elle se mouvait lentement et s’arrêtait parfois le couteau dans les mains, tournée vers les braises qu’elle regardait avec fixité. Le vieux, assis sur le banc à sel, avait allumé sa pipe et fumait à petits coups, les mains posées sur les genoux. Il considéra sa bru un moment et il grogna en crachant dans la flamme:

--Pauvre femme ... le feu brûle plus de même depuis que mon garçon a péri.

Aimée venait déjà à son aide, et vivement pelés, les légumes sautèrent dans la brasière où fondait une petite côte de porc. Puis, le couvercle refermé, on n’entendit plus que le bruit étouffé d’une cuisson à feu doux.

--Je te remercie, dit la mère; c’est plus fort que moi. Je dors sur la besogne. Je suis devenue vieille, d’un coup.

Aimée répondit à peine, de peur de s’attendrir et de pleurer, ce qui n’avance pas à grand’chose. Elle se hâta de mettre de l’ordre, essuya les meubles et fit les lits.

La matinée était avancée. Le soleil, par la croisée, coulait ses rayons jusqu’au feu. Tout à coup, Brunette aboya furieusement. La voix de Courteux s’éleva, et passant le seuil, il cria:

--Vas-tu me mordre? Bonjour, vous autres!

Il prit une chaise sans attendre qu’Aimée la lui offrît, et ses yeux clignotèrent en considérant le vieux Villard qu’il trouva jaune comme un coing et la mère qui n’avait guère de sang aux joues. Et il tourna le dos comme à dessein à Aimée qu’il avait vue en entrant; elle avait porté sur lui des regards trop clairs. La maie était encore ouverte et il aperçut les corbeilles sous les couvertures.

--Tu as fait le pain, ma pauvre, dit-il à la mère, sachant bien que, seule, Aimée avait pétri, car il voyait de la pâte séchée à ses doigts.

--Ah! c’est ta Aimée, c’est point possible. Tu la tueras. Elle est point pour ça.

--Ça nous regarde, Courteux, dit la mère.

Puis elle garda le silence. Le vieux Villard continuait de fumer sa pipe et ne regardait Courteux que d’un œil, ce qui était un grand signe de méfiance.

Courteux vit bien que l’on attendait qu’il parlât. Il le fit sans hâte en repoussant une colère dont il avait peur.

--Je suis venu rapport à votre bien. Je suis toujours prêt à l’acheter un bon prix, avec du bel argent comptant. Vous pouvez pas faire toute cette terre; elle vous aurait la peau et les os, mes pauvres.

Aimée avait grande envie de le mettre à la porte, mais elle se contint; et elle lui répondait mieux que par des paroles en continuant de mettre tout en ordre et en propreté parfaite.

Le vieux Villard s’arrêta enfin de fumer et dit avec une force qui décontenança Courteux:

--Tu peux aller faire un tour ailleurs; la Genette n’est pas pour ton nez. Tu perds ton temps.

Courteux feignit l’indifférence, mais il souffla fortement:

--Tu sais, ça n’est pas joli ce que vous avez fait, Villard. Je pensais que Lionnou Fansat me prêterait la main pour quelques petits biens que je fais à moitié et vous l’avez louée à belle année. Est-ce vrai? Vous avez imaginé de me souffler à la barbe le Desforgues, mais ça n’a pas mordu. C’est point des choses qu’on fait au monde.

Aimée s’en alla dans sa chambre pour ne pas entendre le compère. Mais Villard, tout à coup, se leva tout droit dans la cheminée et cria d’une voix enrouée par l’âge:

--Écoute toi! Y a plus de place pour un grain de plus dans le boisseau. Tu vas donc me faire la leçon, vilain coucou! Tu as point assez de pondre dans le nid des autres!

Courteux quitta sa chaise et pour que ses mains ne tremblassent pas, il les accrochait aux revers poisseux de sa veste rapetassée.

--Vous le regretterez, grogna-t-il. Bien le bonjour.

Il s’en alla plus vite qu’il n’était venu. S’en retournant à la Grangerie, il longea les terres de la Genette qui le faisaient loucher. Il entendit le cri de Fansat qui labourait bravement au soleil. Il songea:

--Ils auront de la pomme de terre. C’est encore temps.

Il cria:

--Eh! Fansat, tu travailles comme une fourmi!

--Comme vous le voyez, Courteux, repartit Fansat.

--Arrête-toi un peu. J’ai à te causer.

Lionnou Fansat arrêta les bêtes, et appuyé sur l’aiguillon, il écouta Courteux qui lui disait à voix basse:

--Alors comme ça, tu es embauché à la Genette ... Mais c’est des crève-de-faim; y te payeront point. Tu mangeras pas gras. Écoute-moi, mon ami, si tu les plantes d’abord, je te baille tout de suite, le double du loyer qu’ils t’ont promis. Tu viendras chercher l’argent à la maison.

Fansat cracha à terre et grogna, la bouche en coin sous le poil frisé:

--C’est tout ça que vous m’avez voulu jaser. C’était point la peine. Si vous étiez point vieux, je vous piquerais le bas de l’échine avec ma guyade.

Et humant le vent, portant le regard au loin, il poussa ses vaches dans la terre qu’un bon soleil blanchissait.

Courteux s’éloigna en soufflant comme un blaireau qui aurait donné du museau dans une pierre pointue quand il cherchait de la terre bien douce où se nicher.