VII
Un jour de fin avril, comme le vieux Villard, tout encapuchonné, car le vent était encore froid, gardait les bêtes dans le pré des Beaux, Aimée vint lui tenir compagnie. Elle avait besoin d’un appui et de fortifier la résolution qu’elle avait prise.
--Grand-père, tu n’étais pas là quand Courteux est venu proposer d’acheter la Genette. Je ne puis penser à ça sans que j’en aie le cœur serré.
Le vieux regarda les vaches qui paissaient tranquillement et Brunette qui se tenait assise sur un talus verdoyant. Puis son œil gris piqua sa pointe, sous le sourcil blanchissant, vers les champs que l’on ne voyait pas, cachés par des haies touffues.
--Petite, on aura de la peine pour la garder cette terre que mon garçon avait si bravement travaillée. Je suis, à cette heure, un pauvre vieux, mais je t’aiderai. Ce qu’on pourra pas faire, on le laissera. Le bon temps revient après le méchant temps.
Alors elle pleura d’espoir, le remerciant de penser comme elle. L’embrassant, elle appuya son cœur sur ce vieil homme et une douceur sécha ses larmes.
--Vois-tu, grand-père, ce qu’il nous faut, c’est un bon laboureur. Ça me fait de la peine de voir que d’autres ont planté les pommes de terre et que nous n’avons pas encore labouré.
--Je ne le peux, moi, à mon âge; je suis comme un vieux pommier à moitié sec. Mais j’ai une idée qui te plaira. Reviens vite à la maison aider ta mère qui n’a plus goût à rien.
Elle s’en alla, ardente et paisible; une grande force la poussait dont elle s’étonnait soi-même.
Le vieux resta au champ le temps qu’il fallait pour que les bêtes eussent leur saoul. La première herbe est bien tendre et rafraîchissante. Un mois, on peut la faire brouter; après, on la laisse pousser pour la faulx.
Le jour était calme; le vent assoupi écoutait l’eau courante. L’épine, dans les buissons, était en fleurs. Et les oiseaux qui ont un langage que l’homme des champs sait traduire, chantaient partout. Villard s’était assis sur une souche de noyer mort, et il se tenait immobile dans la grande paix printanière qui couvrait le pays. Enfin il appela Brunette qui, par bonds et par voltes, rassembla les vaches et les poussa vers la Genette; il les suivit, appuyé sur son bâton, et pensant dans sa vieille tête à ce que lui avait dit Aimée.
Il était si âgé qu’il restait des heures et des journées sans se soucier des choses qui avaient occupé sans cesse sa vie de paysan courageux au travail. Mais que sa petite-fille eût parlé, c’était assez pour qu’il se mît en quête, l’esprit soudain amorcé.
Quand il eut attaché les vaches dans l’étable où il releva la litière en grognant de ne pouvoir à quatre-vingts ans se reposer, il prit le chemin qui mène au village de la Maillerie.
Les jours s’étaient allongés, à deux heures de relevée, le soleil quittait à peine le milieu du ciel. La terre se chauffait à cette première ardeur de la saison. Sur les pentes s’ouvrait le drap d’or du colza fleuri; et la prairie, le guéret, le jeune blé mêlaient à l’horizon ces belles couleurs du monde que reflète le cœur de l’homme paisible. Dans les ruisseaux s’éparpillaient des escarboucles que remuaient les fées de ce pays qui retrouve une fraîche nouveauté quand le sol, en ces mois du printemps, devient aussi riant qu’un clair matin dans le ciel.
Villard, malgré la tiédeur et les rayons de la journée, se sentait lourd et traînait la jambe; mais des coups égaux de son bâton, il se poussait en avant. Il allait, plein de l’espérance et de la bonne volonté que lui avait soufflées sa petite-fille.
Il franchit au pont de Chanaud la Gartempe qui verdoyait comme les prés qui venaient s’y baigner. Et prenant un raidillon, il se dirigea vers la Maillerie, village d’une douzaine de feux qui est niché non loin de la rivière.
Le meunier qui s’en allait à Rieux livrer de la farine dans sa carriole où son dos vêtu de drap gris se tassait comme les sacs de froment, lui cria, tout étonné:
--Et où allez-vous comme ça, père Villard?
Il répondit par quelques mots confus et continua sa route. Seules résonnaient toujours en lui les paroles d’Aimée.
Il fallait que les terres fussent labourées et que la Genette ne tombât pas à rien. Ce paysan recru voyait encore, au couchant de sa vie, se lever le haut soleil annuel des récoltes; et il pensait que ce serait crime de laisser sans semences, de bons champs toujours féconds, quand la besogne est bien faite.
Il frappa à la porte de Jean Desforgues qu’il avait vu grandir. C’était, il s’en souvenait, un brave garçon, et jadis, il l’avait engagé à la Genette pour lever l’été. Il était bon laboureur et rude faucheur.
Jean bêchait son jardin; il vint au bruit, et sur le seuil, il dit:
--Finissez d’entrer, père Villard, ma femme lave la lessive par ce temps.
Il approcha de la cheminée sans feu, une chaise qui branlait sur la terre battue. Il tourna vers le vieux Villard une tête de rousseau, déjà grisonnante:
--Qu’est-ce qui vous amène? demanda-t-il, l’œil mi-clos.
--Mon gars, dit Villard, en appelant toutes ses forces, tu sais bien le malheur qui nous est tombé dessus ... On n’est plus assez à la Genette. Et ça me fait deuil de laisser la terre sans soins et besognes. A cette heure, il y a plus beaucoup de bras pour l’ouvrage. Tu me ferais plaisir, mon ami, si tu venais à la maison pour nous aider. Je te baillerais cent vingt pistoles et un habit neuf avec une paire de souliers. Ma bru peut quasiment plus bouger tant ça l’a mise en chagrin, la mort de mon pauvre garçon. Tu l’as connu; il était bon et vaillant.
--Oh! pour ça, oui! un bon homme. Mais j’aime mieux vous le dire tout de suite, je peux point venir chez vous. Courteux m’embauche à belle année, à cause qu’il a son bien de la Grangerie et aussi le bien de ceux qui peuvent point le faire.
Ayant dit ces mots, il considéra avec attention les chenets comme s’il les voyait pour la première fois.
Le père Villard trouva alors des paroles de bonne amitié, rappela qu’il avait été, dans le temps, bien satisfait de la besogne de Desforgues. Ce fut inutile. En se levant de sa chaise pour revenir à son jardin, il déclara, sur un ton qui blessa Villard:
--Ah! pauvre vieux! Pas de chance, appelle pas de chance! Si mes enfants n’étaient pas tous à la ville, je vous en aurais laissé un pour vous tirer de peine. Mais moi, je peux point mécontenter Courteux qu’il faut pas faire enrager, car il est point commode.
Villard prit son bâton qu’il avait posé près de la porte. Et tout raidi, il s’en alla en disant:
--C’est comme tu voudras, mon gars. Je m’arrangerai ailleurs.
--Et pourquoi que vous vendez pas, si vous pouvez plus faire? Courteux vous achèterait la Genette ...
Mais Villard gronda:
--C’est-il que tu serais d’entente avec lui? On vendra point le bien où mes vieux et mon garçon ont tant peiné. Tu peux lui porter ça à Courteux. Et s’il y a pas de chance, y en aura point. C’est pas au beau temps qu’il y a vaillance à tenir bon.
Il hochait la tête et tremblait. Desforgues alla reprendre sa bêche.
--Bien le bonjour, siffla-t-il.
Villard prit un sentier qui tournait sous des châtaigneraies et tirant le pied il monta vers le village du Cluzeaud.
Il gravissait la pente de la vallée, trouée de roches grises où le lichen faisait des ors verts, ponctuée des fuseaux du genévrier. Dans cette immense solitude, le cri d’un oiseau sauvage passa. La bruyère devenait drue et les fougères levaient leurs petites crosses de verdure tendre. Il y avait à mi-coteau des enceintes de pierres sèches que des hommes, dans des temps bien finis, avaient formées et que les fées, maintenant, habitaient. De ce point, on découvrait des étendues de campagne, à perte de regard; et la rivière coulait en bas, anguille lumineuse qui se glissait, tordue en des profondeurs vertes et se cachait pour montrer soudain, à une lieue, un de ses anneaux que le soleil écaillait de feu.
Villard ne regardait pas ce coin de terre familier. Avec l’obstination lente de la vieillesse, il poursuivait sa route, et le refus de Desforgues avait aiguisé encore sa volonté de trouver un valet. Où était le temps jadis, quand le pays avait de bons bras à son service, en toute saison? Autrefois, que l’on fît un signe, un appel, et de braves garçons s’en venaient à l’aide, bien contents de travailler et de faire du blé pour chacun et pour tous! Pauvres jours où servir n’avait plus sa joie et son honneur, quand on ne pensait qu’à se raidir l’échine en guignant des poignées d’argent et en maudissant la bonne peine de gagner sa vie!
Lorsque Villard eut atteint la cime de la vallée, il aperçut le village du Cluzeaud: huit maisons basses, couvertes de grosses tuiles brunes, assises au bord d’une mauvaise route rocailleuse, quatre d’un côté, quatre de l’autre, et se regardant par leurs étroites fenêtres, pleines d’ombre.
Il appela, tout essoufflé, Pierre Lechamp; mais ce fut la femme qui répondit, venant sur le seuil que barrait un portillon. Le tricot aux doigts, sans interrompre le mouvement sec des aiguilles qui serraient des mailles de laine dure, elle dit:
--C’est vous, père Villard, vous voulez parler au Pierre? Il n’est point à la maison: il tire de la pierre dans la carrière du Masblanc pour l’agent voyer. Entrez vous asseoir. C’est loin, de la Genette au Cluzeaud; et vous avez vendu l’âne.
Elle parlait en chevrotant; et dodelinant sa tête serrée dans un mouchoir dont un coin sortait en oreille de lapin, elle expliqua que son homme n’avait pas une journée libre.
--Vous venez, peut-être bien, rapport à vos terres; et votre garçon n’est plus là pour les faire ... Mais, vieux, vous mangez pas les sangs. M’est avis qu’il faut vous reposer, mon pauvre, et laisser tout ça. Vous en aurez toujours assez, à preuve que vous êtes plus bien jeune. Chacun son tour.
Il allait entrer, mais quand il entendit ces paroles, il recula comme si on l’avait frappé. Il se souvenait qu’il avait donné jadis à cette femme un sac de froment, par bonté comme on le doit, car elle vivait chichement, ayant cinq enfants à élever qui, maintenant, tous placés à la ville, lui servaient une petite pension.
Il s’éloigna; et il faisait sonner son bâton sur les pierres pour montrer qu’il dédaignait la commère qui le regardait partir.
Quand il arriva au tournant du chemin, il s’assit sur le rebord du fossé, car ses jambes pliaient sous lui. Il était pris d’une grande faiblesse; dans son jeune temps, même quand on ne s’accordait pas, on offrait toujours un verre de cidre, un bout de pain et de salé. Et il avait faim. Mais ceux qui sont vieux deviennent légers comme les petiots. Il se mit à rire d’un pauvre rire qui tirait sa lèvre où le sang ne montait plus: «Ah! ces mal plaisants! pensait-il, si on a besoin de rien, on peut venir chez eux.» Des larmes mouillèrent ses yeux qu’il essuya vite avec ses doigts. Il fallait que sa petite-fille fût contente, ce soir, quand il rentrerait. Il était assez âgé pour faire un mort, mais avant de s’en aller au cimetière, il pensait à Vone, à Tine, à Nonot qui aimaient tant à jouer à la barbichette. Ces petits becs demandaient la becquée. Il se leva en s’aidant de son bâton: il fallait se hâter, car le soleil descendait sur la vallée. Il murmura:
--Faut que je trouve ... Hélas, quand on est vieux, on n’est plus si fin.
Il songea à Justin Brilloux qu’il n’avait pas vu depuis longtemps. Il en gardait un bon souvenir. Il habitait à l’Age d’Amont, en dehors de la commune de Rieux.
Le vieux marcha en allongeant le pas; il y avait à faire une demi-lieue de chemin. Quand il fut arrivé au seuil de la maison de Brilloux, il souffla un moment avant de frapper; mais Justin parut sur sa porte, l’ayant vu venir. Villard eut peine à le reconnaître. Brilloux, à soixante ans, n’était plus qu’un vieillard sans force, tout ratatiné, tout desséché. Cependant ses yeux étaient restés jeunes ainsi que sa langue.
--Ah! vieux, je suis bien aise de vous voir. Vous ne montez plus de ces côtés. Moi, je bouge plus d’ici. Je vaux plus rien, mon pauvre; sans ma bonne vieille, je périrais.
L’ombre tombait, mais la mère Brilloux entra, portant un fagot bien sec qu’elle dressa dans la cheminée. Elle y mit le feu qui monta d’abord dans la brindille et vite brûla clair sous la marmite.
Elle salua Villard, et tout de suite le plaignit de plein cœur pour cet accident du diable qui avait porté son gars en terre.
--Vous avez eu bien du malheur. Si Brilloux pouvait vous prêter la main, ce serait avec plaisir. C’est juste s’il tient sur ses jambes.
Villard remercia pour l’amitieuse pensée. Il dit avec un sourire tout naïf, comme en peuvent avoir les petiots ou les trop vieux:
--Je comprends point que toi, Brilloux, qui as deux fois dix années de moins que moi, tu sois comme ça tout tapé; ça serait bon à moi, mais je vaux pas cher; une pauvre peau sur des os si secs que du bois sec.
Il but un verre de cidre que lui servit Brilloux. Ils trinquèrent. Le jus de la pomme, qu’il accompagna d’une croûte de pain, mit un peu de rouge à ses pommettes et lui remua le sang. Il serra la main de Brilloux et dit sur le pas de la porte:
--Te souviens-tu quand tu levais l’été à la Genette? On travaillait autant les uns que les autres. Tant plus on suait, tant plus on buvait. Le soleil pompait tout ça. Ah! pauvre bon temps.
Le soir était tout à fait venu. Villard se dirigea vers Ballanges: quatre maisons accroupies dans une terre qui fait le gros dos sur la Gartempe.
Bientôt la nuit tomba à menus flocons, et le ciel, qui était à l’ouest d’argile jaune, montrait une petite plaie aux lèvres retournées, comme en peut faire un couteau de boucher, et qui devait saigner en dedans. On entendait au loin un cri long et sonore de bergère appelant son chien. Une coulée noire emplit la route que suivait Villard, et les arbres du fossé perdaient leurs formes dans le brouillard qui se levait. Un rayon de lampe que l’on allumait au village proche venait jusqu’aux yeux du vieil homme.
Il arriva à Ballanges; des chiens aboyèrent. Il appela, étourdi de fatigue.
--Ho! Fansat! Ho! Lionnou! Es-tu là?
Fansat ouvrit sa porte, et il aperçut le père Villard qui pesait des deux mains sur son bâton et tremblait comme un homme saoul.
--Entrez donc, père Villard, dit-il.
Mais le vieux continuait de trembler. Alors il le prit sous le bras et le conduisit devant la cheminée. A la vue du feu qui brûlait clair, Villard se ranima. Il parla en hâte, sans demander comment allaient la santé et les affaires de la maison. Lionnou, près de la flamme, haut et long, avec une tête en broussailles, une figure gardant tout son poil et piquée par des yeux gris, avait l’air d’un grand chien mouton. Trois petiots étaient assis entre les chenets, le derrière par terre, et la mère, forte femme, apprêtait la soupe du soir. Fansat écouta Villard, mais d’abord il ne comprit pas grand’chose à ses paroles précipitées.
--Mon gars, tu as servi dans le temps, chez nous, petit valet, reprit plus lentement Villard qui soufflait, les pieds devant la braise. Y a du malheur à la maison; tu le sais bien. Y nous faut un garçon courageux et plaisant comme toi pour nous aider. Ne réponds pas non, Lionnou.
--Vieux, arrêtez-vous de parler. J’ai des journées à faire à la Borderie, mais je m’arrangerai à venir chez vous. On connaît le brave monde.
--Tu auras cent vingt pistoles.
--Ça suffit. Pas plus tard que demain, j’irai chez vous. Vous pouvez le dire et vous allez manger la soupe avec nous.
--Laisse-moi m’en aller, mon fi. J’ai besoin de m’en revenir. Je suis content.
Mais Fansat voulut l’accompagner un bout de chemin. La lune était dans son premier quartier et luisait bien faiblement.
Villard était exténué; ses épaules fléchissaient et sa tête alourdie le poussait en avant, mais il crispait sa main sur son bâton pour ne pas tomber. Parfois une joie lui chauffait le cœur, une pauvre joie infinie et vague.
--Ils seront contents, marmonnait-il.
A une lieue de la Genette, Lionnou Fansat le quitta; ils n’avaient échangé que peu de paroles.
Il passa la Gartempe au pont de Chanaud; la lune se cachait dans de gros nuages. L’ombre était épaisse, et maintenant le chemin devenait raide en serpentant vers la Genette.
Le vieux grondait:
--Ça va bien, j’arrive ... Patience ... J’arrive.
Et il jetait en marchant des «han» comme un homme qui enfonce un coin de fer dans du bois dur. Il serrait ses mâchoires pour lutter contre une fatigue terrible, et bien qu’un vent froid se fût levé, la sueur roulait de sous son chapeau. Peu à peu, les ténèbres dansèrent devant ses yeux; des formes se mêlaient et se séparaient. Soudain, il crut voir au bord du sentier un homme qui était assis et qui soutenait sa tête dans ses mains.
--Ce serait-il toi, mon pauvre garçon? demanda-t-il.
Il s’approcha, ne rencontra rien qu’une ombre qui s’effaçait; il trébucha et roula dans le fossé. Alors, il eut peur et cria. Il était seul; il se releva avec grande peine. Et continuant de marcher, il répétait pour se donner du courage:
--J’arrive, Aimée, Tine, Vone, Nonot ... Patience!
Enfin, il vit se dresser la masse noire du toit de la Genette. Aimée était accourue à sa rencontre, suivie de Brunette qui jappait de plaisir. Il dit:
--Lionnou Fansat viendra chez nous, dès demain.
Elle s’écria:
--Grand-père, comme je suis contente! Mais que j’ai eu d’inquiétude pour toi!
Quand il passa le seuil, tandis que Brunette lui léchait les mains, il montra à la lueur de la lampe une figure toute creusée, où du sang coulait dans la barbiche blanche. Aimée s’écria, effrayée:
--Tu es tombé!
En hâte, elle prit un linge pour le laver avec de l’eau de lavande. La mère se lamentait, mais il souriait, s’étant assis dans le fauteuil de bois. Il mangea la soupe qu’on lui avait gardée chaude, près du feu.